LE FEUILLANTISME
Le peuple de Fiance possède une faculté qui a souvent trompé et qui, souvent encore, trompera ceux qui prétendent
à le conduire. Cette faculté, tour à tour son vice et sa vertu, sa faiblesse et sa force, consiste à passer tout d'un coup d'un sentiment à un autre ; elle consiste à s'élancer d'un bond, suivant l'impulsion reçue, d'une situation donnée à une situation absolument contraire. Quand ils contemplent ce peuple, unique dans le monde, courant avec une ardeur sauvage dans les voies de la liberté, les observateurs superficiels sont tentés de le croire doué d'une vigueur exubérante, ils lui supposent des passions sans frein, ils lui attribuent volontiers un caractère ingouvernable; ils regardent ailleurs un moment, reportent les yeux sur lui, et l'aperçoivent couché aux pieds d'un maître .. Mais ce maître lui-même, qu'il ne
s'abuse pas sur la durée du pouvoir qu'on lui livre! La vie •circule sous ces apparences de mort ; sous cette surface glacée, l'idée immortelle, l'indomptable idée de la Fiance. poursuit son cours, et lorsqu'elle reparaît, on est surpris de tout le chemin qu'elle a fait, quand pas un signe visible, pas un bruit perceptible, ne trahissaient son mouvement.
Après le massacre du Champ de Mars, ce phénomène se produisit d'une manière bien frappante. D'un état de surexcitation extraordinaire, le Paris de la Révolution tomba dans une langueur morne. La vie publique sembla s'éteindre. Le mugissement des clubs ne fut plus que celui de la mer après le passage de la tempête. Les foyers ordinaires d'agitation ne présentèrent plus que la place, maintenant couverte de •cendres, où la flamme avait pétillé. Les acteurs du théâtre Molière s'empressèrent de retrancher des vers qu'à l'occasion de la fuite de Louis XVI, Ronsin avait ajoutés à sa pièce la Ligue des Tyrans. Dans les théâtres, les allusio: s patriotiques cessèrent de chercher les applaudissements. L ' drapeau de la loi martiale, ce drapeau qui semblait rougi pai le sang du peuple, continua de flotter à la principale fenêtre d % l'Hôtel de Ville, où il fut ensuite remplacé.... par le drapeai tricolore? Non, par le drapeau blanc; et nul cri d'intrép'de douleur ne s'éleva du fond des faubourgs.
Ce n'est pas que les vainqueurs eussent résolument tiré parti de leur victoire. Un sentiment de pudeur, un reste d'honnêteté survivant aux inspirations farouches de l'esprit de parti, les retenaient : ils hésitèrent. Le Juif Éphraïm et la baronne d'Aelder, arrêtés sous le ridicule prétexte d'un complot d'étrangers, furent, trois jours après, rendus libres. On lança contre Danton, Fréron, Camille Desmoulins, Revendre, des ordres tardifs qui ne les atteignirent pas. Hébert, rédacteur du Père Duchesm, fut mis en prison, mais, presque immédiatement après, relâché, sous la condition d'être à l'avenir plus circonspect. On menaça Suleau et Royou, écrivains royalistes ; mais cela même indiquait, de la part des constitutionnels, une crainte secrète de se séparer trop ouvertement de la Révolution; car, ici, leur but manifeste était d'amener le peuple à confondre avec les révolutionnaires ardents deux des plus violents folliculaires de l'aristocratie.
Quoi qu'il en soit, le coup frappé au Champ de Mars avait suffi pour métamorpboser momentanément la situation. Les noms compromis s'éclipsèrent; beaucoup d'écrivains, jusqu'alors placés à l'avant-garde, se cachèrent ou prirent la fuite; Fréron fit continuer sa feuille par Labenette, rédacteur du Journal du Diable; Marat fit savoir qu'il avait changé de souterrain ; que les laitières de Vincennes et de Saint- Mandé s'étaient chargées de la circulation de son journal, et. que, quant à lui, « on ne le trouverait que mort; » enfin Etienne Dumont, de Londres où il était alors, écrivit à Glavière qu'il retirait sa collaboration au journal le Républicain. Pour ce qui est de Camille, il fit ses adieux au public, dans un numéro, formidable il est vrai, et plein d'une éloquente amertume, mais où il s'avouait vaincu :
« Nous a' ions tort, la chose est par trop claire, Et vos fusils ont prouvé cette affaire. »
C'était donc une déroute complète, en apparence du moins, une déroute sur toute la ligne.
Dans cette crise, les Jacobins qui se trouvaient, tout, autant ipie les Cordeliers, au nombre des vaincus, se montrèrent moins courageux qu'habiles.
Dès le 16 juillet, à propos île la pétition proposée par La-
clos, ils s'étaient vus brusquement abandonnés par Rouche, leur président d'alors, par les deux secrétaires Salles et Antoine, par la majorité des membres du Comité de correspondance, par les Lameth, Duport, Rarnave, Goupil de Préfeln, Dubois-Crancé, en un mot, par ceux des membres de la Société qui faisaient partie de l'Assemblée nationale, à l'exception de Robespierre, Pétion, Rœderer, Coroller, Ruzot, Grégoire. Et ceci n'était pas une désertion seulement, c'était un schisme. Rien résolus à élever autel contre autel, les dissidents étaient allés former une réunion particulière, rue Saint Honoré, en face de la place Vendôme, dans un vaste et splendide local, qui avait été un couvent, lui aussi, le couvent des Feuillants; et, comme l'observent deux écrivains du temps, ce n'est pas un des traits les moins curieux de cette époque, que la tendance des divers partis révolutionnaires à se' combattre sous le nom de moines qu'eux-mêmes avaient détruits.
Sous le coup de cette désertion menaçante, qu'allaient faire les Jacobins restés fidèles aux vieux pénates? Ils déployèrent d'abord une modération extrême. Pétion, nommé président de la Société en remplacement de Rouche, publia une lettre qu'il adressait à ses commettants, et dans laquelle on lit : « J'abhorre les excès. Le tumulte et le désordre dé honorent le peuple et annoncent qu'il est peu fait pour L liberté. » En même temps, le Club envoyait des députés à l'assemblée des Feuillants, présidée par Goupil de Préfeln, pour inviter les dissidents à se réunir à leurs frères, à leurs anciens compagnons d'armes.
Mais les Constitutionnels étaient tombés dans l'enivrement du succès. Trompés par la vue de cette surface glacée dont nous parlions tout à l'heure, ils se croyaient maîtres de la situation : ils répondirent par un refus arrogant.
Restait à savoir laquelle de ces deux sociétés rivales amènerait à elle les sociétés affiliées qui couvraient toute la France. Les Feuillants avaient pour eux ce qui subsistait encore du prestige parlementaire. Mais, dans les révolutions, les noms sont des signes de ralliement autour desquels un parti se groupe, comme font les soldats autour de leur drapeau. Or, ce nom, ce puissant nom Jacobins, les dissidents l'avaient laissé à 1'aheien club. C'était celui-ci, d'ailleurs, qui occupait l'emplacement vénéré, l'emplacement consacré par la longue, fréquentation des fidèles, cherché par leurs regards, figuré dans leurs souvenirs. Elle était triste et nue, cette salle, elle était sombre ; mais elle n'en parlait que plus vivement à l'imagination du peuple, charmé d'exercer sa puissance sur un théâtre si semblable à la demeure du pauvre. Oui, l'aspect de la salle était celui des choses que le temps a noircies et dégradées ; mais, au milieu de ces ruines du passé, au milieu de ces moines endormis pour toujours, des nouveautés étranges avaient surgi; mais il y avait eu là des échos sonores pour des voix qui auraient fait tressaillir le moyen âge; mais au pied de celle tribune, à la fois si modeste et si redoutable, on croyait apercevoir encore, prête à y monter, la grande image de Mirabeau.
Il est surprenant que rien de tout cela n'ait été compris par Duport, ce tribun calme, cet agitateur profond. Ah! c'est que les hommes d'élite ont ici-bas un rôle qu'ils ne sauraient déserter sans y laisser leur génie. Et puis, il ciul que cette machine des clubs qu'il avail créée pour pousser la Révolution en avant, il pourrait la faire servir à arrêter la Révolution, une fois lancée. Singulière méprise! « Rrisons les clubs, avait dit. d'André au plus fort du triomphe, voici le moment. » Mais Duport n'avait pas voulu. Il aima mieux conserver ce ressort, sauf à hi[ imprimer une direction dif-