LE FEUILLANTISME
Férente. Ce fut une première faute : les Feuillants en commirent une seconde, et celle-ci mortelle. Ils adoptèrent un règlement qui excluait « tous ceux qui n'étaient pas citoyens actifs ou fds de citoyens actifs. » Ainsi, on reniait le principe de l'égalité, et l'on s'abritait sous le privilège ; on cessait de s'intituler tout le peuple, on s'intitulait la bourrfoisie .
Robespierre tira de cette inconcevable bévue un parti décisif.
La confiance qu'il inspirait alors aux Jacobins était sans réserve, sans bornes : elle touchait à l'idolâtrie, et ils venaient d'en donner une preuve saisissante. Dans la séance du 15 juillet, un membre en ayant dénoncé un autre pour avoir tenu contre Robespierre, dans un entretien particulier, quelques propos injurieux, le soulèvement des esprits fut général. L'accusé eut beau nier une partie des faits allégués contre lui et descendre à d'humbles explications, l'orage était trop violent pour être calmé par des paroles. Les plus emportés se précipitèrent sur le citoyen dénoncé, le chassèrent de la salle, et, pour le protéger contre un ressentiment aussi brutal, aussi attentatoire aux droits d'un citoyen libre, le président dut se couvrir. Robespierre étant entré quelques instants après, et apprenant ce qui venait de se passer, se dirigea vers la tribune, au bruit des applaudissements, et dit : « Je regrette de ne m'être pas trouvé plus tôt au milieu de vous pour m'opposer à l'arrêté que votre zèle sans doute vous a fait prendre contre une personne qui n'est coupable d'aucun délit, puisqu'elle n'a fait qu'exprimer sa façon de penser sur un individu. D'ailleurs, cette action indifférente fût-elle un crime, elle l'a niée. »
Ce trait montre assez combien les Jacobins étaient disposés à suivre l'impulsion que leur donnerait Robespierre, dans leur duel avec les Feuillants. Or, cette impulsion fut beaucoup moins d'un sectaire que d'un politique. Il proposa d'envoyer aux sociétés affiliées une adresse dont il présenta le projet. Elle était rédigée avec beaucoup d'art et de sagesse, mais elle n'avait point cet accent mâle qui sied à des républicains :
« Depuis longtemps, on voyait se développer le funeste système d'animer les citoyens armés contre les citoyens sans armes. — Le sang a coulé. Nous sommes loin d'accuser nos concitoyens. Leur intérêt n'est-il pas le nôtre? — Nous n'avons point de reproches à faire : nous avons des larmes à verser. — Nous plaignons les victimes, et, plus encore, les auteurs du carnage. — Répandez cet esprit d'union si nécessaire. — Nous avons invité les Feuillants à la réunion : ils nous ont repoussés. — Ils nous ont envoyé leurs règlements sur l'admission à la nouvelle société, et nous les aurions acceptés avec joie, si on n'avait exclu « tous ceux qui ne sont pas citoyens actifs ou fds de citoyens actifs.» Mais nous n'avons pas attribué cet arrêté à la majorité des Feuillants, qui est toute dans nos sentiments. — Beaucoup ne sont allés aux Feuillants que pour contre-balancer la malheureuse influence des factieux, etc., etc. »
Ce projet plut aux Jacobins et fut très applaudi : il répondait à ce que les plus fougueux croyaient la nécessité de l'heure présente ; il répondait à leurs dispositions avouées, et au désir de voiler les ressentiments. Toutefois, on décida qu'il serait revisé, sur la demande expresse de Coroller ; et, Robespierre y consentant, on lui adjoignit pour cette commission Biïssot, Buzot, Rœderer et Pétion.
Une autre démarche vint témoigner de l'état des esprits aux Jacobins. Ce fut une adresse envoyée par eux à l'Assemblée nationale. Cette fois encore, c'.tait Robespierre qui avait
tenu la plume. Il trouva dans ses convictions des inspirations d'une gravité mélancolique et forte. Ce sont certainement de belles paroles que celles ci :
« Nous ne sommes point des factieux, et c'est en vain qu'on voudrait lier l'idée du crime à l'amour de la liberté, la plus pure, la plus sublime des vertus. L'excès même de celle vertu aurait aisément un remède dans son principe; plus facilement "sans doute il obtiendrait grâce à vos yeux, que la stupide indifférence des esclaves ou la perfide douceur dis ennemis de la Constitution. Il est un excès contraire, beaucoup moins rare et beaucoup plus funeste'!... Nous nous reposons, avec la confiance qui appartient à des hommes libres, de la destinée de la France et des nations, sur la marche imposante et rapide de l'opinion publique, que nulle puissance humaine ne saurait arrêter ; sur l'empire irrésistible et sacré de la volonté générale ; sur ces principes éternels de la raison, de l'humanité, de l'égalité, de la souveraineté nationale , qui dormaient dans le cœur des hommes, et que la déclaration promulguée par vous a réveillés pour toujours; sur cette passion sainte de la libellé', qui ne périra qu'avec le peuple français. »
Il est vrai qu'à côté de ces lignes qui annoncent la foi de l'écrivain, on en lit d'autres par où se révèle trop une intention d'habileté politique :
« Représentants, votre sagesse, voire fermeté, votre vigilance, votre justice impartiale et incorruptible peuvent donner à la France, à l'univers, la liberté, le premier de tous les biens. — Respect pour l'Assemblée des représentants de la nation, fidélité à la Constitution, dévouement sans bornes à la patrie et à la liberté, voilà la devise sacrée qui doit rallier à nous tous les bons citoyens. »
Il y avait loin de là aux réquisitoires que peu de temps auparavant, Robespierre avait fulminés contre ses collègues de l'Assemblée; et si l'on retrouve ici, dans son langage, la rigidité de ses principes, son amour de l'ordre, son respect pour la légalité, on n'y rencontre pas son humeur soupçonneuse, sa raideur habituelle, ni même cette sincérité sombre qui fut le caractère dominant de sa politique. Peut-être s'exagérait-il le danger que faisaient courir à la Révolution, d'une part le retour en arrière des Constitutionnels, d'autre part la licence effrénée de ceux pour qui la Révolution n'était qu'une aventure.
En tout cas, cette tranquille attitude et ce ton conciliant servirent à merveille les Jacobins, dans leur lutte avec les Feuillants.
Pour donner une idée vraie du mouvement d'opinion qui se rapporte à cette lutte, nous ne saurions mieux faire que de résumer rapidement, et presque jour par jour, les séances de l'ancien club :
Séance du 27 juillet. — Les sociétés affiliées de Chartres, Beaugency, Poitiers, Sézanne, écrivent pour inviter à la réunion. Celles de Lyon et d'Aire protestent de leur attachement aux Jacobins. Celle d'Eftiat : * Il est consolant de rester seuls avec les Pétion, les Robespierre, les Brissot, les Buzot, les Grégoire. » Celle de Chalons-sur-Saône avait écrit aux Feuillants : « Nous resterons affiliés aux Jacobins, jusqu'à ce qu'on ait prouvé qu'ils ont abjuré les principes de la Constitution. •>
Séance pu 29 juillet. — Dijon se déclare neutre. Huningue, Verneuil et Valence désirent la réunion. Versailles, Pontoise, Châteaudun sont pour les Jacobins. — Strasbourg: « Où sont les Robespierre, les Pétion, les Danton, les Coroller, là sont les meilleurs appuis des droits de l'homme. » Artonne proni 't une indissoluble fraternité.
Séance du 31 juillet. — Angers, Gondom, Maubeuge, Grenoble, Saint-Malo, Saint-Denis, Montauban , Carcassonnc, Beaune, Orléans, Rennes, Alençon, Troyes, Dunkerque, Saint-Lô, soùpirert ardemment après la réunion. —
Députation de Versailles : « Les vrais amis de la paix sont là où sont les Jacobins. Nous avons arrêté de vous rester inviolablement fidèles, et de périr avec vous, s'il le faut, pour le maintien des lois. » »
Séance du 3 août. — La réunion est recommandée par Mâcon, Dole, Tulle, Metz, Béarnais, Nantes, Saint-Brieuc, Autun, Montpellier. — Toulouse proteste de son attachement inviolable. — Lille : « Nous ne pouvons cesser de correspondre avec nos aînés. »
Si wci: lu; 5 août. — Se déclarent inviolablement fidèles aux Jacobins, tout en déplorant la scission : Bordeaux, Toulon, Nancy, Limoges, Montargis, Ghâteâu-Thierry. — Vadier entre : « Je reviens au milieu de vous, » et après avoir expliqué de son mieux sa palinodie de L'Assemblée : « Quant aux folliculaires (ceci à L'adresse de Marat), dont la morsure n'est pas moins honorable que celle des Royou 'et des Durozoy, malgré la démagogie purulente qui s'en exhale, je leur dois encore plus de mépris. »
Séance nu 7 août. — On écrit aux Jacobins que les Feuillants les dénoncent tant qu'ils peuvent aux départements, el qu'ils oui envoyé aux sociétés affiliées un imprimé portant : Adresse des amis de la Constitution. Suint':: Bouche président; Antoine et Salles, secrétaires. — Hesdin : « On se souviendra toujours que l'immortel Mirabeau est mort dans la foi orthodoxe des Jacobins.» — Pontarlier : « Un enfant élevé par une bonne mère ne l'abandonne pas dans l'adversité. Or, nous sommes vos enfants, nourris de votre lait. Vous èles notre mère, que l'envie persécute : nous vous en chérissons davantage. » — On voii entrer Antoine. Il annonce qu'il revient aux Jacobins, e1 déclare n'être allé aux Feuillants que pour y déjouer les complots des ennemis de la pairie. »
Séance du 8 août.-- Éternel attaehemenl juré par Saint- Omer, Amiens, Metz, Lille, Évreux, Bapaumc, Dieppe, Barsur-Aube, Meaux. — Arcis-sur-Aube : « Incapables de balancer un moment entre vous et vos ver /ides rivaux, nous avons juré de rester unis à voire société, n'en dût-il rester qu'un pour fermer les portes.
Séance du 17 août. — De Gliartres [depuis Louis-Philippe, roi des Français), arrivé de son régiment, demande la permission d'entrer dans la salle. Il est introduit, et court signer sur le registre de la société. »
Ainsi, malgré l'accidentelle torpeur où Paris était plongé, la vie révolutionnaire de la France s'annonçait déjà comme allant de nouveau bouillonner aux Jacobins. Et c'était au moyen de la modération que les modérés se voyaient vaincus par ceux qu'ils appelaient les violents : humiliation d'autant plus sensible à leur orgueil, qu'on attribuai volontiers à des' motifs personnels leur changement de rôle. On les supposait jaloux, et de qui? De ce Robespierre pour qui dans les commencements de la Constituante, ils avaient affecté tanl île dédain : « Aratus, le défenseur de la célèbre ligue achéenne, appela dans sa patrie les barbares, et se joignit à eux plufôl que de se voir remplacé par Cléomènes. Dans celle coalition, il trouva l'infamie. » Ces reproches de Brissot n'étaient fondés qu'en partie. Les Lameth avaient ouverl leur âme aux mauvais conseils de l'envie, c'est certain ; Duport, placé à peu près sur la même ligne que Robespierre dans une élection qui fixa les regards de tous, n'avait pu dissimuler son dépit, et on savait trop de quels projets ambitieux, colorés
par l'amour, le voyage de Varennes avait rempli le cœur de Barnave; mais il est certain aussi qu'ils jugeaient la Révolution arrivée à son point d'arrêt, et ce qu'il y avait, en tout cas, de sincère chez eux, ('('•lait leur lassitude.
Quand ils s'aperçurent que, soldat par soldat, leur ancienne armée leur échappait, profondément troublés, ils se lournèrenl de nouveau vers lesgrands seigneurs, vers les nobles, vers le haut clergé, leur demandant un appui qui ne lût pas une contre-révolution complète. Vaine ressource! Le parti qu'ils avaient si efficacement contribué à abattre ne pouvait l'avoir oublié. Il éprouva de leur humiliation une joie vengeresse et hautaine. Ce qu'il lui fallait d'ailleurs, à cet incorrigible parti, c'était tout l'ancien régime, et la lut le établie entre les Jacobins et les Feuillants semblait, si favorable à ses vues, elle entrait si bien dans le plan de ses illusions, qu'il se mil à travailler activement pour son propie compte. Soulever les nobles de province en leur parlanl d'honneur, le clergé du second ordre et les dévots en leur parlant de la religion, les propriétaires en exagérant à leurs yeux le délabrement des finances, tels furent ses procédés. Et le fait est qu'il y eut, un moment, recrudescence de royalisme, ou plutôt de manifestations royalistes, surtout dans les théâtres. Car, quoique la Révolution fût venue relever la condition de l'acteur et le rendre à la dignité de son titre de citoyen, c'était, — ingratitude étrange ! — parmi les comédiens que le royalisme avait ses plus ardents suppôts. La reine ayant un jour exprimé le désir de voir Mlle Contât, le lendemain, dans la Gouvernante, ce qui forçait Mlle Contât à apprendre cinq cents vers en vingt-quatre heures, elle apprit son rôle dans le délai voulu, et écrivit à ce sujet : a J'ignorais où était le siège de la mémoire: je sais à présent qu'il esl dans le cœur. » C'était là en général l'esprit des coulisses, et on avait vu ce qu'il avail causé de déplaisirs au roi de la scène : le républicain Talma.
D'un autre côté, les théâtres du premier ordre étaient des arènes élégantes où le « droit qu'à la porte on achète en entranl » assurait d'ordinaire l'avantage aux nobles toutes Les fois qu'ils osaient tenter le combat. Ils pouvaient l'oser, dans les journées qui suivirent le massacre du Champ de Mars, el ds n'y manquèrent pas.... Il y a dans Alhaiie un endroit où Aimer, niellant un genou en terre devant le jeune roi, dit :
Je vous rends le re-pect que je dois à mon roi.
Ce vers, au The'âtre-Français, élail applaudi avec transport. 11 en élail de même de celui-ci :
Rattachons-nous a lui par de nouveaux serments.
Un soir, Brissot, qui élait présent, s'écria : <■■ Eh! attendez du moins qu'il ait accepté la Gonstilulion. »
A ces démonstrations se joignaient les provocations royalistes du dehors, les intrigues des évèques à l'intérieur, les enrôlements pour la guerre civile. Il y avait à Paris, il y avait dans les principales villes de province, des bureaux d'émigration. On forçait les nobles d'abandonner femmes, enfants, propriétés, et de fuir en bannis Où? Là où l'on
maudissait la France, là où l'on s'armait contre elle ! Puis, la terreur qui pesait sur la presse jacobine encourageant la presse ultra-monarchique, les journaux, défenseurs de l'ancien régime, publiaient sur les préparatifs des puissances étrangères, sur le nombre et le zèle des soldats réunis sous l'étendard de l'émigration, sur leur marche, sur le succès promis à l'invasion, sur le prochain châtiment des factieux, mille détails impudents et mensongers, dont l'effet tournait
LE FEL'ILLANTISME
au détriment des Constitutionnels, seuls responsables, disaient les Jacobins, de celte audace du royalisme, née de l'apostasie des Feuillants.
Un des hommes qui, depuis quelques mois, exerçaient le plus d'influence sur l'Assemblée nationale, non du haut de la tribune, mais du Fond des comités, non par ses talents oratoires, mais par son activité, la flexibilité de son esprit, son humeur insinuante, et l'art avec lequel il paraissait
- livre seulement les opinions que lui-même avait suggérées, c'était d'André. Nul mieux que lui ne savait, sous des dehors de rusticité démocratique, servir la cause de la royauté
-litutionnelie: et Etienne Dumont, son ami, raconte que Sieyès, lorsqu'il était en veine de plaisanterie, aimait beaucoup à réciter un dialogue supposé entre d'André et Jean. son valet de chambre :
D'André. Quel est l'ordre du jour? — Jean. Monsieur, c'est la question des commissaires du roi auprès des tribunaux.— D'André. Ote-moi cet habit; donne-moi le vieux. — Jean. Monsieur, il est tout usé par les coudes. — D'André. Tant mieux, c'est ce qu'il me faut; donne-moi aussi mon vieux chapeau et mes vieux bas. — Jean. Monsieur veut-il
- - bottes? il fait mouillé. — D'André. Non, elles sont neuves; je veux mes gros souliers à clous de fer. Un peu de boue ne gâte rien. Me voilà bien : qui diable en me voyant ainsi équipé peut penser à la liste civile ?
Eh bien, des coniidences que cet important et rusé personnage faisait alors à ses intimes il résulte que les Constitutionnels étaient affaiblis par le sentiment intérieur du changement de leur conduite ; qu'ils ne pouvaient répondre à leurs adversaires, quand ceux-ci les accusaient d'inconséquence; que le plus souvent ils s'assemblaient en particulier, délibéraient longtemps et ne se déterminaient à rien.
Ainsi mini'' rapidement par la popularité persistante île-. Jacobins, conspué dans ses avances au royalisme, condamné par la conscience de ceux-là même qu'il avait groupés sous un drapeau sans prestige, le Feuillantisme se trouvait être une tentative avortée. Bientôt, Robespierre se crut assez fort pour se. dispenser de tout ménagement, et le |c septembre, dans une séance sur laquelle nous aurons à revenir, s'attaquant au parti en la personne de son chef le plus sérieux : « Je ne présume pas, dit-il, le visage tourné vers Duport, je ne présume pas qu'il existe dans celle Assemblée un homme assez lâche pour transiger avec la cour, assez ennemi de la patrie pour chercher à décréditer la Constitution, parce qu'elle mettrait quelque borne à sou ambition ou à sa cupidité, assez impudent pour avouer aux yeux de la nation qu'il n'a cherché dans la Révolution qu'un moyen de s'agrandir et de s'élever. Je demande que quiconque osera composer avec le pouvoir exécutif sur un article de la Constitution soit déclaré traître à la patrie. » Les tribunes applaudirent avec transport; l'Assemblée elle-même ne put se défendre d'un tressaillement. Robespierre attendait, ironique, amer, implacable : Duport se tut !