CHAPITRE I
N 1789, dans les jours qui précédèrent la réunion des États généraux, la France n'avait à compter qu'avec elle-même; d'elle seule pouvaient venir ses périls. Pitt , à cette époque, se contentait de nous haïr en silence; les rois ne nous redoutaient pas encore, et nulle armée, glissant le long de nos frontières, ne nous enveloppait de son mouvement. Puissante, néanmoins, avaitété l'émotion de la France, lorsque, livrée au tourment des espérances confuses, amenée tout à coup devant
l'imprévu, et cherchant à tâtons ses destins nouveaux, elle s'était agitée autour des urnes.
Qu'on juge de ce que les élections de 1791 durent être ! car ce qu'il y avait à voter maintenant, c'était toujours la Révolution — chacun sentant bien qu'elle n'était pas finie — et, de plus, c'était la guerre, la guerre avec la noblesse en pleine révolte, avec l'étranger, avec toute l'Europe, et, qui sait? une guerre à mort, peut-être.
Sur l'importance de ce second appel fait aux suffrages d'un peuple libre, Hébert écrivait dans son grossier journal :
•< Nous voilà, f e, au moment décisif; il faut voir maintenant qui mangera le lard. Si nous reculons d'un pas, nous
sommes F.. ..s; si nous ne nous entendons pas, nous sommes f. ...s: si nous croyons les endormeurs, nous sommes f — s;
si nous épargnons les traîtres, nous sommes f s. Le salut
de la France dépend de la seconde législation. Si elle esl bien composée, je me f...s de toute l'aristocratie. Si elle l'est mal, pas plus de liberté que de beurre. Hue faut-il faire pour éviter ce malheur? Ce qu'il faut faire, t. ..é? il faut croire le Père Duchesne. Ce n'est pas un beau parleur, mais c'est un l)....e qui ne boude pas, quand il s'agit de patriotisme. Il ne prend pas des gants pour vous parler; mais, tonnerre de Lieu ! il vous dit de bonnes vérités, et avec son gros bon sens, il vous conduira mieux que les marchands de phrases que vous admirez et qui vous f.. ..( dedans. Citoyens, si vous ne voulez pas être trahis, défiez-vous des apparences . N'ajoutez pas foi aux langues dorées : ce n'est pas aux paroles qu'on connaît les hommes , c'est aux actions. Ne nommez pour députés que des hommes bien connus. On me dira que c'est impossible à Paris où les honnêtes gens se confondent avec les coquins : raison de plus, f. . .e, pour mieux prendre ses précautions. Pas d'hommes de l'ancien régime : rayez de votre catalogue les ducs, les marquis, les robins, les maltôtiers, les financiers, les banquiers, en un mot tous ceux qui ont fait le métier de voler et de gruger. On vous promettra monts et merveilles, on vous donnera des repas magnifiques pour avoir vos voix; mais, f. . .e, plus on fera d'efforts pour vous séduire, plus vous devez craindre de vqus laisser prendre à la glu. Si vous connaissez quelque citoyen obscur e1 sans ambition, c'est celui-là que vous devez choisir. Cherchez partout. Ce n'est pas dans les palais que vous trouverez des hommes honnêtes et vertueux. Laissez de côté les beaux hôtels du faubourg Saint-Germain, du Marais, des boulevards et de tous les quartiers brillants, vous ne trouveriez là que les nids d'aristocrates. N'allez pas non plus vous laisser amorcer par tous les enjôleurs des rues Saint-Denis, Saint- Honoré, du Palais-Royal, par tous ces filous, jadis marchands des six corps, aujourd'hui accapareurs d'argent. Ces b.. ..slà trafiqueraient de votre liberté, comme ils font de toute autre marchandise. C'est dans les greniers, ou aux environs, que le mérite se cache.... Faites de bons choix, vous êtes sauvés. S'ils sont mauvais, vous êtes f....s et contre-f. ...s. »
Cette adjuration exprimait très-exactement, sous une forme cynique, des haines et des défiances qui avaient fait, depuis peu, un progrés rapide parmi le. peuple. Gomme on était déjà loin de 1789 ! « Rayez de votre catalogue, disait Héhert, non pins seulement les marquis, mais les banquiers. Laissez de côté, non plus seulement les beaux hôtels du faubourg Saint- Germain, mais les boutiques de la rue Saint-Denis! » Et ce langage faisait gronder tous les échos des tavernes de Paris. Voilà ce qu'avait produit le sanglant coup d'État du Champ de Mars!
Mais la bourgeoisie, ainsi menacée, ne s'abandonnait pas elle même. Pastoret, le major général Gouvion, Bigot de Préameneu et Gorguereau, tous les deux juges, Broussonet, secrétaire de la Société d'agriculture, Thorillon, ancien procureur au Ghàtelet, tels étaient ses candidats de prédilection, et elle se serrait autour d'eux avec une ardeur croissante.
Au reste, rien de plus mêlé, à cette époque d'enfantement, que la physionomie de la capitale. Dans les cafés, par exemple, où l'opinion se produit plus libre, plus spontanée, plus familière, que dans les clubs, quelle diversité de tendances, que de mouvements en sens contraires, quelle vie agitée '.
A qui en veut cet officier de la garde nationale, qui au
café de la Régence pérore avec tant de feu? Il dénonce un des candidats de Paris; il accuse Brissot d'avoir pris dans la caisse du district des filles Saint Thomas, lorsqu'il en était président, une somme que, sa présidence finie, il oublia de rétablir dans la caisse.
Au café de Choiscul, l'orateur c'est le limonadier lui-même, Achille Chrétien, patriote fougueux, qui a changé son commerce en propagande et son comptoir en tribune.
Allez au café Palm, vous n'y entendrez qu'anathèmes contre Marat, Fréron, Santerre, Brissot, Carra.
Pendant que les habitués du café du Rendez-'- on s, bouleenrd de la Comédie indienne, aiguisent leurs sarcasmes contre la garde nationale, ceux du café de Li Porte-Saint Martin se prononcent décidément en sa faveur.
La plus grande exaltation révolutionnaire règne au café Procope, où Diderot laissa la trace de son fougueux génie. Le duc d'Orléans y est très-populaire.
Au café du Théâtre -Français, ce qui domine, c'est une aversion profonde pour les prêtres non-jureurs. Voltaire est le saint du lieu.
On parle beaucoup moins politique et beaucoup plus administration au c ifé Manouri. On y tonne contre la municipalité, qui néglige l'inspection des farines, et contre les boulangers (fui, depuis quelque temps, font de très-mauvais pain.
Il n'est question dans les cafés du faubourg Saint Marceau que de la fureur aveugle qui semble au moment d'y égarer toutes les têtes. N'a-t-on pas vu des énergumènes descendre trois lanternes et y mettre des cordes neuves, pour pendre le premier boulanger qui vendrait et le premier particulier qui achèterait du pain au-dessus de huit sous les quatre livres ?
Au perron, rue Vivienne, foule innombrable, bourdonnante, abjecte, de marchands d'argent, de brocanteurs, de spéculateurs en élections, de courtiers de vote.
Mais quel est ce bruit? quelle est, devant le Pavillon du, café de Foy, cette affreuse mêlée où figurent parmi les combattants, avec le visage en sang et les habits en lambeaux, des ducs, des marquis, des gens de cour, la fleur de la gentilhommerie? Verres et bouteilles, tables, chaises, tout sert à frapper, tout est mis en pièces. La police accourt, et l'on apprend que la bataille est venue de ce qu'un habitué a osé dire à un Jacobin : « Vos pareils, voulant apprendre à lire aux ignorants, ont fait giaver plusieurs lettres de l'alphabet sur leurs omoplates. » Car, ainsi s'expriment les habitués du Pavillon. « Si leur langue était généralement parlée, il faudrait composer un dictionnaire tout nouveau. Parmi ces messieurs, le mot aristocrate désigne un honnête homme qui chérit son pays et qui le lui prouve en contractant des dettes qu'il ne paye pas. en calomniant toute la journée ceux à qui la vénération d'un grand peuple offre des hommages mérités; le mot canaille s'applique à tous ceux qui passent leur vie à cultiver les champs ou les arts, et qui, sous la laine qui les couvre, ont l'impudence de penser qu'il suffit d'être bon époux, bon père, bon fils et bon ami, pour être un homme comme il faut. Les habitués de la Rotonde vous diront que les assignats sont des chiffons, des billets semblables à celui de La Châtre, et croiront faire beaucoup d'honneur à la nation en la comparant à Ninon de Lenclos. Observez néanmoins que ces messieurs, par délicatesse, ne payent jamais en argent. »
Tel est, resserré mais fidèlement reproduit, le tableau que donne de Paris, pendant les élections de 1791, le Babillard, feuille dans la. nuance feuillantine, et créée tout exprès pour
épier les mouvements de l'opinion publique, faire le tour des conversations et écouter aux portes.
Brissot, on l'a vu, figurait parmi les candidats parisiens : sa candidature, la plus importante de toutes, la plus sonore, celle cpii éveillait le plus d'espérances ou répandait le plus
de craintes, fut la seule qui donna lieu à une lutte animée. Le passé de Brissot ne fournissait malheureusement que trop matière à la censure : des mains cruelles s'appesantirent sur lui; on évoqua, pour l'en accabler, les souvenirs de sa jeunesse, son séjour de Londres, ses liaisons d'autrefois