‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 85 sur 106 · DE PASTORET · texte numérisé non relu

DE PASTORET

avec d'impurs libellistes, toute une vie de misère mal supportée, et d'aventures. Morande, un de ces serpents sur lesquels on risque de poser le pied quand on'marche dans l'ombre, se dressa tout à coup contre lui et le mordit jusqu'au sang. B reprocha au fils du pâtissier de Chartres de s'être donné, afin de se faire passer pour noble sans doute, le nom

de Warville qui ne lui appartenait pas ; il le dénonça comme ayant pris part à la publication d'un pamphlet obscène, le Diable dans un bénitier; il lui demanda compte de son livre la Propriété c'est le vol; il l'accusa d'avoir enlevé 15 0C0 livres à un nommé Desforges, en l'associant à une entreprise frauduleuse; il cria, d'une voix méprisante : « Lorsque Bris-

sut quitta Londres, avait-il payé les 15 ou 1600 livres qu'il devait à M. Swinton et pour lesquelles il a été poursuivi à Boulogne? Le tapissier Baxter était-il payé? Brissot avait-il pavé le propriétaire de sa maison? avait-il payé son papetier? n'avait-il pas eu une saisie pour les impôts? avait-il des reçus de sa cuisinière, de son boulanger, de son boucher?» Et ailleurs, le cynique pamphlétaire insinuait que les écrits de Brissot sur les colonies avaient été imprimés aux frais des émissaires du gouvernement anglais.

Brissot publia une réponse à laquelle il mit pour épigraphe ce passage de Sterne : « Bevcnge from some baneful corner shall level a laie of dishonour al thee — Tny character shall bleed on every sidt of il — Thy faith questioned — Thy works belied — Thy learning trampled on. » Il commençait en ces termes : « Je suis né en i'75'i. Le méprisable gazetier qui, pendant cinq ans, a dégoûté ses lecteurs avec son rabâchage sur les fourneaux de mon père, aurait sans doute aussi plaisanté sur l'enclume avec Démosthène, sur le tire-pied avec Amyot et le poète Rousseau, sur les fosses à tanneur avec Massillon, sur les couteaux avec Diderot. » Il expliquait ensuite que, s'il avait pris le nom de Wa'ville, c'était pour se distinguer des autres membres de sa famille, conformément du reste à un usage de son pays; que Ouarville était le nom d'un village où son père possédait quelques terres, et dans lequel il avait changé Y 0 en W, par anglomanie. On le rendait responsable de 15 000 livres perdues par Desforges dans l'entreprise avortée du Lycée : c'était lui faire un crime de ce qui n'était qu'un malheur. Lui-même il avait été presque écrasé sous les ruines, et si son associé eût pu légitimement se plaindre, aurait-il gardé le silence depuis sept ans que les tribunaux lui étaient ouverts ? On l'accusait d'être vendu aux puissances étrangères : calomnie banale ! Grotius, Hogerbeets, le vénérable Barnevelt, étaient vendus, eux aussi, en d'autres temps et dans un autre pays, aux Français, que le peuple haïssait! « Je n'achète ni terre ni maison; je n'ai ni équipage ni valet; je n'ai point de caisse, point de portefeuille, et mon domestique lacédémonien ne peut tenter personne. ■> Quant à son agresseur, il le flétrissait d'un mot, d'un seul mot : « S'il est quelqu'un qui conna;sse Morande et ne le méprise pas, qu'il se lève! »

Morande répliqua par d'obscènes récits, par des sarcasmes, par des injures, mais aussi, il faut bien le dire, par des faits. Il produisit, comme pièces justificatives, des lettres de M. d'Aspremont à Brissot, desquelles il résultait que ce dernier avait employé pour ses besoins personnels, étant à Londres, l'argent qu'il avait fait donner à Desforges pour une entreprise qui n'exista jamais que sur le papier.

Ainsi harcelé, Brissot ne manqua ni de défenseurs ni d'amis. Manuel plaida sa cause avec une vivacité extrême ; un de ses admirateurs, nommé Mentelle, écrivit dans la Chronique de Paris : « Je jure sur mon honneur et sur ce que je révère de plus sacré, que je ne crois pas qu'il existe au monde un homme plus vertueux, plus honnête, d'une probité plus intacte que M. Brissot. »

Malheureusement, les accusations de Morande avaient trouvé dans le Babillard un écho qui leur donnait un retentissement funeste. Il existait alors une feuille-affiche, qui chaque jour, sous le titre de Chant du Coq, envahissait tous les murs de Paris : cette feuille fut réunie au Babillard; de sorte que Brissot eut contre lui la triple puissance du pamphlet, du journal et du placard.

Pour prouver qu'il était honnête homme, pour prouver qu'étant président du district des filles Saint-Thomas, il n'avait point retenu 580 livres dues à la caisse, il fut condamné

à l'humiliation de produire des certificats, dont on contesta la valeur, et auxquels furent opposés des chiffres, des dati-s. des comptes de recouvrements : triste guerre! Il est des luttes telles, que, vaincu ou vainqueur, on en sort la rougeur sur le front ! Sans compter que la violence du langage répondait, chez les assaillants, à celle de leur animosité. « Vous avez dit, criaient à Brissot ses adversaires du Babillard, que les murs de Pans étaient salis par les affiches du Chant du Coq : cela se peut, car elles ont porté votre nom. »

Tout cela ne pouvait manquer de faire impression sur l'assemblée électorale : appelée, dans une de ses premières séances, à choisir entre Pastoret et Brissot, elle donna quatre cent cinquante voix au premier, et au second cent soixanteneuf seulement Mais ni lui ni ses amis ne se découragèrent. S'il faut en croire une assertion de Brissot, un des chefs de la coalition qui lui était opposée aurait dit : Il arrivera, on l'a calomnié trop tôt. Le fait est qu'il finit par arriver.

Paris avait vingt-quatre députés à élire. Les candidats qui triomphèrent furent :

Garan de Goulon, président du tribunal de cassation;

Lacépède, le continuateur de Butfon ;

Pastoret ; -

Gérutti, rédacteur de la Feuille villageoise;

Beau vais, médecin;

Bigot de Préameneu, juge;

Gouvion, major général de la garde nationale;

Broussonet, secrétaire de la Société d'agriculture .

Cretté, cultivateur ;

Dugny, administrateur du département;

Gorguereau, juge;

Thorillon, ancien procureur au Ghàtelet;

Brissot ;

Filassier;

Hérault de Séchelles;

Mulot;

Godard, homme de loi;

Quatremère-Quincy ;

Ram on ;

Robin, juge ;

Debry, administrateur du département ;

Condorcet ;

Treilh-Pardailhan, administrateur du département;

Monneron, négociant.

Les deux seuls noms qui, dans cette liste, eussent une signification politique bien marquée — Hérault de Séchelles étant encore peu connu — étaient ceux de Brissot et de Condorcet ; et rien ne faisait mieux qu'un tel résultat ressortir ce qu'a de trompeur le système de l'élection à deux degrés. Il s'en fallait de beaucoup, en effet, que Paris appartînt à l'opinion constitutionnelle, et pourtant c'était cette opinion qui prévalait dans le choix des représentants de Paris. Marat se mit à décrier les décisions du scrutin avec sa brutalité ordinaire : Cérutti ? caméléon subtil, disciple achevé de Loyola. — Gouvion? âme damnée de Lafayette. — Bigot? esculape en quête de patients, devenu d'ahord juge de paix par un vain babil, puis père conscrit par l'intrigue. — Broussonet? mauvais singe de Pastoret. — Et Pastoret? « Doucereux intrigant, au regard faux, au poil roux, qu'on avait vu, en :782, laisser ses sabots à la porte du musée de la rue Dauphine, pour y jouer le rôle d'apprenti poète et de garçon bel esprit.... » Quant, à Brissot, à qui Marat ne pouvait pardonner d'avoir été l'ami de Lafayette : » Souviens-toi, lui criait-il, de la fable du Singe et du Chat. Tu éprouves

le sort de tous les hommes à caractère indécis. Les patriotes clairvoyants n'ont point de confiance en toi, et les ennemis de la patrie te détestent. »

Les élections de province eurent peu de retentissement, et, néanmoins, un caractère fort remarquable. Le mouvement naturel des choses, des idées, des passions amenait aux affaires toute une nouvelle classe d'hommes. Là où le règne de l'épée avait fini, celui de la parole avait commencé : dans les élections de 1791, les avocats dominèrent. Etre jeune, hardi, avoir une vive éloquence, s'être fait connaître comme interprète ou défenseur de la loi, c'était mériter les suffrages du peuple, en attendant l'épreuve. Le nombre des hommes de loi qui se virent alors portés au pouvoir par le flot de l'opinion fut, toute proportion gardée, immense. La Gorrèze, par exemple, en fournit cinq, sur sept députés, et l'Aveyron sept sur neuf II y eut des départements où, comme dans celui de l'Ardèche, on compta autant d'hommes de loi élus qu'il y avait de députés à élire.

Le clergé constitutionnel fut largement récompensé de son adhésion au culte de la patrie; il eut pour principaux représentants :

Font, évêque de l'Ariége ;

Huguet, évêque de la Creuse;

Pontard, évêque de la Dordogne;

Lefessier, évêque de l'Orne;

Fauchet, évêque du Calvados;

Le violent capucin Chabot ;

L'évangélique Lamourette.

Les représentants de l'armée furent :

Dupetit-Bois, colonel au 16e régiment de dragons;

Crublier d'Aubeterre, lieutenant-colonel au corps royal du génie ;

Aubert Dubayet , capitaine au 13e régiment d'infanterie ;

Théodore Lameth, colonel au Ie régiment de cavalerie, et frère des deux Lameth, un moment si populaires ;

Lacuée, capitaine au régiment Dauphin;

Le colonel de dragons Jaucourt ;

Et enfin les deux Carnot, tous les deux capitaines au corps rojal du génie, et qui furent nommés l'un et l'autre par le Pas-de-Calais , berceau de la sombre grandeur de Robespierre .

Au groupe des hommes qu'attendait une destinée éclatante ou orageuse, l'Hérault fournit Cambon; la Moselle, Merlin de Thionville; l'Auvergne, Couthon; la Corse, Arena etPozzodi-Borgo.

Mais à la Gironde il était réservé de donner son nom au parti célèbre qui domina sous l'Assemblée législative. Les douze députés, encore obscurs, que la Gironde nomma étaient :

Barennes, homme de loi;

Ducos, négociant;

Servière, juge;

Vergniaud, administrateur du département;

Guadet, président du tribunal criminel;

Journu-Aubert, négociant ; ^

Lacombe, curé de Saint-Paul de Bordeaux ;

Gensonné, membre du tribunal de cassation;

Sers, négociant ;

Jay, administrateur du département ;

Laffon-Ladebat, cultivateur ;

ijr.nigeneuve, substitut du procureur de la commune de Bordeaux.

Tandis qu'ainsi, par toute la France, l'esprit nouveau préparait son triomphe, il présidait, non loin de Paris, à une cérémonie d'un charme triste et puissant. Dans la vallée de Montmorency, près d'une chaumière où, aujourd'hui encore, l'on s'arrête d'un air pensif et le cœur ému, il est un vieux bois de châtaigniers qu'aimait Jean-Jacques. Ce fut là que, le 25 septembre 1791, les habitants du lieu dressèrent au philosophe de Genève un monument solitaire comme son génie. En présence de la foule attendrie des villageois et sous les auspices de deux vieillards qu'avait affectionnés le pauvre ermite, on forma, de quelques pierres l'une sur l'autre entassées, une espèce d'autel, à la façon des ancêtres; au-dessus, le buste du grand homme, et, à l'endroit où il avait coutume de s'asseoir, cette simple inscription : Ici Jean-Jacques Rous* seau aimait à se reposer. On laissa ses cendres à Ermenonville : le Panthéon n'eut que sa statue.

Cependant, les élus, de chaque point de la France, arrivaient à Paris : ce fut le samedi 1er octobre 1791 qu'ils se réunirent pour la première fois, au nombre de quatre cent trente-six, sous la présidence de Batault, doyen d'âge. Le premier pas de cette assemblée, depuis si fougueuse, fut timide : de préférence à Garan de Coulon, que désignait à ses suffrages une réputation de patriote résolu, elle nomma pour président le constitutionnel Pastoret. Ducastel obtint la viceprésidence; et François de Neufchâteau, Garan de Coulon, Cérutti, Lacépède, Condorcet, Guyton-Morveau , furent désignés comme secrétaires.

Le 4 octobre, l'Assemblée législative se trouva constituée d'une manière définitive; sa vie politique commença.

Combien la scène avait changé depuis la convocation des États généraux, et quels autres acteurs ! Il n'y avait plus ici d'hommes à grands titres ou à grands noms, plus de personnages féodaux, plus de fronts chauves, plus de têtes blanches. On se demandait avec une curiosité tragique les. noms de ces nouveaux venus ; dans leurs regards étincelants d'ardeur, dans leur vive contenance, sur leurs visages sans rides, on cherchait l'avenir. Qu'ils étaient jeunes! Mais la Révolution était jeune, elle aussi. Cette concordance remplissait d'espoir ceux qui ne songeaient qu'à aller en avant ; elle remplissait d'effroi ceux qui à tout prix auraient voulu s'arrêter.

Quant aux hommes de cour, ils aimaient à se persuader qu'après avoir enfanté une assemblée telle que la Constituante, la France avait dû se sentir épuisée ; ils ne pouvaient croire que d'obscurs robins, des talents imberbes, des célébrités de village, portassent bien loin un fardeau sous lequel on avait vu Mirabeau lui-même chanceler. Et puis , quelle était la fortune de tous ces gens là ? Organe fidèle des dédains de la cour, le comte de La Marck écrivait au comte de Mercy- Argenteau : « Plus des dix-neuf vingtièmes de cette législature n'ont d'autres équipages que des galoches et des parapluies. On a calculé que ces nouveaux députés ensemble n'ont pas en biens-fonds 300 000 livres de revenu. Une telle assemblée, qui n'en imposera pas par la décence, puisque la généralité des personnes qui la composent n'a reçu aucune éducation, qui n'annonce que des talents médiocres, qui n'a plus rien à sacrifier au peuple, sans achever de consommer la dissolution totale de la société et sans donner le signal du sauve qui peut, une telle assemblée, dis-je, ne peut obtenir ni la considération, ni la confiance, ni la faveur du public. » Illusions ! Illusions !

La séance du 4 octobre fut corssacrée à la solennité, éternellement décevante, des serments. Ce fut d'abord le serment de vivre libre ou mourir que, d'un mouvement spontané, debout, la tête découverte, et aux applaudissements redoublés

des tribunes, tous les membres de l'Assemblée prêtèrent ensemble. Vint ensuite le serment de fidélité à la Constitution. Une commission de douze vieillards eut charge d'aller chercher, en grande pompe, le livre de la loi. Apporté par l'archiviste Camus, il fut déposé sur la tribune, et chaque député, à son tour, les mains appuyées sur ce contrat national, jura de lui être à jamais fidèle. Ils jurèrent tous, même ceux qui, dans le secret de leur cœur, brûlaient d'éteindre les conquêtes de l'esprit nouveau, et ceux qui déjà, au risque il affreuses tempêtes, s'étaient déclarés contre l'acle constitutionnel! Ils jurèrent tous, même les républicains bien connus, même Condorcet et Rrissot!

Cette cérémonie terminée, Cérutti se leva et dit :

« Quatre cent quatre vingt- douze députés viennent d'appuyer leurs mains sur l'évangile de la Constitution. Ils ont juré de la défendre et de la maintenir jusqu'à leur dernier soupir. Je demande que nous rendions hommage à ceux de qui nous tenons cet immortel bienfait. Investis par une armée menaçante, ils l'ont repoussée et soumise. Entourés de ruines et 'de tempêtes , ils ont par leurs travaux ramené l'ordre et le calme. Quel sénat de Rome ou de Grèce, quel parlement britannique, quel congrès américain a opéré de si grandes choses, en si peu de temps, au milieu de tant d'obstacles, et avec aussi pou d'imperfections ! A mesure que les temps vont se projeter sur leur ouvrage, combien leur nom va grandir !.. . Héritiers de leurs travaux immenses, c'est à nous de proclamer le premier acte de la reconnaissance française. »

Députés et spectateurs applaudirent à plusieurs reprises; la motion fut unanimement adoptée ; on décida que le discours serait imprimé officiellement et envoyé dans toute la France...; mais la Révolution n'entendait pas t 'arrêter là : on s'en aperçut bien vite!

Les premiers rapports du roi et de l'Assemblée eurent un caractère particulier d'aigreur. Le principe républicain et le principe monarchique en étaient déjà à se mesurer. La dé putation qui, conduite par Ducastel, allait annoncer au roi la constitution du Corps législatif, trouva sur son passage, comme pour lui barrer le chemin, le ministre de la justice, et fut obligée d'insister pour être introduite chez le prince immédiatement. « Quels sont les noms de ces messieurs ? » demanda Louis XVI à Ducastel, lorsqu'ils entrèrent, <> en usant ainsi à l'égard des représentants du souverain, selon la remarque amère du journal de Prudhomme, comme il avait coutume de faire envers les valets présentés à la cour. » Avec une affectation de simplicité lacédémonienne , Ducastel dit : « Sire, l'Assemblée est définitivement constituée : elle nous a députés pour en instruire Votre Majesté; » et, non moins laconique , Louis XVI répondit : « Je ne pourrai vous voir que vendredi. »

Cette scène, rapportée par Ducastel à ses collègues, les émut d'une indignation hautaine , qui , dans la séance du 5 octobre , éclata en coups imprévus. Un membre s'étant. avisé d'appeler le Corps législatif et le roi des pouvoirs égaux, on le force à se rétracter : c'est indépendants l'un de Vautie qu'il voulait dire. Nouvelle explosion. L'abbé Audran crie au blasphème ! Est-ce que la Constitution ne place pas le roi sous la dépendance du Corps législatif?

Un député , dont le nom, ignoré maintenant , aura plus tard une illustration redoutée, se lève alors. Il paraît faible, il est infirme, et la douceur forme le trait dominant de sa physionomie. Combien rude néanmoins est son langage! « Pourquoi le mot Sire? il signifie Seigneur. — Pourquoi le mot Majesté? Il n'y a de majesté que celle de Dieu et celle

du peuple. — Que lorsque le roi se présentera, tous le reçoivent debout et découverts, à la bonne heure! mais dès qu'il sera arrivé au bureau, que chacun ait la faculté de s'asseoir. — A quoi bon, pour le pouvoir exécutif, un fauteuil d'or, un trône? Ce sera certes l'honorer assez que de lui céder par déférence le fauteuil de celui qui préside aux délibérations des représentants du peuple. Lui, il est le roi des Français, et c'est ainsi, seulement ainsi, qu'il faut qu'on l'appelle. »

Des applaudissements, qui durèrent plusieurs minutes, prolongèrent l'impression produite par cette vive sortie. Le public des galeries était charmé , l'Assemblée enivrée d'orgueil : le discours de Gouthon fut à l'instant même converti en décret. Or, comme sur un des articles l'épreuve du vote semblait douteuse : « C'est que les membres de la droite ont prétendu ne pas entendre, » s'écria Lacroix. Et aussitôt ceux-ci de répondre indignés : « Nous vous prouverons que nous sommes de bons et peut-être de meilleurs patriotes que vous. » Le journal du temps qui rapporte cette circonstance caractéristique ajoute : « Puisse le corps constituant être le seul qui ait eu un côté droit ! »

La cour fut étonnée. De la part de ces plébéiens, « qui ne possédaient pas en biens-fonds 300 000 livres de revenu" » elle ne s'était pas attendue à tant d'audace ; mais plus encore qu'à la cour, il y eut stupeur parmi les anciens constituants. Désolés de se survivre , tremblants d'être dépassés , ils virent bien que leurs successeurs entendaient avoir, eux aussi, leur Révolution, et ils s'étudièrent à les arrêter dès le premier pas. La tactique des assemblées leur était familière; le jeu des petits ressorts politiques leur était connu, ils avaient sur les nouveaux venus, encore étrangers l'un à l'autre, l'avantage de pouvoir se former en comités sur l'heure et se concerter : avec une activité brûlante, ils employèrent le soir du 5 octobre et la nuit à préparer le rappel du décret. Pastoi'et, homme de cour par essence , les y aida. On alla trouver un à un les députés qu'on jugeait accessibles à d'adroites insinuations; on gourmanda d'une manière affectueuse leur inexpérience; on leur fit peur de la guerre civile follement semée en un puéril débat d'étiquette ; on leur apprit — et c était vrai — que, si le décret n'était point rapporté, le roi avait résolu de ne point venir faire en personne l'ouverture des séances ; on leur parla de la confiance qui disparaîtrait, du crédit ébranlé, d'une hausse dans le prix de l'argent, d'une baisse dans les fonds publics ; à plusieurs on arracha la promesse que, le lendemain, ils attaqueraient le décret voté par eux-mêmes, et pour plus de sûreté, on leurfit écrire pendant la nuit les discours qui devaient être prononcés.

Le 6, des groupes nombreux se trouvant rassemblés sur la terrasse des Feuillants, des émissaires les parcoururent, disant que le décret du 5 tendait à violer la Constitution , à troubler la France. Le peuple , à cette époque , était réduit aux abois par la disette, et la faim, chez lui, faisait diversion à la politique : il convint que « le décret n'était pas bon dans les circonstances. »

La scène se passa conformément aux dispositions prises. Les orateurs de la défection vinrent tour à tour demande) le rappel du décret de la veille, ou tout au moins qu'on l'ajournât, prétendant :

Vosgien, qu'il y avait déjà perte générale sur les actions ;

Robecourt, que les formes n'avaient pas été observées ;

Champion, qu'il était puéril, quand les émigrations se multipliaient, de s'occuper de la forme d'un fauteuil;

Hérault de Séchelles, que l'Assemblée ne pouvait se trouver liée par la décision de la veille, le procès-verbal n'étant point clos ;

Ducastel, que le décret si précipitamment rendu blessait les convenances, menaçait le crédit de la nation, et devait être, tout au moins..., ajourné.

C'est ce qui fut décidé par un vote, fougueux comme celui du jour précédent, et cela malgré les efforts de Chabot, de Lamourette, de Yergniaud , de ce Vergniaud que personne encore ne savait doué du génie de l'éloquence. Fauchet et Ducos avaient demandé la parole, mais en vain. Derrière les nouveaux députés, on apercevait d'André et Lameth, glis-

sant des notes qui portaient' : Les actions ont baissé! Mensonge; car, à ce moment, la Bourse n'était pas encore ouverte. Le public remarquait aussi que la seconde législature avait eu la maladresse d'accorder une place aux membres de la première, et que ceux-ci en profitaient pour agir sur l'Assemblée, et même, s'il en faut croire les Révolutions de Paris, pour participer au vote. Ce qui est certain, c'est que deux tribunes particulières avaient été réservées aux anciens constituants, qui, de là, pouvaient souffler à celui-ci

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