DE BESENVAL
y a un mot charmant d'Octave, écrivit-il. Un abbé Sieyès de ce temps-là vint un matin lui dire, à son lever, que la liberté de la presse dégénérait en licence; que ceux qui parlaient de l'empereur avec irrévérence devaient être châtiés. Auguste était un tyran , et de la première espèce ; mais soit qu'un ample déjeuner de Falerne l'eût disposé à dire la vérité, soit qu'en ce moment il sortît des bras de Livie, qu'il avait enlevée à son mari, ou de ceux de Julie sa fille , faisant un retour sur lui-même : « En vérité, dit -il, mon cher abbé « Sièyes, quand je pense que je suis en personne sacré et « inviolable, et que j'ai la licence de tout faire, il me semble « que je puis passer à M Marat et à M. Prudhomme la li- « cence de tout dire. »
Cependant, le 22 janvier, sur les ordres donnés par Bailly, Lafayette faisait envahir et investir le district des Cordeliers. Non content d'avoir pris un arrêté qui soumettait à la formalité du visa de cinq commissaires tout décret attentatoire à la liberté des citoyens domiciliés sur son territoire , le district des Cordeliers avait placé fièrement Marat sous sa sauvegarde et mis deux sentinelles à sa ponte. Bientôt la rue de l'Ancienne-Comédie, où étaient les presses de Marat , se couvrit de troupes. Deux huissiers se présentent, montrant un mandat d'arrêt et escortés d'un détachement d'infanterie. On leur barre le passage. La foule arrive de toutes partsv s'amoncèle. Une femme du peuple élève en l'air un pistolet
' die avait caché sous son jupon , et d'une voix dont la
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vibration répondait à la violence de son geste : « Mon mari est grenadier; s'il arrête Marat, je lui fais sauter la cervelle. " Les huissiers se consultaient, interdits, épouvantés; la multitude, autour des soldais immobiles, s'agitait et mugissait. Danton accourt, il s'écrie : « Si tout le monde pensait comme moi, on sonnerait le tocsin, et, à l'instant, nous aurions vingt mille hommes qui les feraient blanchir. » N'osant passer outre, les huissiers en référèrent au Ghâlelet. Ordre formel de mettre le décret à exécution. Mais, pendant ce temps, le district avait député à l'Assemblée nationale son président Paré, accompagné de Testulat et de Danton. L'Assemblée, ayant déclaré que le zèle du district, dont elle louait d'ailleurs le patriotisme, avait été trop loin, et lui ayant enjoint de laisser arrêter Marat, ou même de le livrer à l'action de la justice, la résistance s'évanouit; mais c'était une défaite dans une victoire, la maison, ouverte enfin, fut trouvée vide : Marat était en sûreté.
Pour bien comprendre l'émotion que produisirent parmi le peuple les poursuites dirigées contre cet homme étrange , il importe de se rappeler quel rôle il s'était donné et avec quel art, mêlé de conviction sauvage, il le jouait. Déjà, dès 1789, presque au début de sa carrière, on l'entend qui se plaint, avec une complaisance secrète et une habile affectation d'amertume, du poids dont le charge la confiance populaire. Ce pauvre Ami du peuple! tout le monde vient l'assaillir; on lui dispute l'emploi de ses journées, on lui enlève le repos de ses nuits. Si un plaideur est trahi par son avocat ; si un citoyen se débat avec l'administration ; si quelque mari brutal maltraite sa femme; si, à défaut d'un saint à qui se vouer ou d'un démon à qui se vendre , quelque malheureux cherche un être humain capable de pitié..., vite l'Ami du peuple! toujours ÏAmi du peuple! Il faut voir comment Marat raconte lui-même, sous le titre à' Aventure singulière, l'histoire d'une jeune et jolie nonne échappée, qui vient lui demander refuge! Cette autre religieuse de Diderot se nommait Anne Barbier. Tyrannisée dans son couvent, elle était parvenue à s'évader; et à qui recourir, sinon à l'Ami du peuple? La voilà donc devant Marat. Celui-ci l'accueille, la baptise patriote, expose gaiement l'anecdote dans son journal, et reprenant tout à coup son visage farouche : » Le comité de district, le tribunal de police, écrit-il d'un style péremptoire et impérieux, doivent protection à cette infortunée.... Si Anne Barbier n'obtient pas bonne justice, elle peut s'adresser de nouveau à l'Ami du peuple, avocat des opprimés.... » Et, quant aux persécutrices de la belle enfant, il termine en les prévenant qu'il les citera, s'il y a lieu, au tribunal des dames de la halle !
Ainsi, tenant une plume au lieu d'une épée, Marat semblait, successeur des plus sombres chevaliers errants du moyen âge, s'être donné pour mission de « soutenir le bon droit des faibles , comme des veuves, des orphelins et des demoiselles en bonne querelle. » Il l'affirmait, et c'est parce que les faubourgs le crurent qu'ils l'aimèrent.
Il était naturel aussi que le peuple, en butte à tant d'oppressions diverses, lui sût gré de la guerre à outrance qu'il faisait à tout ce qui n'était pas le peuple. Un jour, dans une entrevue avec Marat, Camille lui ayant reproché franchemenl sa précipitation trop grande à juger, sa facilité plus grande encore à accuser, sans lui cacher que d'aucuns le regardaient comme un fauteur de troubles, aux gages des aristocrates, Marat répondit par ce morceau, péroraison de ses attaques contre Necker :
« Les ennemis du peuple, qui sont les miens, débitent crue ma plume est vendue. Et à qui, de grâce, serais-je
vendu? Est-ce à l'Assemblée, que j'ai si souvent rappelée à ses devoirs? Est-ce à la couronne, dont j'ai toujours attaqué les usurpations odieuses, les redoutables prérogatives? Est-ce au ministère, dont j'ai dénoncé les membres comme traîtres à, la patrie? Est-ce aux princes, dont j'ai demandé que le faste scandaleux fût réprimé? Est-ce au clergé, dont je n'ai cessé de dénoncer les débordements , et dont j'ai demandé que les biens fussent restitués aux pauvres? Est-ce à la noblesse, dont j'ai frondé les injustes prétentions, attaqué les privilèges iniques, dévoilé les perfides desseins? Est-ce aux parlements dont j'ai réclamé la suppression? Est-ce aux financiers , aux déprédateurs , aux concussionnaires , aux sangsues de l'État, à qui j'ai demandé que la nation fit rendre gorge? Est-ce aux capitalistes, aux banquiers, aux agioteurs, que j'ai poursuivis comme des pestes publiques? Est-ce à la municipalité, qui m'a fait arrêter ? Aux districts , dont j'ai proposé la réforme? A la milice nationale, dont j'ai mis en lumière les sots procédés et la sotte confiance en des chefs publics suspects? Reste donc le peuple, dont j'ai constamment défendu les droits , et pour lequel mon zèle n'a point eu de bornes ? Mais le peuple n'achète personne. Et puis, pourquoi m'achèterait-il ? Je lui suis tout acquis. Me fera-t-on un crime de m'être donné? »
A partir de la fin de janvier, Marat disparaît de la scène
Ce fut pour peu de temps ; nous l'y verrons remonter plus redoutable que jamais.