‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 96 sur 106 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES FAUX MARTYRS

A constitution civile du clergé n'avait en aucune sorte touché à la religion ; œuvre des Jansénistes, c'est-à-dire des croyants les plus rigides qu'il y eût au monde, elle n'avait en rien altéré le dogme catholique, et il fallait une mauvaise foi bien grande pour prétendre qu'on avait déchiré l'Évangile, blasphémé le Christ, déclaré la guerre à Dieu, en établissant un siège épiscopal par département et une paroisse par commune; en attribuant au peuple, selon l'usage de la primitive Église, l'élection des évêques et des curés; en rendant les fonctions épiscopales et curiales gratuites ; en salariant ceux qui les remplissaient aux frais du trésor public. Mais la constitution civile du clergé n'en avait pas moins été une faute, et déplorable, par cela seul qu'elle fournissait aux prêtres, ennemis de la Révolution, un prétexte pour crier à la discipline de l'Eglise violée, à la religion perdue, et pour jeter ainsi un désordre mortel dans une foule de consciences encore enveloppées d'ombres.

Puis, était venue l'obligation imposée aux prêtres de prêter serment à cette constitution civile du clergé qu'ils déclaraient impie, nouvelle faute qui, aux yeux du peuple superstitieux des campagnes, ne pouvait manquer de transformer les réfractaires en martyrs.

Il n'y parut que trop. Le haut clergé, uni aux aristocrates, prit occasion de là pour tout embraser; le bas clergé, qui avait d'abord salué la Révolution d'un cri de joie et de délivrance, n'osa, garrotté qu'il était dans les liens de la francmaçonnerie religieuse, se séparer des évêques, la désertion des évêchés et des cures devenant générale, il fallut remplacer les pasteurs, déjà et depuis longtemps en possession des âmes simples, par des hommes nouveaux, quelques-uns flétris et sans mœurs, d'autres respectables, mais poursuivis d'anathèmes jusque dans le temple, et contre qui sifflaient des serpents cachés sous la pierre de chaque autel.

Quelle guerre civile est comparable à celle où la folie humaine met aux prises le paradis et l'enfer! Le service divin se faisant la baïonnette au bout du fusil ; les églises tantôt désertes, tantôt ensanglantées ; des prêtres assermentés réduits à fuir devant des bandes de dévotes en fureur ; chaque jour des femmes se séparant de leurs maris, ou des enfants de leurs pères ; la Révolution fatalement englobée dans la haine que portaient aux intrus , surtout en Rretagne , une foule de paysans trompés ; enfin , l'émeute sur la place du village , le combat autour du confessionnal, la discorde au foyer de la famille, telle était la France, précipitée, égarée, entre deux genres de fanatisme.

Deux commissaires civils, Gallois et Gensonné, avaient été envoyés, en vertu des décrets de l'Assemblée constituante,

dans les départements de la Vendée et des Deux-Sèvres : leur rapport, présenté le 9 octobre à l'Assemblée législative, montra combien la plaie était envenimée et profonde. Nulle part, le schisme n'avait produit de plus désastreux effets que dans la Vendée. Attaché en général à ses anciens pasteurs, le peuple de ces campagnes y vivait dans un état d'inexprimable angoisse ou de colère farouche; tout juge, tout administrateur, tout électeur, qui concourait à l'exécution de la loi concernant les fonctionnaires ecclésiastiques, devenait un objet de haine; les municipalités étaient désorganisées; l'indigent n'obtenait de secours , l'artisan n'obtenait d'emploi qu'autant qu'il s'engageait à ne pas aller à la messe des intrus ; dans les villages, dans les bourgs, les jours de dimanche et de fête, on voyait les habitants déserter en masse leurs foyers, pour aller entendre la messe du prêtre réfractaire, à une lieue de là, quelquefois plus loin, et lorsqu'ils rentraient chez eux, excédés de fatigue, on juge de quel œil ils regardaient les cinq ou six personnes qui, trouvant à leur portée un prêtre de leur choix, paraissaient jouir d'un privilège exclusif en matière de religion !

Le clergé ennemi de la Révolution avait soin, de son côté, d'attiser cette fhimme. Vainement la loi lui ouvrait-elle, pour y dire la messe, les églises mêmes desservies par les curés qui avaient prêté serment : il n'avait garde d'user de celte liberté , le mot d'ordre étant de n'avoir aucune espèce de communication avec les intrus, afin que le peuple s'habituât à les fuir comme des pestiférés.

Dans leur rapport , rédigé d'ailleurs avec une modération remarquable et qui concluait à la consécration du principe de tolérance comme au meilleur remède contre le mal dénoncé , Gallois et Gensonné citèrent des manuscrits saisis chez les missionnaires de la maison de Saint-Laurent, et rédigés en forme d'instruction , à l'usage du peuple des campagnes. Il y était dit que s'adresser aux intrus pour l'administration des sacrements, c'était péché mortel; que ceux que mariaient les intrus n'étaient pas mariés; que les enfants issus de tels mariages étaient des bâtards; que la malédiction divine planerait sur leurs berceaux; qu'il fallait enterrer les morts secrètement, plutôt que de confier aux assermentés le soin des sépultures. En d'autres termes, l'Église disputait le citoyen à l'Etat jusque dans le tombeau ! Une lettre explicative de l'instruction de l'évêque de Langres, et adressée, sous enveloppe, au curé de la Réorthe, contenait des recommandations analogues. On y rappelait, en outre, pour le besoin du moment, cette simplicité, cette pauvreté des premiers siècles de l'Église — dont elle avait si bien su s'affranchir depuis — comme un bon procédé pour enflammer la ferveur des fidèles : « Une simple grange, un autel portatif, une chasuble d'indienne ou quelque autre étoffe commune, des vases d'étain, suffiront »

Là ne se bornaient pas les excitations. A Paris, ne rougissant pas de se faire les plagiaires de tout ce que le délire de la Révolution avait enfanté, comme pamphlet, de plus calomnieux et de plus indécent, les défenseurs du clergé publièrent contre les prêtres assermentés une foule de libelles où l'on empruntait à Hébert son style, ses fureurs, et le nom même qui lui avait valu tant de vogue dans les tavernes : De par la mère Duchesne. anathèmês très- énergiques contre les jureurs; — sur la bâtardise des enfants nés d'un mariage constitutionnel. Grand jugement de la mère Duchesne; — grande conversion du père Duchesne par sa femme, etc., etc. Il faut donner une idée de ces productions, sortes de documents qui enseignent mieux l'histoire vraie que beaucoup de pièces officielles, que beaucoup de harangues pompeuses, et

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que nos prédécesseurs, soit fausse pudeur, soit ignorance, ont si complètement passées sous silence.

« Le père Duchesne. — Sac... mille.... mort.... nom d'un tonnerre.... comment! des b....s d'aristocrates encore chez moi ! Femme, j'ai déjà dit mes volontés : de la mémoire,

sinon gare tes deux bras ! Et vous, commère, qui venez engueuser ma femme, voyez-vous bien ste porte : eh bien, elle vous montrera toujours visage de bois....

« La mère Duchesne. — Mn'ami, filons doux, s'il vous plaît. Vous savez que je n'nous mouchons pas du pied.

Pour la gueule, je Tons aussi bonne que vous, monsieux not homme.

« Le père Duchesne. — Gomment! sapré g..., t'ose me raisonner. Si je te. ..

« La mère Duchesne. — N'approche pas, vieux bouc, car si je me mets en furie, malgré mon chien de rhu-

matisme, j'arrache au moins les deux yeux de ta b....e de

tète.

« Monsieur le curé. — Mes amis, mes bons amis, point de bruit, je vous en conjure. Je ne viens pas pour être un sujet de discorde entre vous. Puisque ma présence vous est désagréable, monsieur Duchesne, je me retire. Cependant ,

toutes les fois que je pourrai vous être utile , ma porte sera ouverte , et je me ferai un véritable plaisir de vous obliger.

« La mère Duchesne. — Eh bien, chien d'animal, frai s -tu ben ce que t'a fait, en congédiant ce bon prêtre , not père , not consolateur, qui nous a tant prêché, tant dit de bonnes choses, tant soulagé depuis quarante ans! hélas! si je n' sommes pas morts de faim, si j'avons élevé nos enfants, si on n'a pas vendu nos meubles, si j'avons marié not fdle à not gendre, à qui en avons-nous obligation , si ce n'est à ce prêtre du bon Dieu?... Ma pauvre voisine était la seule à qui je qpnlions nos peines. Al' faisait tout ce qu'el pouvait pour nous aider; mais la pauvre diablesse est maintenant presque aussi à plaindre que nous. Voyant donc comme ça not misère, al est allé trouvé not curé, non pas ce bon vieux saint homme qui sort d'ici et que tu as si mal agancé, mais ce petit f....t si pincé, si frisé, si calamustré, et qui ressemble plutôt à une poupée qu'à un prêtre. Eh ben , tu ne sais pas ce que lui a dit ce b....e-là, avec ses six mille livres de rente, et ses manches fines, et ses souliers luisants, et sa donzelle parée comme un autel ? Ma mie, ma mie, j'nous mêlons plus des pauvres, nous; fnen avons pas trop, nous. Allez, allez au district. Et puis, zeste! il l'y f..t la porte au nez. N'est-il pas vrai, voisine, que ça vous est arrivé comme ça?

« La voisine. — Hélas! oui. Jamais not bon vieux ancien n'nous a reçu de cette magnière -là.... Voyant donc comme ça que j'étais si mal reçue de ce curé de la nation, j'allons au district, j'demandons à parler au maire.... Eh ben, ma bonne, que voulez-vous? — Du pain pour ma voisine. — Qu'ai vienne elle-même. — Mais elle est malade, a ne peut grouiller; v'nez la voir sur son chien de lit, où al crie comme une damnée. — Oh, un district ne va pas comme ça chez le monde. — Mais, sapré chien, quand al pourra marcher, elle n'aura pas besoin de toi. — Comment! coquine, t'insultes un district! En prison!... Hélas! on f..t la pauvre voisine en prison commeune voleuse.... Ah! si j'retourne jamais au district, j'veux ben qu'un loup me croque. Queux diable a aussi inventé ces f....s noms là? Ah, not bon vieux curé ne nous recevait pas comme ça, etc., etc.... »

A la suite de cet artificieux tableau, l'auteur du dialogue met dans la bouche de Grospain , gendre du père Duchesne, le résumé banal de tous les arguments employés par les prêtres non assermentés contre leurs adversaires , pour prouver que ceux-ci ont rompu avec la véritable Église, celle du pape, celle du Christ; et, comme le père Duchesne, ne pouvant répondre, renvoie son gendre à ce que disent de fort bons citoyens, l'abbé Gouttes, l'abbé Grégoire, l'abbé Marolles, le dialogue, continue en ces termes :

« La mère Duchesne. — Ah! oui, oui, j'ons déjà entendu ben parler de toutes ces b s de nations-là. Et d'abord, stila que t'a nommé le premier, aide-moi donc t'unpeu.

« Le père Duchesne. — Qui, l'abbé Gouttes?

« La mère Duchesne. — Ah oui, stila qu'aime la goutte, et qui n'y voit pas pus que son nom, qui barbotte, et qu'a perdu toute sa crinière à la bataille.

« La voisine. — Effectivement, à la bataille. Car on m'a conté qu'il a porté la brête au c. pendant longtemps ; qu'il a ensuite changé son bonnet de dragon contre un bonnet carré ; et qu'après avoir enfin fait son tour de France et juré contre ses capitaines et ses évêques, on l'a enfin, pour récompense, f . ..u évêque d'Autun.

« Le père Duchesne. — Mais l'abbé Grégoire, c'est mon bon ami, celui-là, et je te défends bien d'en dire du mal, f....e!

« La mère Duchesne. — Ah! oui, ce p'tit gueux de juif qui veut concire tout son diocèse ?

« Grospain. — Dites donc, circoncire, notre mère.

« La mère Duchesne. — Laisse-moi en repos avec ton sir. On s'embarrasse ben aujourd'hui d'un sire de plus ou de moins !

«■ Le père Duchesne. — Pour le coup, femme, tu n'auras rien à dire de celui qu'on vient de nommer évêque de Lyon, et qui a fait tant de bons sermons sur la Révolution?

« La mère Duchesne. — Qui, ct'abbé, l'amour.... l'amoureux.... l'amourette. Je ne sais s'il est amoureux des p s, mais tout ce que j'sais, c'est qu'il est f t amoureux d'argent, comme lui a dit un jour, en pleine assemblée, son imprimeur Marigot, à qui l' chien a voulu voler son labeur, etc., etc., »

Faire peser sur tout le clergé la responsabilité de ces attaques indécentes serait injuste ; mais elles montrent que, si dans la Révolution, on fit usage d'armes grossières et empoisonnées , ce ne fut pas , du moins , le tort d'un seul parti !

Dès le 7 octobre, Couthon avait commencé la guerre aux prêtres non assermentés par la dénonciation de ce fait, trèspermis, il en faut convenir, aux termes mêmes de la Constitution, qu'ils t. confessaient, disaient la messe, faisaient de l'eau bénite dans leurs maisons ; » à quoi il avait ajouté, il est vrai, l'affirmation d'un fait plus grave, celui d'un curé réfractaire, qui, disant la messe dans une église qu'un prêtre assermenté desservait, s'était tout à coup déshabillé au milieu de la cérémonie et s'était enfui en criant : « Cette église est polluée. » Peu de jours après, consultée sur la question de savoir si on devait continuer leur pension aux prêtres qui se mariaient, l'Assemblée révéla son esprit, en déclarant, malgré l'opposition de Lecoz, évêque assermenté du reste, que la pension devait être continuée, attendu que nulle loi n'interdisait le mariage des prêtres. L'orage approchait. Le 21 octobre, le parti à prendre relativement aux troubles religieux fut mis à l'ordre du jour.

Lejosne demanda que, par mesure générale et sans autre formalité , les prêtres réfractaires fussent relégués dans les chefs-lieux des départements. « Car, disait-il, s'ils excitent des désordres, que faire? Les renvoyer devant les tribunaux? Ils seront acquittés, parce que les gens de robe sont ennemis de la Constitution. »

Mais quoi! on allait donc la descendre, cette pente formidable des lois exceptionnelles ? A cela l'orateur répondait que les prêtres n'appartenaient point à la classe des citoyens ordinaires; que leur responsabilité devait être mesurée à leur influence ; qu'ils gouvernaient dans l'homme , rivaux dangereux de l'État, ce qui est tout l'homme.... l'âme !

On ne pouvait aller plus droit à la question. Seulement, Lejosne oubliait que le coup frappé ici sur le prêtre retombail sur le croyant. La justice, à l'égard du premier, risquait, à l'égard du second, de devenir tyrannie; et, pour les fidèles qui, en perdant leurs pasteurs, croyaient perdre leur Dieu, que devenait ce principe trois fois sacré, cette conquête de l'esprit nouveau, cette inestimable garantie que la Constitution avait consacrée : la liberté de conscience?

Ému du danger qu'elle semblait courir, un esprit charmant, un poète, demanda grâce pour elle, hors de l'Assemblée. C'était André Chénier. Malheureusement, il hasarda plusieurs affirmations d'une fausseté trop manifeste, celle-ci, par exemple : « Les prêtres ne troublent point les Etats quand on ne s'y occupe point d'eux. »

LES FAUX MARTYRS

Dans les séances des 26 et 27 octobre, une lutte très-vive et tout à fait inattendue s'engagea, au sein de l'Assemblée, entre deux évèques assermentés l'un et l'autre, l'un et l'autre appartenant à la Révolution : Fauchet, évoque du Calvados, et Torné, évèque du Clier. On connaît Fauchet. Torné joignait beaucoup de modération à du talent; à Versailles, il avait prêché avec distinction devant Louis XVI; appelé ensuite à la cour de Stanislas , il y était devenu l'aumônier de ce prince, jusqu'au jour où il se sentit entraîné par le torrent des idées nouvelles.

« Point de persécution, messieurs, dit d'abord Fauchet : le fanatisme en est avide, la philosophie l'abhorre, la vraie religion la réprouve , et ce n'est pas dans l'Assemblée natio nale qu'an l'érigera en loi. » Il ne voulait point, conséquemment, qu'on emprisonnât les réfractaires , qu'on les exilât, qu'on les déplaçât, qu'on mît obstacle à la propagation de leurs pensées. Mais l'État était-U tenu de nourrir ses plus cruels ennemis ? La communauté se devait-elle de payer pension à ceux qui refusaient d'accepter la loi commune? C'est ce que Fauchet niait résolument : « La nation permet tous les cultes, mais elle n'en paye qu'un. » Il troura. des mots pleins d'emportement. Il cita le vers fameux : Abîmons tout plutôt, c'est lisprït de l'Église. En parlant de ces faux ministres de l'Évangile, artisans cachés de troubles, doucereux apôtres de guerre civile, d s'écria : « En comparaison de ces prêtres, les athées sont des anges. » Sa conclusion fut : refuser tout traitement aux prêtres non assermentés , les vieillards ou invalides exceptés ; et ceux qui seraient convaincus de tentatives de troubles, les condamner à cinq ans de gène.

Le lendemain, Torné, avec une émotion visible, montait à la tribune. Il convint que les trames ourdies entre la sacristie et le confessionnal devaient être l'objet d'une inquiétude vigilante, il convint que les prêtres convaincus d'avoir fomenté des désordres devaient être punis; mais proscrire en masse, aveuglément, indistinctement, à la manière de Sylla , à la manière de tous les tyrans ; mais faire précéder le crime par le châtimer.t, qui toujours le doit suivre; mais frapper du même coup, pour le refus d'un serment que la loi, après tout , proposait mais n'ordonnait pas , le factieux et l'homme paisible, l'agitateur et l'ermite, le prêtre qui trompait et le prêtre qui se trompait, celui dont le refus de prêter serment tenait à de grands vices et celui dont le refus tenait à de grandes vertus!... Il appela le décret proposé par son collègue du Calvados un système « de honteux dépouillement. » Et encore s'il n'eût été mis en avant, ce système, que contre ceux dont la culpabilité serait prouvée ! Mais non. Voilà qu'il s'agissait d'étendre cette féroce mesure même sur ceux qui n'auraient commis que de paisibles erreurs. « Ah ! ce ne serait plus alors seulement une barbarie dans le code pénal , ce serait une horreur en morale , et en législation un opprobre. Condamner à la. faim des hommes ci-devanl fortunés , après les avoir déjà condamnés à l'indigence , ce serait une cruelle et basse parcimonie. Elle n'aurait que la dureté du corsaire , sans avoir l'iniquité du vol ; mais en serait-elle moins pour cette législature une tache éternelle? »

De la part d'un de ces intrus que les prêtres réfractaires poursuivaient d'une haine si farouche, rien de plus généreux que celte indignation de Torné : elle toucha vivement les cœurs. « Je demande, s'écria le jeune Ducos , je demande l'impression de ce discours, en expiation du discours intolé- •rant dont l'impression a été décrétée hier. » Il parlait de celui de Fauchet. Des applaudissements retentirent, mêlés

de murmures cependant; et d'un ton sévère : « Je pense, dit Lacroix , que l'Assemblée n'a ici à expier que sa trop grande facilité à se laisser injurier par ses membres. » On décréta l'impression du discours de Torné, sans que Fauchet eût pu obtenir de répondre.

Il revint à la charge le 3 novembre , s'étonna qu'on l'eût accusé d'intolérance pour n'avoir pas voulu qu'on payât des empoisonneurs publics ; et , comme exemple de l'esprit de fureur que soufflaient autour d'eux les prêtres non assermentés, il cita le fait de deux ou trois cents femmes d'une paroisse de Caen, qui avaient poursuivi le curé constitutionnel, homme fort paisible, l'avaient chassé à coups de pierre jusque dans son église, et y avaient descendu, pour le pendre devant l'autel, le réverbère du chœur.

A cette voix passionnée succéda la parole grave de Gensonné : « Séparons de la religion tout ce qui tient à l'ordre civd. Lorsque les ministres du culte que la nation salarie seront réduits à des fonctions purement religieuses ; lorsqu'ils ne seront plus chargés des registres publics , de l'enseignement et des hôpitaux; lorsqu'ils ne seront plus dépositaires des secours que la nation destine à l'humanité souffrante; lorsque vous aurez détruit ces corporations religieuses de prêtres séculiers, absolument inutiles, et cette nuée de sœurs grises qui s'occupent moins de soulager les malades que de répandre 1 poison du fanatisme, alors, les prêtres n'étant plus fonctionnaires publics , vous pourrez adoucir la rigueur des lois relatives au serment ecclésiastique ; vous ne gênerez plus la liberté des opinions, vous ne tourmenterez plus les consciences, vous n'inviterez plus, par l'intérêt, les hommes au parjure. » Il termina par ces simples et belles paroles : « Rappelez-vous que le respect pour la liberté individuelle est le plus sûr garant de la liberté publique, et qu'on ne doit jamais cesser d être juste, même envers ses ennemis. »

Gensonné venait d'indiquer en partie le vrai remède. Tout principe qui a sa racine dans l'esprit des hommes enfante son armée. Mettre cette armée en déroute, l'exterminer même, ce n'est rien, tant que subsiste le principe générateur, tant que l'hydre de Lerne est là ! On n'abat point une idée d'un coup de sabre : c'est en lui opposant une idée contraire qu'on la tue si elle est d'essence périssable. Et de là vient que, dans l'histoire, la violence des persécuteurs ne profita jamais, en fin de compte, qu'à la doctrine des persécutés. Le prêtre est puissant, parce que, dans le partage du pouvoir entre l'État et lui, il gouverne les affections, la part de Marie, tandis que l'État n'a que le gouvernement des intérêts, la part de Marthe; le prêtre est puissant, parce que, non content de sa part, que le Christ déclarait la meilleure, il a trouvé moyen d'empiéter sur celle de l'État , et subordonné le titre de citoyen à la qualité de fidèle. Le coup véritablement profond eût été celui qu'on aurait porté au principe des usurpations ecclésiastiques, en suivant d'un pas calme la route ouverte par Gensonné.

Malheureusement, la Révolution était insultée, harcelée, provoquée, tourmentée, à en perdre le sens. Chaque jour apportait à l'Assemblée quelques nouvelles dénonciations , toutes très-irritantes , quelques-unes erronées ou mensongères, mais la plupart appuyées sur des documents et des témoignages officiels. Un courrier extraordinaire , dépêché par le Directoire de Mayenne-et-Loire à la députation de ce département, lit savoir que la superstition y était tombée à l'état d'ivresse furieuse. Le meurtre pour le compte de Dieu, le meurtre saintement enrégimenté, s'y déroulait en longues processions nocturnes que conduisaient des prêtres en délire. On y avait vu des bandes de pèlerins sombi\s s'en aller

à travers champs, non plus le chapelet, mais le fusil ou la fourche à la main. Les églises des campagnes, fermées en vertu des décrets de l'Assemblée, y étaient ouvertes à coups de hache. On parlait de trois villes assiégées en quelque sorte et autour desquelles s'agitaient déjà les torches incendiaires.

Lue dans l'Assemblée, le 6 novembre, l'adresse qui constatait ces excès du fanatisme produisit un sentiment d horreur. D'un plus sauvage élan, d'une voix plus vibrante que jamais, Isnard formula l'impression générale dans un discours impétueux , haletant , sans suite , plein de pensées fortes , plein de cris de rage , trivial et profond, proclamant tour à tour et outrageant la justice. Oh , certes , il eut bien bien raison de dire qu'un prêtre coupable l'est plus que tout autre citoyen et doit être plus rudement châtié , parce que chez lui la puissance du mal est incalculable, et qu'on punit plus sévèrement l'incendiaire que le voleur; ij eut raison d'affirmer qu'un prêtre , s'il est pervers , ne l'est jamais à demi; que pardonner le crime, c'était presque le partager; qu'il fallait un dénoùment à la Révolution française ; que ses

ennemis voulaient la forcer à les vaincre Tout cela était

pris dans le vif de la situation, d'une vérité que chacun sentait, et fut exprimé avec une élévation imposante, quoique un peu sinistre. Mais où Isnard s'égara, ce fut lorsqu'il parla d'envoyer en masse dans le? lazarets de Rome et d'Italie ceux qu'il appelait les pestiférés; ce fut lorsqu'il oublia qu'en temps de révolution , proscrire c'est presque toujours se proscrire; ce fut lorsqu'il osa s'écrier : » Si le prêtre qui n'a pas prêté serment reste sans qu'il soit porté de plainte contre lui, il jouira de la protection de la loi ; s'il existe des plaintes, il doit être forcé de sortir du royaume. Il ne faut pas de preuves. » Toujours cette effroyable théorie des suspects ! Il ne faut pas de preuves : ce furent de pareils mots, trop souvent et follement répétés, qui poussèrent la Révolution à se noyer à demi dans le sang de Septembre!

La parole sans frein d'Isnard remua diversement l'Assemblée. Ce cri lui étant échappé : « Mon Dieu, c'est la loi; je n'en connais point d'autre, » Lecoz lança contre lui, séance tenante, l'accusation d'athéisme, accusation que les échos de la presse royaliste agrandirent en la répétant, et qui provoqua, de la part de l'orateur girondin, une lettre dont les dernières lignes étaient : a J'ai contemplé la nature, je ne suis point insensé, je dois donc croire en Dieu. »

L'Assemblée flottait indécise; l'impression du discours d'Isnard, demandée par plusieurs membres, avait été refusée : de nouveaux rapports comblèrent la mesure et précipitèrent le dénoùment. François de Neufchâteau n'étonna personne quand il compara les prêtres à des « serpents venimeux dont le père de famille doit délivrer son champ. » Torné eut beau dire : « Ma tolérance n'est pas celle des crimes; mais grâce, grâce à l'insermenté auquel on ne peut renrocher que son grabat et son scrupule, » le vent était à la colère. Le 25 novembre, elle créa un Comité de surveillance, somposé d'Isnard, Fauchet, Goupilleau, Antonelle, Chabot, Merlin, Razire, Thuriot, etc.; et dans la séance du 29, il fut rlécrété :

(jae cous les ecclésiastiques seraient tenus de prêter, dans le délai de huit jours, le serment civique;

Que les réfractaires seraient privés de tout traitement , de toute pension ;

Qu'Us seraient, en outre, réputés suspects de révolte contre la loi, et de mauvaises intentions contre la patrie, et soumis comme tels à la surveillance des autorités ;

Que , dans les communes où surviendraient des troubles ,

ils pourraient être éloignés provisoirement du lieu de leur domicile, en vertu d'un arrêté du Directoire;

Que la désobéissance à cet arrêté serait punie d'un emprisonnement de deux ans au plus;

Que deux années de détention seraient infligées au prêtre convaincu d'avoir poussé à la désobéissance aux lois ;

Qu'en cas de troubles religieux dans une commune, les frais de répression resteraient à la charge de la commune, sauf son recours contre les instigateurs;

Que les églises entretenues par l'État ne pourraient servir à un autre culte.

Que la liste des prêtres réfractaires serait mise sous les yeux de l'Assemblée ;

Que l'Assemblée ferait imprimer aux frais de l'Etat, avec récompense nationale pour les auteurs, les ouvrages de nature à prémunir contre le fanatisme les habitants des campagnes.

Nul doute que ce décret ne témoignât d'une grande irritation. Cependant il était beaucoup moins rigoureux que ne l'ont prétendu la plupart des historiens, et l'on ne doit point perdre de vue dans quelles circonstances il fut rendu. Ce qui a trompé beaucoup d'auteurs et le public, c'est qu'ils ont cru que le serment imposé ici aux prêtres était le serment à la constitution civile du clergé, tandis qu'il ne s'agissait, ce qui est bien différent, que du serment civique. Or, que prescrivait le serment civique ? Rien autre chose que la fidélité à la nation, à la loi et au roi. En ceci la conscience de personne n'était sommée d'abdiquer; et quand l'Assemblée déclarait suspect de mauvaises intentions contre la patrie quiconque refusait de jurer fidélité à la patrie, suspect djt révolte contre la loi quiconque ne voulait point prendre l'engagement, si simple et si sacré partout où existe un contrat social, d'obéir à la loi, que faisait -elle sinon proclamer l'évidence? Cette ihéorie des suspects, toujours dangereuse, au surplus, elle ne la professait pas, qu'on le remarque bien, à la manière d'Isnard ; elle n'allait pas jusqu'à frapper ses ennemis, sans preuve, sur une simple dénonciation, elle se bornait à décréter, en ce qui les concernait, la vigilance de la Révolution, alors que, pour la Révolution , la vigilance était si manifestement une question de vie ou de mort.

L'abbé Jager, tout partial qu'il se montre à l'égard du clergé, reconnaît lui-même que, d'après le sentiment de plusieurs ecclésiastiques respectables, les prêtres pouvaient prêter en conscience le serment prescrit par le décret du 29 novembre, et le Moniteur du Ier décembre 1791 rapporte que vingt-quatre curés delà Somme, en firent la déclaration formelle.

Mais la grande majorité du clergé ne manqua pas d'être d'un avis contraire. A faire de leur refus une question de conscience, ils trouvaient l'avantage énorne de paraître encourir pour la défense de la foi la misère et la faim ; ils intéressaient d'autant mieux à leur sort le troupeau qui les suivait dans les ténèbres; ils devenaient martyrs, et, sous cette forme, restaient puissants. On reprocha au décret du 29 novembre d'être une injustice : il était une faute.

Seul, au conseil, Louis XVI voulut le veto. Narbonne , Cahier de Gerville, Tarbé, Dertrand de Molleville lui-même , parlèrent contre , ou pour qu'on différât , Narbonne surtout. De Lessart garda le silence. La reine l'avait envoyé chercher et l'avait prié de soutenir le roi. Le mot par lequel Louis XVI mit fin aux débats fut celui-ci : « Je fais assez ce que tout le monde désire pour qu'on fasse une fois ce que je veux » Obéir aux prêtres, Louis XVI n'avait de fermeté qu'en cela !

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