‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 1 sur 100 · PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE

n ! qu'ils ont été injustes envers cette immortelle époque, ceux qui n'y ont vu, dans le Ijouiltefr lonnement de toutes les âmes , que l'agitation sans pensée des flots de la mer pendant l'orage! Qu'on y regarde de près, on trouvera que ces combats naquirent bien moins de la rivalité des ambitions ou de l'orgueil blessé que de l'opposition philosophique des doctrines. C'était le siècle de Diderot et de Voltaire, le siècle de Jean-Jacques qui se développait. Seulement, les livres étaient devenus des actes, l'abstraction avait laissé échapper la vie, le nuage chargé d'électricité avait laissé échapper la foudre, et à la place du tumultueux mais encore pacilique salon du baron d'Holbach, ce qu'il y avait maintenant, c'était le Forum.

Dans la première partie de cet ouvrage, nous avons essayé de bien définir les deux grandes écoles entre lesquelles le dixhuitième siècle s'était partagé : celle de la sensation et du rationalisme, représentée par les encyclopédistes, et celle du sentiment, représentée par Rousseau.

Et nous avons dit :

Que déclarer l'idée exclusivement fille de la sensation, c'est rendre l'âme esclave des sens, la réduire à la condition de l'oiseau qui, même dans son essor le plus hardi, traîne à travers les airs les liens de la servitude;

Que, par le sentiment, l'homme se répand au dehors et se prodigue, tandis que, par la sensation, au contraire, il tend à ramener i. lui toute chose;

Que 13 philosophie de la sensation a consécjuemment pour ï^rollaire l'individualisme;

Et que, c'est aussi là qu'aboutit fatalement la doctrine du rationalisme^ pour peu qu'on l'exagère, la caison étant, quand chacun la cherche de son côté, une divinité difficile à reconnaître; "".t 13 raison de Voltaire, par exemple, n'étant pas celle de Pascai.

Aussi avons-nous vu ce qui était sorti des conversations des encyclopédistes, écoutées, enregistrées, analysées, résumées par Helvétius ! Il en était sorti un livre qui bannissait l'absolu dp monde moral; qui réduisait à n'être que des notions relatives, la vérité, la vertu, le dévouement, l'héroïsme, le génie; qui n'assignait à nog passions qu'une source, la sensibilité physique, et à nos actions qu'un mobile, l'intérêt personnel; qui enfin, sur les ruines de tout ce qui fonde ou maintient l'unité des sociétés humaines, élevait l'incontrôlable souveraineté du Moi, m

Eh bien I cette doctrine se trouva être justement celle des Girondins, et elle servait à leur mission historique. Que venaient-ils faire, en effet, dans la Révolution? Organiser une société neuve sur le principe de l'unité de la famille humaine? Détruire à jamais les distinctions de classes? Affranchir le peuple? Affirmer un monde nouveau? Non, ils venaient débarrasser de toute entrave l'homme qui peut se suffire à lui-même, l'homme qui a instruction et richesse, le bourgeois ; ils venaient frapper d'un dernier coup la domination du prêtre et la tyrannie du noble; ils venaient jeter le trône par terre; ils venaient nier définitivement le monde ancien. Or, à ce rôle de négation et de destruction, rôle qui d'ailleurs avait sa nécessité et sa grandeur, la doctrine de l'individualisme pur était merveilleusement adaptée.

Mais ce n'était pas une œuvre de destruction seulement, c'était une œuvre de recomposition que Jean-Jacques avait eue en vue. Il savait s'il est donné au pauvre, au faible, à l'ignorant de se suffire à eux-mêmes, lui qui, enfant, s'était vu réduit à traîner de village en village, de porte en porte, son impuissance et les douleurs de son génie encore inconnu; lui qui avait été un vagabond, lui qui avait été un mendiant, lui qui avait été un laquais ! Et c'est pourquoi, au lieu d'exalter la sensation, qui ramène tout à l'homme isolé, et la raison, qui divise, il avait recommandé le sentiment^ q^ui rapproche et réunit.

Que si maintenant on réfléchit à la carrière que Robespierre était appelé à fournir dans la Révolution, il sera aisé de comprendre comment la doctrine de Rousseau dut être la sienne.

De là au club des Jacobins, la querelle qui remplit les derniers jours du mois d'avril..,. La querelle? Et pourquoi? Est-ce qu'entre les deux doctrines dont nous venons de parler l'incompatibilité est fondamentale? Est-ce qu'on ne saurait, sans exclure le sentiment, reconnaître le pouvoir de la sensation et rendre à la raison l'hommage qui lui est dû? Est-ce qu'il est impossible, sans faire outrage à la sensation et à la raison, d'écouter la voix du sentiment? L'homme n'a-t-il pas un corps, une intelligence, un cœur? Et le progrès ne seraitil pas réalisé justement par la doctrine c[ui unirait harmonieusement, au lieu de les opposer l'un à l'autre, ces trois éléments nécessaires de l'Etre humain? Ah! sans doute. Mais il est dans la nature de notre esprit de n'arriver à la synthèse ^ qu'après avoir passé par l'analyse. Nous nous attachons de

GoO

préférence au point qui correspond le mieux à notre faculté dominante; nous l'étudions avec amour, et, si on le conteste, nous nous mettons à le défendre avec une ardeur qui devient bien vite exclusive, et nous pousse à traiter en ennemis ceux qui, à voir les choses de plus haut, sont souvent nos alliés. Ainsi avaient fait Voltaire et Jean-Jacques, ces deux génies créés pour se compléter Tun l'autre, ces deux gloires jumelles ; ainsi firent, après eux, Brissot et Robespierre, les Girondins et les Montagnards, ces illustres compagnons d'armes dans le grand combat de ce qui doit être contre ce qui fut. Soldats de la même cause, qui vous crûtes ennemis, que la reconnaissance de la postérité vous réconcilie !

La première question sur laquelle Robespierre se sépara des Girondins fut celle de l'existence de Dieu.

Si la notion de la solidarité humaine et de l'universelle association des forces vivantes erit été, à l'époque de la Révolution, aussi complète que l'ont rendue les travaux modernes, il est probable que Robespierre eût été panthéiste, en vertu de l'intime et inévitable analogie qui lie les croyances métaphysiques aux convictions sociales ; il n'eût pas compris Dieu comme i;n être à part, comme un être personnel, gouvernant les mondes à la manière dont un roi gouverne son empire ; il eût salué Dieu dans la nature, et non pas en dehors d'elle, et il eût été conduit à le définir rdme de l'univers. Mais le temps n'était pas encore venu où l'on devait chercher à faire sortir la régénération de la société de la solidarité humaine mise en action. Robespierre voyait devant lui des faibles à protéger, des malheureux à sauver de l'abandon, le peuple à délivrer du double fléau de l'ignorance et de la misère. Et le moyen pour cela ne lui apparaissait que dans l'intervention d'un pouvoir actif et juste. Si donc il fut amené à être théiste, ce fut non pas, ainsi que Voltaire, par le besoin d'expliquer plus ou moins logiquement la création, mais par le besoin de réserver un protecteur aux faibles et aux opprimés, protecteur qui tôt ou tard rétablirait la balance, et dont la justice devait être considérée comme une garantie contre l'éternité de l'oppression.

Parmi les |)hiiosophes du dix-huitième siècle, plusieurs n'avaient été poussés à l'athéisme que par l'horreur dont le spectacle du fanatisme avait rempli leur âme. Quel avait été en effet jusque-là le Dieu des prêtres? Un Dieu fait à l'image de l'homme et du pire des hommes, un Dieu violent, vindicatif, inexorable, punissant l'erreur d'un jour par une agonie éternelle, et donnant à ses créatures la liberté.... de descendre la pente de l'enfer! Ce Dieu, modèle des tyrans terrestres, ou plutôt, tyran impossible à imiter dans sa prodigieuse barbarie, des hommes tels que le baron d'Holbach avant la Révolution, et Guadet dans la Révolution même, aimèrent mieux le nier hautement que de justifier en quelque sorte, par la proclamation de son existence, les misérables despotes dont l'impiété des prêtres l'avait fait le prototype. Mais fallait-il donc confondre l'idée de despotisme avec l'idée de tutelle? Et ne pouvait-on, sans nier Dieu, le définir autrement que ne l'avaient défini les sophistes de l'oppression, dévots cruels ou théologiens blasphémateurs? C'est ce qu'avait pensé l'auteur de la Profession de foi du Vicaire savoyard, et ce qu'à son tour pensa Robespierre, son fidèle disciple. Partisans l'un et l'autre d'un pouvoir tutélaire dont l'intervention aidât le peuple à s'affranchir, ils rejetèrent en même temps, et la notion du Dieu des théologiens, parce qu'elle tendait à sanctifier la tyrannie sur la terre, et la notion de l'athéisme, parce qu'elle allait à consacrer l'anarchie parmi les hommes, en la supposant dans les cieux.

Ce fut une solennelle et terrible séance que celle où , sur

un mot, un seul mot tombé des lèvres de Robespierre, Guadet souleva la question de Dieu.

Dans une adresse lue aux JacobinS par Robespierre, il y avait cette phrase :

« Sans le courage inébranlable des citoyens, sans la patience invincible du sublime caractère du peuple , il était permis à l'homme l;e plus ferme de désespérer du salut public, lorsque la Providence , qui veille toujours sur nous , beaucoup mieux que notre propre sagesse, en frappant Léopold, paraît déconcerter les projets de nos ennemis. »

Ainsi, dans l'accomplissement de ce grand crime tant dénoncé par les prêtres : la Révolution, Robespierre donnait pour complice au peuple Dieu, oui Dieu lui-même; et de la Révolution, il faisait le plus éclatant témoignage de cette logique surhumaine qui domine évidemment, à prendre les choses de haut, et le cours général, et les diverses péripéties de riiistoire. Car c'était bien là ce qu'il affirmait dans les paroles qui viennent d'être citées et que nous avons textuellement reproduites. Loin d'impliquer aucune dérogation aux lois qui régissent le monde, elles attestent l'universalité de ces lois et leur permanence. Seulement, elles semblent les rapporter, sous le nom de Providence, à l'action d'un Être suprême; en d'autres termes, elles sont la profession de foi du théiste ; et, dans la bouche de Robespierre, elles étaient l'écho qui prolongeait au plus fort des tempêtes, dans le tumulte du Forum , au risque d'un choc furieux , ce que le Vicaire savoyard avait dit, quelques années auparavant, à des heures moins orageuses, sur le sommet d'un autre promontoire de Sunium, par un beau jour d'été, aux rayons du soleil levant, au centre d'un tranquille paysage, couronné dans l'éloignemeni par une chaîne de montagnes : « Que la matière soit éternelle ou créée, qu'il y ait un principe passif ou qu'il n'y en ait point, toujours est-il certain que le tout est un et annonce une intelligence unique; car je ne vois rien qui ne soit ordonné dans le même système , et (|ui ne concoure à la même fin, savoir la conservation de tout dans l'ordre établi. Cet Être qui veut et qui peut, cet Etre actif par lui-même, cet Etre enfin, quel qu'il soit, (pii meut l'univers et ordonne toutes choses, je l'appelle Dieu. »

Voilà pourtant ce que Guadet osa taxer de superstition.

« J'ai entendu souvent dans cette adresse, s'écria-t-il avec violence, répéter le mot Providence. Je crois même qu'il y est dit que la Providence nous a sauvés malgré nous. J'avoue que, ne voyant aucun sens à cette idée, je n'aurais jamais pensé qu'un homme qui a travaillé si courageusement, pendant trois ans, à tirer ie peuple de l'esclavage du despotisme, pût concourir à le remettre ensuite sous l'esclavage de la superstition. »

Ces mots remettaient en présence les deux écoles révolutionnaires que le dix-huitième siècle avait portées dans son sein. Le club des Jacobins parut se partager. Les uns éclatèrent en applaudissements , les autres se répandirent en murmures.

Alors, sur-le-champ, sans préparation cette fois, sans hésitation, avec cette abondance de paroles qui jaiUit d'un cœur qui s'abandonne •« La superstition, répondit Robespierre, est un des appuis du despotisme ; mais ce n'est pas induire les citoyens dans la superstition que de prononcer le nom de la Divinité. J'abhorre, autant que personne, toutes CCS sectes impics qui se sont répandues dans le monde pour favoriser l'ambition, le fanatisme et toutes les passions, en se couvrant du pouvoir sacré de l'Éternel qui a créé la nature et l'humanité; mais je suis bien loin de les confondre avec ces imbéciles dont le despotisme s'est arme. Je soutiens, moi, ces

Page 1