‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 2 sur 100 · PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE

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éternels principes sur lesquels s'appuie la faiblesse liumaine pour s'élancer à la vertu. Ce n'est point un vain langage dans ma bouche, pas plus que dans celle de tant d'hommes illustres, qui n'en avaient pas moins de morale pour croire à l'existence de Dieu. » Ici, le tumulte recommençant : « Non , reprit-il puissamment ému , non , vous n'étoufferez pas ma voix.... Invoquer la Providence et émettre l'idée de l'Être éternel qui inilue essentiellement sur les destins des nations , qui me paraît veiller d'une manière toute particulière sur la Révolution française , n'est point une idée trop hasardée, mais un sentiment de mon cœur, un sentiment qui m'est nécessaire à moi qui, livré dans l'Assenàblée constituante à toutes les passions et à toutes les viles intrigues, et ennronné de si nombreux ennemis , me suis toujours soutenu. Seul avec mon âme, comment auraisje pu suffire à des luttes qui sont au-dessus de la force humaine, si je n'avais point élevé mon âme à Dieu?... Ah! ce sentiment divin m'a bien dédommagé de tous les avantages offerts à tous ceux qui voulaient trahir le peuple 1 »

Seul avec mon âme ! Jamais cri plus mélancolique et plus noble ne s'était échappé des profondeurs de la conscience. Robespierre ajouta :

« Le peuple français est bien, certes, pour quelque chose dans la Révolution : sans lui , nous serions encore sous le joug du despotisme. J'avoue que tous ceux qui sont au-dessus du peuple auraient volontiers renoncé pour cet avantage à toute idée de la divinité ; mais est-ce faire injure au peuple et aux sociétés affiliées que de leur parler de la protection de Dieu, qui, selon mon sentiment, nous sert si heureusement? »

Il conclut en demandant à la société de décider si ces principes étaient les siens. Là-dessus, grandes clameurs. Sur la motion faite par Sillery d'arrêter l'impression de l'adresse comme d'une opinion particulière de Robespierre , une agitation violente se manifeste. Le président est d'abord obligé de se couvrir, puis de lever la séance, et l'Assemblée se sépare en désordre.

Cette scène fit sur les Girondins une impression ineffaçable. La conception de Robespierre en tant que liée à l'idée d'un Dieu personnel pouvait bien paraître contestable, mais ce qui ne l'était pas, c'était le grand caractère d'une croyance qui faisait de la Révolution française, non plus le choc fortuit d'intérêts ou de passions périssables , mais un drame immense, ayant de toute nécessité et de toute éternité sa place à part dans la coordination mystérieuse des choses humaines. Quelle force, quel désintéressement, quel mépris de la mort, quel dédain des soucis et des ambitions vulgaires, ne devaient pas être le lot d'un homme qui croyait cela, et qui dans un tel drame se savait un des principaux acteurs ! Voilà ce que les Girondins comprirent. Robespierre venait de leur apparaître sous un jour nouveau; dans l'homme politique et pratique, ils venaient d'entrevoir le rêveur puissant dont la pensée n'a pas assez de l'étroit espace qui va d'un berceau à une tombe ; dans le tribun délié , ferme, soupçonneux, ils venaient d'entrevoir le philosophe aux tristesses divines, et qui se sent marqué, ainsi que d'un fer ])rCdant, du signe de la prédestination.

G lamentable effet de l'esprit de rivalité, même sur des natures sincères! Robespierre, sous cet aspect, ne sembla que plus redoutable aux Girondins , et conséquemment plus digne d'être abattu !

Sa popularité, d'ailleurs, n'a cessé de grandir; ot eux qui, en ce moment, dominaient tout : l'Assemblée, le trône, la Commune, la presse, les clubs; eux qui avaient la représenta-

tion nationale pour instrument, les ministres et le maire de Paris pour alliés, une foule de journaux influents pour organes, et, pour chefs, tant d intelligences d'élite, ils s'étonnaient, ils s irritaient de ce contre-poids à leur pouvoir : lui seul homme, un seul nom! Son crime, à leurs yeux, — et nous allons entendre Guadet en faire l'aveu naïf, — c'était d'être l'idole du peuple.

Le fait est que si l'on pouvait appeler cela un crime, Robespierre en était coupable. Il est même très-remarquable que rien n'égalait son ascendant sur les femmes , comme Êrissot s'en plaignit un jour d'une manière assez bizarre. Et pourtant, son visage n'attirait pas ; ses manières étaient dénuées de grâce et d'abandon; son éloquence n'était servie ni par le son de sa voix ni par son geste ; on ne lui savait aucune des faiblesses qui émeuvent; lui-même, pour n'avoir pas trop à donner à un culte trop doux, il semblait s être étudié à murer son cœur, et s'il s'en échappait quelquefois des accents d'une mélancolie pénétrante, l'être abstrait ne tardait pas à reparaître.

Une circonstance imprévue vint envenimera l'égard de Robespierre les dispositions de la Gironde.

Lorsqu'il avait accepté la place d'accusateur public, il s'était empressé de déclarer que c'était un noble devoir sans doute cfue celui d'accuser le crime ou de défendre l'innocence, dans des causes particulières, devant un tribunal de judicature, mais que, dans la crise orageuse qui devait décider de la liberté de la France et, peut-être, de tous les peuples de la terre, il connaissait un devoir plus sacré encore, celui de défendre la cause de l'humanité, comme citoyen et comme homme, au tribunal de l'univers. En conséquence, il s'était réservé d'abandonner la fonction d'accusateur public, s'il s'apercevait de 1 impossibilité de remplir à la fois les deux tâches. Tel fut le motif de la démission qu'il donna vers le miheu du mois d'avril.

Suivant ses propres expressions , il abdiqua cette force , comme on jette son bouclier pour combattre plus facilement l'ennemi; il abandonna ce poste, comme on abandonne ses retranchements pour monter à la brèche. Mais ce fut justement là ce qui inijuiéta les Girondins. En concentrant son action, il ne pouvait manquer de la rendre plus décisive : ils l'accusèrent d'orgueil, ils l'accusèrent de désertion. Déjà, dans la séance du 2 avril, aux Jacobins, Real avait pris contre lui, au milieu des murmures, l'initiative des attaques ; elles continuèrent plus directes de jour en jour et plus envenimées.

Survint la fête des soldats de Châteauvieux. Or, tandis qu'on en faisait les préparatifs, et que sur les vives instances des ennemis de Lafayette, on parlait de substituer à l'inscription. Bouille seul est coupable, celle-ci : Bouille et ses complices sont seuls coupables, le bruit se répandit tout à coup que le général était à Paris. « Qu'y vient-il faire? demanda Rrissot dans son journal. Nous tromper? Le temps de l'erreur est passé. Relever son crédit? Il est perdu sans ressource. » L'assertion était singulièrement risquée. Sans doute Lafayette avait beaucoup perdu; on ne s'adressait plus à lui, du fond des provinces, comme à l'arbitre des destinées de la nation; il ne trônait plus à la mairie sans être maire, il ne remplissait plus de ses gardes les appartements du roi let de la reine; il ne tenait plus pour ainsi dire Paris dans le creux de sa main. Mais, tout en le laissant derrière elle dans sa course rapide, la Révolution ne lui avait pas encore enlevé complètement son prestige et son pouvoir. Une notable partie de cette garde nationale qu'il avait commandée restait attachée à sa fortune ; les constitutionnels plaçaient en lui leur esponsuprême; aux frontières, à la tête de son armée, il tenait,

après tout, l'épée de la France, et, maniée par lui, cette épée était celle du Feuillantisrne. Donc, au point de vue jacobin, sa présence inattendue à Paris pouvait être considérée, et fut effectivement signalée par Robespierre comme un danger public.

Nouveau grief! car les Girondins, étant au pouvoir, se trouvaient intéressés à ménager dans Lafayette, quoiqu'il ne fût pas précisément leur homme, la portion très-considérable de la bourgeoisie dont il avait conservé les sympathies et représentait l'esprit. Lorsqu'il le faisait descendre au rôle de coupable, Robespierre jetait les Girondins dans l'alternative, ou de compromettre leur crédit populaire en s'aventurant à le couvrir, ou de s'en faire un ennemi déclaré en lui ôtant la garde des frontières. Ils ressentirent amèrement l'embarras de cette situation, Rrissot surtout, qui, auprès des patriotes exaltés, avait toujours à se défendre de ses anciennes relations avec Lafayette.

Les choses en étaient à ce point, lorsque deux dénonciations publiques furent portées, l'une contre l'abbé Fauchet, par Chabot, qui lui imputait un rapport trop favorable à Narbonne, l'autre contre Rœderer par CoUot d'Herbois, à cause de certaines affinités de table et de salon qui liaient Rœderer aux Feuillants.

Ces deux dénonciations, que les inculpés repoussèrent avec un succès contesté, n'étaient ni l'œuvre de Robespierre, ni le résultat de ses suggestions, même indirectes ; et quand, quelques jours après, il en fit la déclaration formelle, mettant toute contradiction au défi , et attestant Chabot , attestant CoUot d'Herbois de la vérité de ses paroles , nul n'osa , nul ne put le démentir.

Mais ce qui menace, on l'attribue volontiers à ceux qu'on redoute : soit erreur, soit prévention, les Girondins rendirent Robespierre responsable du trouble que de semblables querelles semaient dans le club des Jacobins. De cela seul qu'il avait parlé vaguement de complots dont le temps n'était pas encore venu de soulever le voile , ils conclurent que ses attaques contre Lafayette, la dénonciation de Chabot contre Fauchet, celle de Collot d'Herbois contre Rœderer, et une sortie de Tallien contre Brissot et Condorcet, tenaient à un vaste plan d'agression, dont Robespierre avait à répondre.

Il arriva donc que ce fut à lui, qui n'avait attaqué en aucune sorte ni Brissot, ni Condorcet, que Brissot adressa, dans la séance des Jacobins du 25 avril, l'ardente philippique où il cherchait à venger son ami et lui-même. Il commença par se féliciter ironiquement du grand pouvoir que voulaient bien lui attribuer ses détracteurs, lorsqu'ils le représentaient faisant des ministres, nommant des ambassadeurs, et du fond de son humble quatrième étage, dictant des lois au château des Tuileries. Il convint, du reste, que le chemin des places s'était ouvert enfin devant les patriotes. Mais où était le mal? «Ah! plût au ciel, ajouta-t-il avec un habile abandon, plût au ciel que toutes les places ne fussent occupées que par des Jacobins! » A ces mots, Camille Desmoulins, présent à la séance, se penche à l'oreille de son voisin Duhem, et lui dit assez haut pour être entendu : « Je ne connais dans Cicéron ni dans Démosthènes aucun morceau plus propre à exciter l'intérêt; que d'art! le coquin! « Cette parole violente, injuste, où la haine se drapait si bien dans une railleuse admiration , excita un tumulte que Gairlille Desmoulins, le lendemain, ne crut pouvoir mieux peindre qu'en écrivant : « Je vis le moment où j'allais être traité par les Brissotins comme Panthée le fut par les Ménades. »

Brissot continua. En réponse aux défiances de Robespierre touchant Lafayette, il s'écria dédaigneusement : « Quoi ! La-

fayette ifti Cromwell ! Vous ne connaissez ni Lafayette, ni vo tre siècle, ni le peuple français ; Cromwell avait du caractère, Lafayette n'en a pas. »

Brissot eût-il tenu ce langage, s'il eût prévu que, moins de deux ans plus tard , Lafayette adresserait , de son camp , à l'Assemblée une lettre pleine de menaces, d'arrogance et de hardiesse , serait comparé en pleine tribune à Cromwell par Guadet lui-même, et fournirait ainsi vme preuve nouvelle de la sagacité de Robespierre ?

On avait paru redouter l'avènement d'un protecteur : Brissot, en paroles de flamme, stigmatisa ceux qui, sous le nom de tribuns, se faisaient les flatteurs du peuple et devenaient ses maîtres. « Je mourrai en combattant les protecteurs et les tribuns. » Mais où il se montra le plus animé, le plus éloquent , ce fut lorsque , arrivant à Condorcet , il salua dans lui le glorieux héritier ou plutôt le collaborateur des encyclopédistes. Poussant droit à ses détracteurs : « Qui êtesvous pour avoir le droit de le calomnier? Qu'avez-vous fait? Où sont vos travaux, vos écrits? Pouvez-vous citer comme lui tant d'assauts livrés pendant trente ans, avec Voltaire et d'Alembert, au trône, à la superstition, au fanatisme parlementaire et ministériel? Croyez-vous que si le génie brûlant de ces grands hommes n'eût embrasé petit à petit leurs âmes, ne leur eût fait découvrir le secret de leur grandeur et de leur force, croyez-vous qu'aujourd'hui la tribune retentirait de vos discours sur la liberté? »

Brissot venait d'omettre Jean-Jacques. C'était la lutte de deux doctrines qui éclatait au-dessus de la sphère où se débattaient les passions. Mais Guadet se hâta de préciser la querelle , comme s'il eût craint de voir passer sur la tête de son ennemi la flèche qu'il lui voulait dans le cœur.

« M. Robespierre ayant prorais de dénoncer un plan de guerre civile , formé au sein même de l'Assemblée nationale, je le somme de le faire. Moi , je lui dénonce un homme qui met sans cesse son orgueil avant la chose publique ; un liomme qui parle sans cesse de patriotisme, et abandonne le poste où il était appelé. Je lui dénonce un homme qui, soit ambition, soit malheur, est devenu l'idole du peuple. Je lui dénonce un homme qui, par amour pour la liberté de sa patrie, devrait peut-être s'imposer à lui-même la peine de l'ostracisme, car c'est servir le peuple que de se dérober à son idolâtrie. Je lui dénonce un homme qui, ferme au poste où sa patrie l'aura placé, ne parlera jamais de lui, et y mourra plutôt (jue de l'abandonner. Ces deux hommes , c'est lui, c'est moi ! »

Robespierre répondit d'une manière admirable. Ce n'était ni l'éloquence agile de Brissot, ni la parole acérée de Guadet, ni la pgmpe de Vergniaud, ni l'ardeur sauvage d'Isnard. Mais quelle gravité puissante! quelle profondeur de mélancolie , et , dans un style plein de noblesse , quelles nobles pensées! Le visage tourné, le bras étendu vers le buste de Jean-Jacques qui décorait la salie , il se plaça sous l'invocation de ce génie si ûej- et si tendre. Il le montra sur les cimes du dix huitième siècle, solitaire mais aperçu de tous. Il reprocha leur intolérance cruelle aux académiciens et aux géomètres qui l'avaient persécuté. Malheureusement, il fut exclusif à son tour, il fut injuste, lorsque, parlant de ces académiciens et de ces géomètres , que leur guerre aux prêtres n'avait pas empêchés d'encenser les rois , il oublia que la gloire d'avoir rempli vaillamment la moitié d'une grande tâche ne saurait être effacée par le tort de n'avoir point suffi à la tâche tout entière, et qu'en fin de compte, c'était dans la lil)erté religieuse conquise qu'avait pris naissance la liberté politique.

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Pour ce qui est de cet ostracisme auquel Guadet voulait cpi'il se condamnât lui-même, il prononça ces magnanimes paroles :

« Que la liberté soit assurée, que le règne de l'égalité soit affermi, que tous les intrigants disparaissent, alors vous me verrez empressé de fuir cette tribune.... Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans qu'il faudrait bannir. Moi, où voulezvous que je me retire? Chez quel peuple trouverai-je la liberté établie, et quel despote voudra me donner asile? On peut abandonner sa patrie heureuse et triomphante ; mais déchirée, mais opprimée ! on ne la fuit pas, on la sauve ou l'on meurt.... Le ciel, qui m'a donné une âme passionnée pour la liberté et qui me fit naître sous la domination des tyrans, le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au règne des factions et des crimes, m'appelle peut-être à tracer de mon sang la route qui doit conduire mon pays au bonheur.... J'accepte avec transport cette destinée. Exigez-vous de moi un autre sacrifice? Oui, il en est un que vous pouvez me demander encore. Je l'offre à la patrie • c'est celui de ma réputation. Je vous la livre. »

Il faudrait pouvoir citer ce discours tout entier. Mais la route à parcourir encore est bien longue, et le temps presse.

En terminant ce ({u'il nomma sa justification, Robespierre, avec beaucoup de grandeur, avait proposé la paix à ses adversaires , pourvu que ce fût sur le terrain d'un patriotisme rigide: «Je vous offre la paix, avait-il dit, aux seules conditions que les amis de la patrie puissent accepter. » Cet appel fut entendu par l'homme dont la popularité, à cette époque, se rapprochait le plus de celle de Robespierre : Pétion. Un fait récent venait de prouver d'une manière piquante combien Pétion était aimé des faubourgs : la femme d'un tambour du faubourg Saint-Antoine était accouchée d'une fille, l'enfant avait reçu le nom de Pétion-Nationale- Pique. Mais le maire de Paris avait une âme inaccessible aux atteintes d'une basse jalousie : il intervint généreusement comme médiateur , et une réconciliation, au moins momentanée, s'en serait suivie, si Gruadet et Brissot n'eussent eu le tort de publier leurs discours avec d'outrageantes variantes et des préambules qui altéraient la physionomie de la polémique soutenue. Brissot, du reste, n'avait pas attendu la réponse de Robespierre pour l'insulter publiquement en termes où il n'y avait ni dignité ni justice. Dans le numéro de son journal qui parut le 18 avril, il écrivait, en parlant de Robespierre : « Qu'il paraisse donc ce tribun désiré, ce nouveau Mazaniel ; que, du haut de sa tribune sanglante, il demande les têtes des conspirateurs désignés par la voix publique, c'est-à-dire par celle de ses complices et de quelques imbéciles adorateurs! Patriotes éclairés, ces images vous effrayent? Rassurez -vous ! Vos tribuns présomptifs sont aussi lâches qu'atroces. Les poignards de la calomnie sont les seuls qu'ils emploient. Ils ne massacreront que des réputations. « En calomniant au moment même où il se plaignait de la calomnie, il' ajoutait : « Trois opinions partagent le public sur M. de Robespierre. Les uns le croient fou, les autres attribuent sa conduite à une vanité blessée, wn troisième parti le croit mis en œuvre par la liste civile. Nous ne croyons jamais à la corruption, qu'elle ne soit bien prouvée, etc.... »

Le club des Jacobins prit l'arrêté suivant :

« La société déclare qu'elle regarde la manière dont les écrits, publiés sous les noms de MM. Brissot et Guadet, rendent compte des faits qui se sont passés dans son sein, comme contraire à la vérité, et les inculpations dirigées contre M. Robespierre, comme démenties par la notoriété publique, autant que par sa conduite constante. La société a arrêté également

à l'unanimité que cette déclaration serait imprimée et envoyée à toutes les sociétés affiliées : Lasoubce, président; Choudieu, Ducos, Pérez, Pépin, secrétaires. »

Paris s'occupa fort de ces divisions, dont la presse augmenta et prolongea le bruit. Les journaux d'avant-garde prirent parti pour Robespierre , résolument , vivement , sans réserve, à l'exception du journal de Prudhomme, qui enveloppa quelques critiques dans les formes de l'admiration et du respect :

« Incorruptible Robespierre, Phocion compta plus d'un ennemi comme vous, et fit plus d'un ingrat: mais il ne quitta le fardeau de la chose publique que pour boire la ciguë. Rends-nous Phocion tout entier, nous en avons besoin ; mais jusqu'à ce que tu en sois venu là, souffre qu'on te dise la vérité avec le même courage que tu l'as dite aux ennemis puissants de ton pays. »

Partant de là, et à la suite d'une brillante énumération des services rendus par Robespierre, l'auteur de l'article abordait celle des griefs dont on pouvait s'armer contre lui : — il était personnel — il parlait trop souvent de lui — il se plaisait trop à confondre sa cause avec celle du peuple — il manquait de cette bonhomie qui est la grâce du talent et la propagande la vertu — il avait tort de se faire journaliste (allusion au prospectus du Défenseur de la Constitution qui venait de paraître), et d'avoir abandonné, pour le cabinet d'étude d'un folliculaire à la semaine, le tribunal de l'accusateur public. « Dans un gros temps , de quel œil l'équipage d'un navire verrait-il le pilote abandonner le timon pour prendre la rame ou se faire l'écrivain du vaisseau? »

De la part d'une feuille très-accréditée parmi les patriotes et qui méritait de l'être, de tels reproches eussent produit plus d'effet si, dans le même temps, François Robert, un des rédacteurs des Révolutions de Paris, n'eût publié une Confession publique, par laquelle il avouait qu'il avait demandé à Dumouriez une place dans la diplomatie; qu'on l'avait engagé à s'adresser au crédit de Brissot ; que celui-ci lui avait promis l'ambassade de Gonstantinople, de Saint-Pétersbourg ou de Varsovie, et qu'en attendant la réalisation de cette promesse, Dumouriez lui donnerait quelque à-compte sur les appointements de l'ambassade : toutes choses dont, finalement, aucune n'avait eu lieu.

Cette confession , sans prouver que François Robert eût vendu sa plume à la Gironde, n'en était pas moins de nature à jeter des doutes sur le désintéressement des défenseurs de Brissot , alors qu'il distribuait des ambassades et semblait dire comme César :

Je donne à Marcellus la Grèce et la Lycie, A Décime le Pont, à Casca la Syrie.

On n'était pas d'ailleurs sans remarquer que ceux qui se déclaraient contre Robespierre étaient pourvus des premières places dans le ministère, témoin Real, Mendouze, Lanthenas, Santonax, Polverel, d'où ce mot attribué par Fréron au conseiller officieux d'un candidat jacobin : Que ne faites-vous un bon discours contre Robespierre et je vous réponds qu'avant huit jours vous êtes placé !

A son tour, prêtant à Robespierre un appui dont il n'était certes pas homme à se féliciter, Hébert fulmina contre les Brissotins un de ses numéros les plus grossièrement bouffons :

« Grande colère du père Duchêne de voir les Jacobins à chien et à chat. — Rendez-vous qu'il leur donne à la Courtille, pour s'embrasser, se réconcilier, et s'en f....e une

bonne pile , qui fera crever de rage les arislocrales et les Feuillants. — Ceux qui jappent si fort contre Robespierre ressemblent ])e;uicoup aux Laraetli et aux Barnave , quand ce défenseur du peuple leur arracha leur masque. Ils le traitèrent alors de factieux, de républicain. On l'appelle de même aujourd'hui, parce qu'il découvre encore une fois le pot aux roses. »

Marat, lui aussi, prit en main la cause de Robespierre,

« .... Le plus grand reproche qu'ils lui fassent, c'est de parler souvent de lui..., comme si un citoyen perpétuellement inculpé par les ennemis de la Révolution , couverts du masque civique, n'était pas :?ouvent réduit à la triste nécessité de se justifier. »

. Mais lui-même il avait à se défendre d'avoir voulu donner à la France un dictateur, que les Girondins supposaient être Robespierre. Il répondit à cette accusation par le récit d'une entrevue Laissons-le parler :

« Je déclare donc que non-seulement Robespierre ne dispose point de ma plume , quoiqu'elle ait souvent servi à lui rendre justice, mais je proteste que je n'ai jamais reçu aucune note de lui, que je n'ai jamais eu avec lui aucune relation directe ni indirecte, que je ne l'ai même jamais vu de mes jours qu'une seule fois; encore, cette fois-là, notre entretien servit-il à me faire naître des idées et à manifester des sentiments diamétralement opposés à ceux que Guadet et sa clique me prêtent.

« Le premier mot que Robespierre m'adressa fut le reproche d'avoir en partie détruit moi-même la prodigieuse influence qu'avait ma feuille sur la Révolution , en trempant ma plume dans le sang des ennemis de la liberté, en parlant de corde, de poignards, sans doute contre mon cœur, car il aimait à se persuader que ce n'étaient là que des paroles en l'air dictées par les circonstances. Apprenez , lui répondis-je à l'instant, que l'influence qu'a eue ma feuille sur la Révolution ne tenait point, comme vous le croyez, à ces discussions serrées, où je développais méthodiquement les vices des funestes décrets préparés par les comités de l'Assemblée constituante, mais à l'affreux scandale qu'elle répandait dans le public, lorsque je déchirais sans ménagement le voile qui couvrait les éternels complots tramés contre la liberté puljlique par les ennemis de la patrie, conjurés avec le monarque, le législateur et les principaux dépositaires de l'autorité; mais à l'audace avec laquelle je foulais aux pieds tout préjugé détracteur; mais à feffusion de mon âme, aux élans de mon cœur, à mes réclamations violentes contre l'oppression, âmes sorties impétueuses contre les oppresseurs , à mes douloureux accents, à mes cris d'indignation, de fureur et de désespoir contre les scélérats qui abusaient de la confiance et de la puissance du peuple pour le tromper, le dépouiller, le charger de chaînes et le précipiter dans l'abîme : apprenez que jamais il ne sortit du Sénat un décret attentatoire à la liberté, et que jamais fonctionnaire pubhc ne se permit un attentat contre les faibles et les infortunés sans que je ne m'empressasse de soulever le peuple contre ces indignes prévaricateurs. Les cris d'alarme et de fureur, que vous prenez pour des paroles en l'air, étaient la plus naïve expression dont mon cœur était agité; apprenez que si j'avais pu compter sur le peuple de la capitale après l'horrible décret contre la garnison de Nancy, j'aurais décimé les barbares députés qui l'avaient rendu. Apprenez qu'après 1 instruction du Châtelet sur les événements des 5 et 6 octobre, j'aurais fait périr sur un bûcher les juges iniques de cet infâme tribunal. Apprenez qu'après le massacre du Champ de Mars, si j'avais trouvé deux mille hommes animés des sentiments qui déchi-

raient mon sein, j'aurais été à leur tète poignarder le général au milieu de ses bataillons de brigands , brûler le despote dans son palais , et empaler nos atroces représentants sur leurs sièges, comme je le leur déclarai dans le temps. Robespierre m' écoutait avec effroi; il pâlit et garda ([uelque temps le silence. Cette entrevue me confirma dans l'opinion que j'avais toujours eue de lui, qu'il réunissait aux lumières d'un sage sénateur l'intégrité d'un véritable homme de bien et le zèle d'un vrai patriote, mais qu'il manquait également et des vues et de l'audace d'un homme d'État. »

Tels furent ces débats mémorables. Les Girondins y laissèrent échapper ingénument le secret de leur opposition à Robespierre : il appartenait à l'école de Jean-Jacques, et le peuple l'aimait !

De ces deux griefs, le premier tenait à l'esprit d'exclusivisme qu'enfante toute conception incomplète; le second avait sa source dans un sentiment de l'égalité républicaine faussé par les passions.

De nos jours, on a trop dit, on a trop répété :

« Brisons les idoles et les dieux ! Nous sommes las des héros. Les principes sont tout; nous n'avons que faire des grands hommes. A quoi bon admirer? L'admiration est d'essence monarchique; et il n'est pas jusqu'à la reconnaissance dont l'égalité républicaine ne doive prendre ombrage. »

Ah! malheur à la République, le jour où il serait constaté que son triomphe est lié à l'adoption de ces froides maximes qui font de l'égalité sainte quelque chose de si semblable à l'ingratitude et à l'envie! Les principes sont tout? Oui, à condition de créer pour leur usage des hommes à principes. La vertu étalée en maximes sur un chiffon de papier est-elle donc plus respectable cpie mise en pratique? La vérité, confinée dans les royaumes de l'esprit, mérite-t-elle plus nos hommages que lorsqu'elle s'incarne et devient la vie ? Et en quoi consiste le progrès, sinon à changer les nobles pensées en nobles actions et les grands livres en grands hommes? Tout rapporter à ce qu'on nomme vaguement le Peuple, pour se donner le droit de ne faire un mérite de rien à personne, ce n-'est pas une injustice seulement, c'est une puérilité. Car, dès qu'on en retranche tous ceux qui sont la concentration de ses forces éparses , le point de réunion de ses pensées diverses , le résumé précis de ses flottantes aspirations, son unité vivante enfin, qu'est-ce que le Peuple, ainsi considéré? C'est la foule! Décrions le fétichisme, c'est-à-dire tous les cultes imbéciles ou avilissants, c'est-à-dire l'admiration qui se prodigue aux talents corrupteurs, aux vices fardés , à la puissance reçue du hasard ou engendrée par le crime ; renversons les fausses idoles , mettons en pièces les dieux menteurs ; mais ne disputons pas au génie combattant pour la vérité le bénéfice de cette admiration éclairée ({ui lui est un encouragement et une récompense. Trop dimpnrs mobiles agissent encore sur le cœur humain , pour qu'on puisse sans péril supprimer ceux qui, en l'entraînant, Télévent. La gloire , légitimement conquise, est une arme qu'il ne faut pas briser entre les mains du progrès. La popularité, lorsqu'elle n'est ni mendiée bassement ni usurpée, est une force au service du peuple : voilà ce dont il importe, en tout cas, de se souvenir. Quel dissolvant fut jamais plus actif que l'envie? Ce qu'on lui concède, on le concède à la mort. Ah ! les grands hommes vous gênent, même quand ils vous servent ! Les aimez-vous donc mieux dans les rangs de l'ennemi ? Malheureux ! Gardez qu'ils ne vous prennent au mot ! Oh ! croyez-moi, ne faisons pas le vide autour de nous. C'est une triste idole que l'impuissance , et un triste dieu que 1© néant !

LES GIRONDINS GtlASSKb i-»U Pu Q VOIR

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