LA FAMILLE ROYALE EST CONDUITE AU TEMPLE
générosité étaient venus honorer la victoire du peuple . on avait vu dans l'Assemblée les tribunes s'attendrir au spectacle de plusieurs Suisses arrachés à la mort, et, dans l'effusion de leur reconnaissance, levant les mains au ciel pour se donner, par un serment solennel, au génie de la Liberté, au dieu de la France Mais ce jour-là même des voix sévères avaient retenti; ce jour-là même, Lacroix avait demandé qu'une cour martiale fût formée pour juger les Suisses; qu'on abandonnât le soin de la nommer à Santerre, et qu'elle fût tenue de « juger sans désemparer, » c'est-à-dire quand fumait encore le sang des citoyens morts dans le combat, c'està-dire quand n'étaient pas encore séchées les larmes de leurs
épouses, de leurs mères. Et cette dure proposition avait été immédiatement adoptée. Mais quoi ! ces malheureux soldats, qui, victimes de la discipline militaire, n'avaient fait, après tout, qu'obéir, étaient-ils donc les seuls, étaient-ils les vrais coupables? Et les auteurs, les conseillers, les fauteurs de la longue conspiration qui avait abouti à tant d'homicides, pouvaient-ils compter sur le scandale de l'impunité? A cet égard, plusieurs députations de la Commune vinrent coup sur coup, et dans un langage menaçant, interroger l'Assemblée et défier ses incertitudes. A son tour, Robespierre parut à la barre et demanda que les coupables fussent jugés souverainement en dernier ressort, par des commi<saires pris
dans chaque section. L'Assemblée décrète aussitôt en principe qu'une cour populaire sera appelée à juger les coupables selon le mode qu'indiquera la commission extraordinaire. Elle se prononça par l'organe de Brissot, cette commission, et ses conclusions furent qu'on fît nommer par les sections, non pas un nouveau tribunal criminel, mais seulement un nouveau jury.
Ainsi, l'on conservait le personnel des juges, de ceux qui sont chargés d'appliquer la peine. L'inexorable Commune protesta. « Comme magistrat du peuple, dit l'orateur d'une dernière députation envoyée par l'Hôtel de Ville, je vous annonce que ce soir, à minuit, le tocsin sonnera. Le peuple est las de n'être point vengé. Craignez qu'il ne se fasse justice lui-même. »
C'était trop menacer : l'orgueil de l'Assemblée eut un moment de révolte contre la tyrannie étalée dans ces avertissements fastueux et sinistres; Choudieu, tout ardent jacobin qu'il était, s'écria noblement : « Je veux qu'on éclaire le peuple et non qu'on le flatte. » Thuriot, après avoir signalé le danger d'asservir la justice aux impulsions de la vengeance, prononça ces belles paroles : « La Révolution n'est pas seulement pour la France, nous en sommes comptables à l'humanité J'aime la Révolution; mais si pour l'assurer il
fallait un crime, j'aimerais mieux me poignarder. » La résistance de l'Assemblée dura peu cependant. Une députation des citoyens nommés pour former le jury venait d'entrer, et l'orateur, d'une voix glacée, avait proféré ces mots, dont le vague épouvanta : « Vous paraissez être dans les ténèbres sur ce qui se passe à Paris. »
Le nouveau tribunal criminel fut donc formé. Les huit juges élus par les sections étaient Osselin, Mathieu, Pépin-Desgrouettes, Lavau, Dubail, Daubigny, Dervieux, et ce Coffinlial, une des futures célébrités du tribunal révolutionnaire. Les jurés furent Blandin, Leroi, Boileau, Lohier, Loiseau, Perdrix et Caillères de Létang. Il y eut deux accusateurs publics, Lullier et Real. Robespierre avait été nommé juge, il formula son refus en ces termes : « Je ne pourrais être le juge de ceux dont j'ai été l'adversaire, et j'ai dû me souvenir que, s'ils étaient les ennemis de la patrie, ils s'étaient déclarés aussi les miens. »
Rien de plus solennel que la manière dont se fit l'installation du tribunal criminel du 17 août. Les membres, avant d'entrer en fonctions, durent tous se présenter un à un sur une estrade élevée, et là, s' adressant à la foule, chacun d'eux disait « Peuple, je suis un tel, de telle section, demeurant en tel endroit, exerçant telle profession. Avez-vous quelque reproche à me faire? Jugez-moi, avant que j'aie le droit de juger les autres. »
Le jour même où ce tribunal fut installé, Danton, comme ministre de la justice, adressait à tous les tribunaux, sur la marche qu'ils avaient désormais à suivre, une lettre d'une éloquence à la fois élevée et forte. Sans se poser en partisan de la loi agraire, il y assignait pour but au progrès des sociétés humaines Yégalilè de droit et de bonheur, il y reprochait à ses prédécesseurs d'avoir recommandé l'intolérance à l'égard des croyances politiques qui ne parlent qu'cà la raison, et d'avoir prêché la tolérance à l'égard de ce fanatisme religieux qui ne tombe que dans les âmes serviles et, comme l'eau, ne gagne que les parties basses. Il prononçait ce grand mot . « Il n'y a que tout ce qui était peuple qui piit aimer la Révolution. » Puis, après avoir fait en une forme de style empruntée à la fougueuse manière d'Isnard , l'histoire des trahisons de la Cour; après avoir rappelé avec indignation comment la première décharge des Suisses était venue inter-
rompre de fraternels embrassements, et, avec dédain, comment Louis XVI avait, fuyant son château , abandonné sa projjre cause, le ministre terminait par ces sommations, d'un caractère si nouveau, adressées à tous les juges de France : « Jurez l'égaUté ; félicitez l'Assemblée nationale de ses décrets libérateurs, tournez contre les traîtres, contre les ennemis de la patrie et du bonheur public, le glaive de la loi, qu'on avait voulu diriger dans vos mains contre les apôtres de la liberté. Que la justice des tribunaux commence, et la justice du peuple cessera. »
Comme Danton n'écrivait jamais, il est probable que, pour cette circulaire, il avait emprunté soit la plume de Fabre soit celle de Camille.
Le tribunal criminel du 17 août entra aussitôt en fonctions. De Laporte, intendant de la liste civile ; d'Angremont, maître de langues de la reine ; un certain Salomon, convaincu d'avoir fabriqué de faux assignats dans la prison de la Force, et enfin le journaliste Durozoy, furent successivement condamnés à mort.
L'échafaud avait été dressé sur la place du Carrousel, et l'on avait fait sortir de la prison de la Conciergerie, pour exécuter les condamnés, les trois frères Sanson, arrêtés euxmêmes précédemment, par ordre de la Commune , comme ayant dû pendre les patriotes au jarofit de la Cour, si la Cour l'eût emporté
De Laporte et Durozoy moururent avec courage.
Le dernier avait reçu dans son cachot, la veille de son exé cution, une lettre de femme qui ne contenait que ces quelques lignes : « Mon ami, préparez-vous à la mort. Vous êtes condamné, et demain...- Je m'arrache l'âme, mais vous savez ce que je vous ai promis. Adieu. » Le malheureux baisa cette lettre plusieurs fois. « Hélas 1 dit-il, elle en souffrira plus que moi! » Et il se mit à pleurer. Mais devant les juges toute sa fermeté lui revint. H entendit soa. arrêt sans changer de visage, et en sortant du tribunal il fit passer au président une lettre qui ne contenait que ces mots : « Un royaliste tel que moi devait mourir un jour de Saint Louis. »
Vint ensuite l'exécution de Vimal, de l'abbé Sauvade et du libraire Guillot. Une circonstance épouvantable marqua cette exécution, faite à la lueur des flambeaux. Au moment même où le bourreau tenant à la main la tête d'un des suppliciés, la montrait au peuple, il fut tellement saisi d'horreur, qu'il tomba mort sur la place.
Ces premiers coups, frappés l'un après l'autre, semblaient annoncer une rigueur inexorable. Mais le tribunal du 17 août se relâcha soudain de sa sévérité, à ce point que Dossonville fut acquitté, « attendu qu'il était convaincu d'avoir trempé dans le complot du 10 consistant à allumer la guerre civile, mais qu'il ne l'avait pas fait à dessein de nuire. » Quelque singulière que fût la forme de ces considérants, l'auditoire se mit à applaudir vivement, à la grande stupéfaction de l'accusé, qui s'attendait si bien à mourir, que, pendant la délibération, ayant demandé à boire un verre de vin, il dit à celui qui le lui présenta : « Ah ! monsieur, c;^ verre de vin est le dernier que je boirai de ma vie. »
Le vieux d'Affry, commandant des Suisses, fut aussi mis hors de cause. Il s'était abstenu dans la journée du 10, et ce fut avec un véritable transport de joie que le peuple accueillit cet acquittement.
Pendant ce temps, une commission, composée de membres de l'Assemblée et de membres de la Commune, procédait à l'inventaire des papiers de la liste civile, et le résultat de ses découvertes, sur-le-champ publié, montrait combien étaient réelles les trahisons depuis si longtemps imputées à la Cour
Les documents accusateurs qu'au nom de la commission de "echerches, Gohier lut à la tribune, ou qui furent produits !es jours suivants, étaient :
1° Une lettre des princes à Louis XVI, prouvant que ce dernier connivait sous main avec ses frères et les émigrés, au moment même où, dans ses proclamations, il invoquait contre leur résistance l'intérêt de la patrie, les liens de la famille et les lois de l'honneur ;
2" Des mémoires d'imprimeurs contenant une longue nomenclature des libelles imprimés, aux frais de la liste civile, non-seulement contre les Jacobins, mais contre l'Assemblée nationale;
3° Une lettre adressée de Milan, le 27 avril, au secrétaire de l'intendant de la liste civile, dans laquelle on se félicitait de ce qu'en déclarant la guerre au roi de Bohême et de Hongrie, les « imbéciles législateurs avaient donné dans le panneau et s'étaient mis la corde au cou. » La lettre trouvée dans les papiers du roi se terminait ainsi : « Guerre aux assignats; la bancpaeroute commencera par là. On rétablira le clergé , les parlements.... Tant pis pour ceux qui ont acheté les biens du clergé ! «
4° Une note spécifiant, de la part de la minorité constitutionnelle de l'Assemblée, le dessein secret de suivre le roi, dans le cas où il se déterminerait à quitter Paris pour ne pas dépasser la limite prescrite par la Constitution;
5° Plusieurs pièces constatant que Louis XVI avait continué de solder ses anciens gardes du corps, et cjue, le 6 du mois d'août 1792, Septeuil , trésorier de la liste civile, avait payé, sur un bon du roi, les dépenses des princes émigrés.
Il est aisé de concevoir à quel degré de fureur les passions révolutionnaires durent être portées par la publication de ces documents, envoyés d'une manière officielle aux départements et aux soldats, lus par ordre du gouvernement à la tête de chaque compagnie et dans toutes les chambrées, dénoncés dans tous les journaux, commentés dans toutes les tavernes, hurlés dans tous les carrefours !
L'Assemblée elle-même, qui aurait tant voulu que la modération lui fût permise, se sentit entraînée sur la pente de l'indignation publicfue. Et comment, au miheu de l'ébuUition générale, serait-elle restée silencieuse, immobile, glacée, lorsque précisément lui arrivait la nouvelle que Lafayette se préparait à marcher sur Paris ; cju'il venait de faire arrêter à Sedan les trois commissaires envoyés à l'armée du Nord, Kersaint, Péraldi et Antonelle ; qu'Arthur Dillon, uij de ses lieutenants, était décidé à le suivre; que Luckner lui avait écrit : <i Comptez sur moi, » et disait à ses soldats : « Mes camarades, il est survenu un accident ; mon ami Lafayette a fait arrêter les commissaires, et il a bien fait ! » Il fallait que l'AsseraJjlée fît acte de vigueur ou consentît à périr.
Déjà, le 15, elle avait décrété c{ue Louis XVI, la famille royale, les femmes des.émigrés, leurs enfants, seraient les otages de la nation contre les invasions ennemies ; déjà elle avait mis en accusation Barnave, Alexandre Lameth, Duportail, Duport-Du tertre, Tarbé, Montmorin, Bertrand de Molleville ; le 1 8, elle fulmina contre Lafayette. Le département des Ardennes est déclaré en hostilité avec la loi ; tous les fonctionnaires de Sedan sont rendus responsables de la sûreté des trois commissaires arrêtés ; ordre est donné de mettre la main sur les principaux administrateurs de cette ville, et trois nouveaux commissaires, Quinette, Gaudin, Isnard, partent avec pouvoir de requérir partout, sgit les citoyens, soit les soldats.
Lafayette essaya, mais en vain, d'ébranler ses troupes. Averti de son impuissance par ces cris, les seuls qui répon-
dirent à ses exhortations militaires : « Vive la nation ! vive l'Assemblée nationale I vive la liberté et l'égalité !» il ne lui restait plus d'autre parti que de fuir. Dans la nuit du 19, accompagné de Bureau de Puzy, Latour-Maubourg, Alexandre Lameth et Gouvion, tous officiers feuillants, il quitta précipitamment son armée. Traverser inconnu les postes ennemis et gagner la Hollande, tel était son espoir. Libre, qu'eût-il fait? Peut-être se serait-il laissé aller à tirer l'épée.... et contre qui? Heureusement pour son honneur, il Fut reconnu aux avant-postes autrichiens et arrêté. On sait le reste. Transféré de prison en prison , il finit par être jeté dans les cachots d'Olmutz, où sa gloire demeura enveloppée et préservée dans son infortune.
Dumouriez était alors au camp de Maulde, à la tête de^ vingt-trois bataillons et de cinq escadrons seulement ; il s'occupait à discipliner sa petite armée, en attendant c[ue les circonstances vinssent ouvrir un champ plus large à sa fortune militaire et à son génie. Auprès de lui se trouvait un pauvre paralytique, auquel il s'était attaché, à cause de ses douces manières, de ses vertus domestiques, et d'un air de sensibilité que son histoire, du reste, ne démentait pas. Car, s'il était perclus des deux jambes, c'était pour s'être égaré, jeune encore, dans une visite nocturne à une femme qu'il aimait, et s'être enfoncé jusqu'au milieu du corps dans un terrain marécageux d'où il ne parvint à se tirer qu'après de longs efforts. Ce martyr de l'amour, c'était Couthon. Ami dévoué, Couthon agissait de son mieux sur l'esprit des commissaires de l'Assemblée pour faire nommer Dumouriez au commandement général des deux armées qui couvraient la frontière, lorsque cette nomination arriva soudain, apportée de Paris par un courrier. L'intention de Dumouriez était d'ouvrir la campagne en Belgique. Mais l'Alsacien Westermann, envoyé au camp de Lafayette et accouru de Sedan en toute hâte, venant annoncer qu'il s'agissait non plus de tenter mais de repousser une invasion; que l'ennemi foulait déjà notre sol; que, de ce côté, l'armée se montrait au désespoir et prête à se débander ; qu'il n'y avait pas enfin un moment à perdre, Dumouriez prit la route de Sedan, où bientôt nous le retrouverons.
Cependant, que faisait l'Assemblée? Décret transportant à Cayenne tout prêtre non assermenté qui, dans un délai de quinze jours, ne serait pas sorti du territoire français; décret ordonnant la séquestration de tous les biens des émigrés ; décret appelant tous les citoyens dé chaque section, sans distinction aucune, dans les rangs de la garde nationale, et donnant à cette milice une organisation révolutionnaire; voilà quelles vives mesures l'Assemblée était en train de prendre, lorsqu'on apprit que la ville de Longwy, investie le 20 par le duc de Brunswick et le général Clairfayt, venait de se rendre.
Les bourgeois de cette ville, saisis d'eiïroi à la vue d'un bombardement, avaient sommé le commandant Lavergne de capituler, et celui-ci, complice caché de l'émigration, s'était empressé d'ouvrir les portes, quoique la place fût défendue par une garnison de deux mille hommes , et n'eût encore subi ni brèche ni assaut.
La trahison parut manifeste. Dans les papiers de Lavergne, on trouva une lettre signée AUebrade, qu'on lui adressait du camp ennemi, et qui contenait ces exhortations dégradantes . « Tu ne balanceras pas sans doute entre le parti de servir la cause du roi, ou d'être le stipendié de Pétion. Tu sais que ta femme est désolée, qu'elle t'a écrit plusieurs fois... Je suis chargé, de. la part du roi et du duc de Brunswick, de te déclarer que ton zèle ne restera pas sans récompense, etc.... »
Mais l'iuilignation de l'Assemblée n'avait pas attendu, pour
éclater, la découverte de ce document accusateur. Pour un soldat, pour un Français, n'était-ce pas déjà trahir que de se laisser vaincre sans combat? L'Assemblée publia cette proclamation lacédémonienne :
a Citoyens, la place de Longwy vient d'être rendue ou livrée! Les ennemis s'avancent. Peut-être se flattent-ils de Irouver partout des lâches ou des traîtres ils se trompent. .. La patrie vous appelle, partez. »
En même temps, elle décrétait ce qui suit :
a Tout citoyen qui, dans une ville assiégée, parlera de se rendre, sera puni de mort. »
Et le sentiment exprimé par ce décret sublime était si général, que lorsque, dans la séance du 29 août, on vint lire un rapport des officiers, sous-oiïiciers et soldats du troisième bataillon des Ardennes , où l'exposé des causes qui réduisaient à l'impuissance les défenseurs de Longwy aboutissait à cette question : « Que pouvaient-ils faire? » plusieurs voix répondirent spontanément : « Mourir ! »
On décida :
Que la ville de Longwy serait rasée;
Que ses habitants seraient, 2>endant dix ans, privés du droit de citoyens français ;
Que les commandants des places assiégées pourraient désormais faire démolir la maison de quiconque parlerait de se rendre pour éviter le bombardement;
Que ceux qui ne marcheraient pas à l'ennemi seraient obligés de remettre leur fusil aux citoyens en route pour la frontière.
Une nouvelle levée de trente mille hommes compléta la série de ces mesures, vraiment dignes du génie de la liberté qui les inspirait.
Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'au milieu de tant d'agitations, de luttes, de périls et de colères, la France ne cessa pas un instant d'être la nation des belles et fortes idées, la nation pensive. Car, tandis qu'elle confiait le salut public à l'exécution de lois que Sparte n'aurait pas désavouées, l'Assemblée, sur la motion d'Aubert-Dubayet, décrétait le divorce comme premier pas vers l'égalité de l'homme et de la femme ; et, donnant notre pays pour patiie à une pléiade de grandes intelligences ou de grands cœurs dont s'honorait alors l'humanité, elle décernait le titre de citoyens français à Priestley, Payne, Bentham, Wilberforce, Glarkson, Mackintosh , David-Williams , Gorani , Anacharsis Glootz , Campe, Corneille Pauw, Pestalozzi, Washington, Hamilton, Madison, Klopstock, Schiller, Kosciuszko
Ainsi, pendant que les rois essayaient d'ameuter l'univers contre la Révolution française, elle se montrait, au sein des éclairs, professant avec d'inconcevables alternatives de calme et de passion, le culte de ces trois choses qui sont tout l'homme: la pensée, le sentiment, l'action!
Le 27 août, Paris prit le deuil. Ce jour-là, ce fut la fête des morts. Elle eut Sergent pour ordonnateur et M. J. Chénier pour poète. Cette fois encore, la rnusic{ue était de Gossec. On ne vit jamais rien de plus effrayant et de plus sombre. Le sarcophage des victimes du 10 août, traîné lentement à travers la ville par des bœufs, à la manière antique , la longue procession des orphelines et des veuves en robe blanche avec ceinture noire ; le cavalier qui agitait dans les airs, écrite sur un drapeau, une liste de massacres ; les mânes des citoyens immolés à Nancy, à Nîmes, à Montauban, à Avignon, à la Chapelle, à Carpentras, au Champ de Mars, évoqués tous à la fois et comme invités aux- funérailles des martyrs de la veille; le glaive porté par la statue de la loi ; les nuages de parfums autour des cercueils ; les cris rau
ques des hommes à piques, les lamentations des femmes..., tout cela n'était que trop de nature à précipiter le peuple dans les voies de la fureur. Le choix même de l'emplacement y contribuait Car cet emplacement, c'était le jardin des Tuileries, avec ses arbres déchirés par les balles, ses parterres flétris, ses fleurs brisées sur leurs tiges, ses statues de marbre coiffées du bonnet rouge. Et le colossal obélisque sur lequel on lisait cette inscription, si frappante par son laconisme : Silence! ils reposent! où s'élevait-il? Sur le grand bassin, c'est-à-dire entre ce palais dont les dalles portaient encore la trace du sang, et cette place du Carrousel où, quelques jours auparavant, la peine de mort avait tué le bourreau !
Pour comble, il arriva que des royalistes osèrent, en dépouillant de leurs draperies, pendant la nuit, les statues de la Liberté et de la Loi, insulter à la douleur publique. A quelles mesures, après cela, ne pouvait- on pas s'attendre? Le lendemain, Danton, dans la séance du soir, se présente à l'Assemblée et dit :
« C'est par une convulsion que nous avons renversé le despotisme : ce n'est que par une grande convulsion nationale que nous ferons rétrograder les despotes.... On a fermé les portes de la capitale, on a eu raison; il était important de se saisir des traîtres, mais y en eût-il trente mille, il faut qu'ils soient arrêtés demain.... Nous vous demandons de nous autoriser à faire des visites domiciliaires. Il doit y avoir dans Paris quatre-vingt mille fusils en état.... Tout appartient à la patrie, quand la patrie est en danger. »
Et aussitôt l'Assemblée décrète les mesures demandées par Danton.
A la Commune de fixer le moment où les visites domiciliaires seraient opérées : elle choisit la nuit, celle du 29 au 30; et le 29, dès six heures du soir, Paris, aux rayons du soleil couchant, apparut tout à coup plein de solitude et de silence. Personne dans les rues, personne dans les promenades; les boutiques fermées ; aux barrières, pour les gardes, des Marseillais; sur la rivière, tous les batelets et jusqu'aux bateaux des blanchisseuses remplis d'hommes armés; au haut et au bas des escaliers qui descendent à la Seine, sur les berges, le long de chaque quai, des sentinelles...
La terreur qu'éprouvèrent les royalistes fut immense, et deux d'entre eux, Peltier et Georges Duval, qui se cachaient alors dans Paris, ont légué à l'histoire le souvenir de leurs impressions. Les fantômes de la Saint-Barthélémy venaient de se dresser devant quiconque se sentait suspect. Les uns couraient demander refuge à un ami, qui, tremblant pour lui-même, n'osait les accueillir; les autres allaient s'enterrer dans quelque cabaret des faubourgs, ou se blottir dans des alcôves de prostituées II y en eut qui, cherchant asile au fond des hôpitaux et de leurs dortoirs, imaginèrent de s'y coucher à côté des malades.
Quelques-uns néanmoins déployèrent du sang-froid, témoin le procureur Séron, qu'on arrêta se montrant en robe de chambre à sa croisée et y jouant de la flûte
Il était une heure du matin, lorsque les visites domiciliaires commencèrent. Des patrouilles de gens à piques, de soixante hommes chacune, étaient dans chaque rue. Aux angles de tous les carrefours, des groupes de sentinelles arrêtaient l'imprudent qui s'aventurait dans la ville. Les maisons soupçonnées, celles des signataires de la pétition des vingt mille, furent fouillées avec une curiosité farouche et désintéressée; on n'y cherchait pas de .l'or, mais du fer. Peu de jours avant, une fouille ayant été faite, par ordre de la municipalité, chez Beaumarchais, signalé comme ayant dans sa
LA GOMMUiNE DU 10 AOUT.
maison un amas caché de fusils, il écrivait à sa lille, dans le récit de ce qui s'était passé : « Samedi 11, vers huit heures du matin, un homme est venu m'avertir que les femmes du port Saint-Paul allaient amener tout le peuple . . Après sept
heures de la plus sévère recherche, la foule s'est écoulée aux ordres de je ne sais quel chef. Mais pas un binet de perdu ! U; c femme, au jardin, a cueilli une giroflée : elle l'a payée de vin^t soufllets, on voulait la baigner dans le bassin dus peupliers. »