‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 21 sur 100 · DANTON · texte numérisé non relu

DANTON

la reine et la princesse de Lamballe furent plus d'une fois aperçues courant l'une après l'autre dans la chambre qui leur servait de prison Et même il leur arriva, au bruit de grands éclats de rire qu'on entendait retentir dans l'appartement, de

se pencher sur le barreau des fenêtres, et, en secouant la tête avec force, de faire tomber de leurs cheveux des nuages du poudre sur les curieux groupés au-dessous d'elles. ■

Mais le j.eupîe ne riait pas, lui, car à la première satisfac

tion de la victoire avait succédé la constatation funèbre de tout ce qu'il en coûte pour vaincre un roi ! Il fallut enterrer les morts, il fallut que Paris les vît passer, les lourds tombereaux que suivent, en sanglotant, les épouses et les mères ! Dangereux spectacle, trop propre à réveiller les fureurs un moment endormies !

Le 11 et le 12, elles s'attaquèrent à des statues, ces fureurs, qui étaient à la veille d'épouvanter l'Europe, et ce fut encore une occasion de sang versé. Guingerlot, lieutenantcolonel de la gendarmerie à cheval, fut tué sur les débris de la. statue de Louis XV, pour s'être écrié, pendant qu'on la mettait en pièces : •• Canaille imbécile, est-ce afin d'y placer l'anarchie que tu renverses la royauté de dessus son piédestal? »

A la place Vendôme, Reine Violet, une des crieuses de VAmi du peuple, une des héroïnes des 5 et 6 octobre, fut écrasée par la chute de la statue équestre de Louis XIV, à la corde de laquelle elle s'était pendue pour l'abattre.

A propos de cette statue de Louis XIV, brisée le 12 août 1792, on remarqua, comme une sorte de coïncidence fatidique, qu'un des pieds de derrière portait, sous le sabot, l'inscription suivante ; « 12 août 1692. »

L'Assemblée législative ne suffisait plus à la situation; elle le sentait elle-même et avait hâte de s'effacer ; dès le 1 1 , elle posa les bases d'après lesquelles devait être élue la Convention nationale, son héritière:

La distinction entre les citoyens actifs et les citoyens inaclifs fut supprimée. — Tout Français âgé de vingt et un ans , domicilié depuis un an , vivant de son revenu ou du produit de son travail, n'étant point en état de domesticité et ayant prêté le serment civique, fut déclaré électeur. — Enfin, tout électeur fut éligible à la seule condition d'être âgé de vingt-cinq ans.

La Révolution marchait à grands pas, on le voit; cependant le décret conservait le double, degré d'élection. Robespierre y vit un danger, une violation des principes, et peu s'en fallut que le journal de Prudhomme n'y vît une trahison : « Peuple, s'écriait-il à ce sujet, la grande journée du 10 août est manquée pour toi Une nation se montre sur un pied respectable quand elle grave sur léchafaud réservé aux coupables :

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas les rois. »

Au reste, ce n'était plus maintenant l'Assemblée qui était à la tête du mouvement, c'était la Commune.

Sorti de son souterrain, Marat avait paru à l'Hôtel de Ville; il y était entré en triomphateur, porté sur les bras de ses blêmes séides; et, admis sur-le-champ au nombre des dominateurs, il allait, dans les mesures révolutionnaires prises par eux, se réserver la part du sang.

Un mélange d'énergie nécessaire, de violence outrée et d'enthousiasme vraiment patriotique , voilà ce qui marqua , tout d'abord, l'action de la Commune, soumise à deux influences contraires, tour à tour inspirée par Robespierre et embrasée par Marat.

Elle fit fermer les barrières, et, pour couper court aux dé sériions factieuses, suspendre les passe-ports.

Elle ordonna que les femmes de la reine, les officiers de livers bataillons, -les machinateurs présumés des complots de la Cour, fussent interrogés sur l'heure.

Elle frappa d'incapacité civique et désarma tous les signataires des protestations, soit contre le camp de vingt mille liomraes, soit contre la journée du 20 juin.

Elle envoya deux mille fédérés combattre à Rouen la contre-révolution , dont La Rochefoucauld-Liancourt et les royalistes groupés autour de lui attisaient la flamme.

Elle décréta nombre d'arrestations ; et ceux qu'on avait jetés en prison pour de simples propos sur le roi, la reine, Lafayette, elle les mit en liberté.

Elle remplaça la qualification de monsieur par celle de citoyen,, et fit ajouter sur les actes publics, après ces mots • a l'an IV de la liberté , » ceux-ci : « l'an i" de l'égalité »

Sous la dictée de Marat, qui, sans attendre l'effet de ses conseils, était allé mettre la main sur l'imprimerie royale, elle décréta brutalement que les « empoisonneurs publics , tels que les auteurs de divers journaux royalistes, seraient arrêtés, et leurs presses, caractères, instruments, distribués entre les imprimeurs patriotes. »

Mais, en revanche, elle releva sur les places publiques les estrades destinées aux enrôlements, souffla partout l'héroïsme en même temps que la colère, et vit monter en peu de jours jusqu'à dix mille hommes la phalange sacrée des volontaires décidés à mourir pour que la patrie vécût.

Avec des cloches elle fit des armes.

Avec les bronzes des statues de saints elle fit des canons

Et ce qui étonne, c'est le grand nombre d'inconnus qui, du jour au lendemain , se trouvent appelés au partage de cette dictature sans exemple. Un des actes de la Commune avait été de concentrer son pouvoir dans un Comité de surveillance Or, quels noms figurent sur la première liste ? Ceux — en général très-obscurs — de Mathieu, Gomé", Rossignol, Chardret, Real, Danjou, Durfort, Jalliant, Joly, Colmar, Lenfant, Nicout, Leclerc, Duchêne et Gally.

Les tribuns de l'Hôtel de Ville n'étaient pas pour s'en remettre à d'autres du soin de garder la famille royale. Le 12, Manuel, à la tête d'une députation de la municipalité, s'était rendu au sein de l'Assemblée, et sur ce qu'il avait dit du danger manifeste de loger le roi au Luxembourg , palais qui par jjlusieurs souterrains conduisait dans la campagne et offrait mille facilités à une tentative d'évasion, l'Assemblée avait décidé qu'à la Commune resteraient confiés, non- seulement la garde du roi, mais encore le soin de fixer sa demeure La Commune aussitôt désigna le Temple, et la famille royale y fut conduite le 13, par Pétion, à travers la place Vendôme, où elle eut à passer sur les débris de la statue de Louis XIV.

Sous le nom de Temple, on comprenait un enclos qu'entouraient de hautes murailles garnies de créneaux. Au milieu s'élevait un lourd donjon composé d'une tour carrée, de quatre autres tours rondes sur les flancs, et, vers le nord, d'un massif que surmontaient deux tourelles. L'entre-deux de ces tourelles formait une sorte de terrasse, où l'on voyait en 92 un léger treillage orné de fleurs grimpantes. Du dehors, on arrivait à l'édifice par une grande porte cochère qui s'ouvrait sur une cour assez spacieuse. A droite, le long d'un mur très-élevé contre lequel s'adossait le donjon, il y avait un petit jardin. Mais dans ce terrain aride, point de plantes, point de fleurs ; rien qu'un peu de gazon flétri, et pour tout ornement quelques maigres arbustes effeuillés par le vent d'automne. Autour de l'enclos bourdonnait une active et très-équivoque population de fripiers, de banqueroutiers et de juifs.

La famille royale avait d'abord été introduite dans la partie des bâtiments dite le Palais , demeure ordinaire du comte d'Arlo's quand il venait à Paris ; mais le soir, après le souper , pendant lequel Manuel se tint constamment debout à côté du roi, un commissaire de la municipalité vint donner

l'ordre aux personnes du service de prendre le peu d'effets en linge et vêtements qu'on avait pu se procurer et de les suivre. Ils obéirent. Un municipal les précédait une lanterne à la main II les conduisit au pied d'un corps de bâtiments auquel les ombres de la nuit semblaient donner des proportions gigantesques, les fit monter, par un escalier construit en coquille de limaçon, jusqu'au second étage, et les introduisit dans une pièce qu'une seule fenêtre éclaifait- Un mauvais lit et trois ou quatre chaises en formaient tout

l'ameublement. Le municipal, se tournant vers un des valets de chambre, lui dit : « C'est là que ton maître couchera, i Les serviteurs étonnés se regardèrent en silence. Le roi entra; il était très-calme. Il détacha lui-même du mur quelques gravures peu décentes, se coucha, et s'endormit paisiblement.

Du 13 au 17, la question qui agita le plus les esprits fut celle de savoir par qui et comment serait exercée la justice nationale. Dès le lendemain du 10, de pathétiques élans de

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