CHAPITRE II
SOUVIENS-TOI D-E LA SAINT-BARTHELEMY
II ! lorsque ce cœur humain , qui contient le ciel et l'enfer, est tout à coup bouleversé dans ses abîmes, et que la tempête se fait dans l'homme, qui peut prévoir ce C{u'il en sortira d'effroyable ou de sublime? qui peut marquer la limite où s'arrêtera le déchaînement des passions humaines, arrivées à leur plus haut degré d'intensité? « Suffisamment intense, la glace brûlerait, » a dit Milton.
2 septembre 179^! cfuels événements lui assignèrent une place dans nos annales, à cette date horrible? et d'où vient qu'aujourd'hui encore, à tant de superstitieux esprits, dans l'obscurité des nuits sans sommeil, la Révolution apparaît, comme la nonne sanglante de la légende, tenant un poignard à la main, et portant une immense tache rouge à la place du cœur? Ne passons pas rapidement sur ce qui précéda : ce qui suivit serait incompréhensible !
Au mois de septembre 1792, la Fiance se trouva dans une crise qu'aucun peuple ne connut jamais. Non, jamais nation ne se sentit mourir avec une plus prodigieuse résolution de vivre .
Duraouriez , on l'a vu , était parti du camp de Maulde , pour se rendre à Sedan, où l'appelaient tous les périls. Il trouva, en arrivant, la situation désespérée. Vingt-trois mille hommes de troupes désorganisées, voilà tout ce qu'il avait à opposer à plus de quatre-vingt mille soldats aguerris, que menaient au combat un monarque puissant et deux grands capitaines. La cavalerie de l'ennemi était quatre fois plus nombreuse que la nôtre. Luckner, avec à peu près vingtcinq mille hommes, couvrait Metz, qu'eu avait négligé de mettre en état de défense; il n'y avait donc à attendre aucun secours de ce côté. Et cependant, ce qu'il fallait défendre à tout prix, défendre sous peine de livrer Paris à l'épée, c'était la vaste étendue des plaines de la Champagne, c'était tout le pays ouvert qui s'étend entre la Maine et la Seine. La ville de Sedan, à la première attaque , devait inévitablement succomber; Mézières n'était pas capable d'une plus longue résistance ; Verdun n'avait d'autre sûr rempart que l'héroïsme du commandant Beaurepaire, et la récente reddition de Longwy remplissait les esprits de noirs présages.
Encore si la petite armée chargée de l'œuvre de salut avait été forte de son union! Mais loin de là. Déchirée par les factions, elle flottait entre mille pensées contraires. Les soldats regardaient les officiers comme des traîtres, et se tenaient prêts à désobéir; les officiers craignaient les soldats, et n'osaient rien ordonner. Les tendances contre-révolutionnaires des membres du département et des districts ajoutaient à ce désordre immense. Les commissaires de l'Assemblée avaient, par leur départ précipité , augmenté la confusion et l'alarme, à ce point que , d'après le témoignage formel de Dumouriez, « si le duc de Brunswick eût poussé seulement un corps de dix mille hommes sur Sedan , l'armée se serait dispersée dans les places ou aurait fui jusqu'à Paris. »
Il est vrai qu'en ce temps-là même, la Révolution levait, sur toute la surface de la France, ses formidables recrues ; il est vrai que les volonlaires de 92 allaient faire leur apparition dans l'histoire; il est vrai que l'enthousiasme de la liberté transformait en soldats des enfants et des femmes. Dumouriez raconte avec attendrissement qu'au camp de Maulde , deux jeunes (illes, l'une cîgée de vingt-deux ans, l'autre de dix-sept, petites, délicates, bien élevées et modestes, suivaient les détachements français lorsqu'ils allaient au combat. Elles étaient très-braves, avaient, autant de pudeur et de vertu que de courage , et les soldats les entouraient d'une amitié pleine de respect. Mais ce que les enrôlements volontaires enfanteraient de prodiges, on ne pouvait le savoir encore, et l'on n'attendait du côté de Paris que des « bataillons levés à la hâte, sans officiers, sans discipline, mal armés, ne sachant pas tirer un coup de fusil. »
Dans le camp ennemi, quelle clifiérence ! Tout y respirait la certitude du triomphe. A l'exception du duc de Brunswick, dont de secrètes répugnances glaçaient l'ardeur, les chefs de l'armée d'invasion se posaient déjà comme les exécuteurs prédestinés, inévitables, des vengeances de l'ancien monde. Lorsque le roi de Prusse, rejoignant à Trêves ses soldats, avait établi son quartier général au couvent des Chartreux, on avait remarqué avec quel orgueil il promena ses regards sur les nombreux combattants, l'artillerie redoutable et l'imposante cavalerie qui devaient faire justice des idées nouvelles. Cet orgueil menaçant, tout avait, depuis lors, concouru à le justifier. Après la reddition de Longwy, couron-
née par la nouvelle de la fuite de Lafayette, la désorganisation complète des armées françaises ne fit plus l'objet d'un doute dans l'esprit des alliés, et le succès de l'invasion parut infaillible.
Tel était l'état des choses, quand Dumouriez vint à Sedan, se montrer aux troupes. Prévenues de longue main contre lui, elles l'accueillirent fort mal. Il fut surtout frappé de l'air morne des cavaliers. Comme il passait devant une compagnie de grenadiers, il en entendit un qui disait : « C'est ce b....e-là qui a fait déclarer la guerre. » Lui s'arrête à ce mot, et d'un ton impérieux : «Y a-t-il quelqu'un, s'écrie-t-il, assez lâche pour en être fâché? croyez-vous gagner la liberté sans vous battre? » Cette vive réplique fit bon effet.
Le même jour, on apprit au camp que le roi de Prusse marchait sur Verdun.
Dumouriez assemble aussitôt un conseil de guerre. L'imminence du péril apparaissait à tous sous des couleurs si effrayantes, que le lieutenant général Dillon opina sans hésiter pour qu'on mît la Marne devant soi et qu'on gagnât Châlons avant l'ennemi. Cet avis, appuyé sur l'absolue nécessité de songer d'abord au salut de la capitale, dont l'ennemi n'allait bientôt plus être séparé que par quarante lieues fut
unanimement adopté par le conseil. Seul, Dumouriez s'abstint. « J'y réfléchirai, » dit-il. Il congédia les officiers, et ne retint auprès de lui que le lieutenant-colonel Thouvenot, dont son génie avait deviné le génie. Alors, lui montrant sur la carte la forêt de l'Argonne, lisière de bois qui s'étend depuis environ une lieue de Sedan jusqu'à une forte lieue au delà de Sainte-Menehould, il prononça cette parole prophétique : « Voilà les Thermo [njles de la France »
Les Thermopyles! ce mot de Dumouriez montre assez combien la France, en ce moment, était près de la mort !
Paris la sentait venir, avec un inexprimable mélange de terreur frémissante , de désespoir furieux , et d'audace on pourrait dire titanienne. Périr sous le fer du vainqueur, après avoir subi ses insolences, après avoir, peut-être, vu tomber autour de soi sa femme et ses enfants, c'est affreux, n'est-ce pas? Eh bien, ce n'était pourtant point là ce qui dominait dans l'épouvante de Paris. La liberté paraissait à la veille d'entrer dans son agonie, et c'est ce qui faisait verser des pleurs de rage, c'est ce qui donnait de convulsives frayeurs à ceux qu'elle avait nourris de son lait sanglant. Quoi! il allait s'éteindre sous les pieds des chevaux prussiens, ce foyer des idées nouvelles qui déjà rayonnait si puissamment sur le monde! quoi ! l'œuvre de tant d'intelligences en travail, l'objet de tant d'anxiétés sublimes, le fruit de tant de sacrifices, le prix de tant de combats, tout cela on allait le perdre, et qui sait? le perdre à jamais! Si on l'enlevait au genre humain, cette incomparable occasion de s'aftranchir, la retrouverait-il? 0 Dieu! la Révolution française, réduite à n'être plus, pour la France., qu'une matière à expiations, et, pour le monde entier, qu'une moquerie d'en haut, que la plus fameuse des aventures stériles, qu'un avortement dans la nuit de l'histoire!
Ainsi pensait le peuple, et il disait : « Me voici, je suis préparé à tout ! »
Ainsi pensait Danton, et il disait : « Osons tout f »
Ainsi pensaient les Girondins ; mais, plus timides, ils disaient : « Portons dans le Midi la statue de la liberté. »
Un jour, au plus fort de cette grande crise, Roland, Servan, Clavière, Lebrun et Danton se rassemblent chez le ministre des affaires étrangères. Pétion et Fabre d'Églantine s'y trouvaient. Une espèce de conseil est tenu au bout du jardin. Le premier, Roland prit la parole : « Les nouvelles sont
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très-alarmantes, dit-il, il faut partir. — Et où comptez-vous aller? demande brusquement Danton. — A Blois. Et il faut que nous emmenions avec nous le trésor et le roi. » Clavière, Servan appuyèrent la proposition Kersaint, qui arrivait de Sedan, avait été admis dans cette conférence : « Oui, dit-il, il faut absolument partir; car, il est aussi impossible que dans quinze jours Brunswick ne soit pas à Paris, qu'il l'est que le coin n'entre pas dans la huche quand on frappe dessus. » Danton parla de nouveau contre le projet de départ, et avec tant de force, que l'on convint de ne prendre
aucune détermination avant d'avoir reçu des détails plus positifs.
Le bruit de ce qui venait de se passer circula bientôt dans tout Paris; on sut, ainsi que Vergniaud l'avoua plus tard, qu'au Comité girondin des Vingt-ct-un, on était très-alarmé. Ce mot de Danton à Roland . « Garde-loi de parler de fuite, et crains que le peuple ne l'écoute, » vola de bouclie en bouche : l'émotion publique devint immense.
Et comme pour faire tourner cette émotion à la rage, la trahison semblait avoir levé son masque Déjà, le compas à