‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 25 sur 100 · MASSACRE DANS LES PRISONS · texte numérisé non relu

MASSACRE DANS LES PRISONS

la main, les royalistes mesuraient sur la carte la distance qui sépare Verdun de Paris ; déjà leurs femmes se préparaient à agiter leurs ipouchoirs blancs — qu'on se rappelle 1815! — sur le passage des profanateurs de Paris. Que les conspirateurs pour le compte du trône et de l'autel fussent enregistrés, soldés, divisés par brigades, et soumis à la direction d'un comité central, nul n'en pouvait douter, depuis que le procès de Collot d'Angremont était venu jeter sur toutes ces trames une lumière sinistre. Et contre les perfidies soupçonnées, que dis-je? contre les perfidies connues, quel refuge? Les tribunaux paraissaient de connivence avec les accusés

conduits devant eux. La haute cour d'Orléans ne jugeait pas, et le Patriote français, de Brissot, fit remarquer avec emportement qu'au lieu d'être l'effroi des conspirateurs, elle en était devenue la sauvegarde. Il n'était pas jusqu'à ce tribunal criminel du 17 août, un moment si sévère, qui ne se fût mis tout à coup à déployer une indulgence évidemment systématique. Le 30 août, Montmorin, gouverneur de Fontainebleau, avait été acquitté par un arrêt dont les considérants étaient ceux ci : « Attendu que Louis-Victor-Hippolyte-Luce Montmorin est convaincu d'avoir coopéré au complot qui a amené les crimes commis dans la journée du 10 août ; qu"il est con-

vaincu d'avoir écrit de sa main un projet de conspiration, lequel a été trouvé dans ses papiers, mais qu'il n'est p;is convaincu de l'avoir fait méchamment et à dessein de nuine..., etc. » C'était la seconde fois qu'on jetait au peuple l'insulte de ces conclusions moqueuses. L'indignation fut extrême. Au moment où l'arrêt fut prononcé, une voix cria : « Vous l'acquittez aujourd'hui, et dans quinze jours il nous fera égorger. » Et tous de réclamer, au milieu d'un violent tumulte, la révision par un autre jury. Le président Osselin parvint à ramener le calme, en invoquant la majesté de la loi, mais non sans se charger de reconduire lui-même Montmorin en prison. Il fallut aussi, chose singulière, emprisonner l'accusateur public, complice imprudent de ceux que sa mission était de poursuivre.

Ces scandales judiciaires, ô fatalité vraiment inconcevaLle ! Marat se trouvait les avoir prédits, quelques jours auparavant, de sorte que, pour les esprits à la fois faibles et cruels, ils semblaient donner raison à son apostolat sanguinaire. « Quelle folie, s'était-il écrié, de leur faire leur procès ! » Et il avait conseillé au peuple « de se porter en armes à l'Abbaye, d en arracher les traîtres, particulièrement .les Suisses et leurs complices, et de les passer au fd de l'épée. »

Le 1" septembre, le Moniteur publiait en ces termes le

PLAN DES FORCES COALISÉES CONTRE LA FrANCE, — plan

reçu, assurait-il, d'Allemagne, et de main sûre, — et que reproduisaient, les 2 et 3 septembre, les divers journaux parisiens :

« Ne point perdre de vue que plus de deux cents chefs, répartis dans divers cantons de la France, ont des points de réunion^ et tiennent des signatures nombreuses de personnes prêtes à se joindre aux armées des princes, dès qu'elles se présenteront — Les armées combinées marcheront sur les places comme pour en faire le siège, mais on ne s'emparera que de celles qui ouvriront leurs portes. — Tandis que le duc de Brunswick contiendra les forces patriotes, le roi de Prusse s'avancera avec son armée, grossie des contre-révolutionnaires de l'intérieur. — Le roi de Prusse marchera sur Paris, qu'on réduira d'abord par la famine. Alors, aucune considération, pas même le danger de la famille royale, ne pourra rien changer à ces dispositions. Les habitants de Paris seront conduits en rase campagne, où on fera le triage. Les révolutionnaires seront suppliciés, les autres.... (voile jeté sur leur sort) ; peut-être suivra-t-on le système de l'empereur de n'épargner que les femmes et les enfants. — En ca.s d'inégalité des forces, on mettra le feu aux villes ; car (c'est l'expression des rois ligués) des déserts sont préférables A des peuples de RÉVOLTÉS. »

Ce n'est pas tout ; une proclamation signée des ministres fut affichée sur les murs de Paris ; on y lisait : « Vous avez des traîtres dans votre sein. Ah! sans eux le combat serait bientôt fini. » Le même jour, 1" septembre, un homme condamné aux galères et attaché au caican avait crié : Vivent les Autricliiens ! vivent nos libérateurs! vive le roi! vive la reine ! Ramené devant les juges et condamné à mort, on l'entendit déclarer, du haut de l'échafaud, qu'il serait bientôt vengé; qu'il y avait une conspiration dans les prisons ; que, la nuit suivante, les prisonniers devaient sortir armés, égorger les sentinelles, incendier Paris. Ce misérable était un charretier de Yauglrard ; il se nommait Jean Julien.

Le peuple , que hantaient depuis si longtemps les plus noirs soupçons, le peuple crut à des menaces lancées par un homme qui était sous la hache; il se rappela les Ja-avades auxquelles de téméraires captifs s'étaient emportés; il se r;[ppela qu'on fabriquait de faux billets de la Maison- de se-

cours dans toutes les prisons, qu'au Chàtelet on avait 'découvert une énorme quantité de faux assignats et les planches pour les fabricfuer !

Et maintenant, si on récapitule, en les rassemblant, tous les traits du tableau qui vient d'être tracé : la frontière franchie par l'ennemi ; les généraux chargés de la défendre, traîtres ou déserteurs; pour couvrir Paris, une armée trop faible, désorganisée, divisée, tombant en poussière; Longwy livré et les envahisseurs à quelques marches de la capitale; le gouvernement réduit à ne plus agiter que des projets de fuite; la trahison partout; la justice sans glaive; Marat; des excitations effroyables; des proclamations ministérielles d'un vague à donner le frisson; des journalistes sonnant, pour ainsi dire, dans leurs arlicles, la trompette du jugement dernier, et regorgement de la population tout entière annoncé, affirmé par de sinistres orateurs ayant pour tribune la guillotine.... on en comprendra mieux, peut-être, comment Paris finit par tomber dans cette espèce d'ivresse satanique qui allait épouvanter la terre, et c|ui restera le deuil éternel des cœurs véritablement dignes d'appartenir au culte de la liberté.

Ce qui est certain, c'est que des rumeurs sanguinaires circulaient depuis quelque temps autour des prisons. Et il s'y passait des scènes étranges-: « Le 27 août, raconte un des prisonniers de l'Abbaye, nous entendîmes le bruit d'un coup de pistolet qu'on tira dans l'intérieur de la prison; aussitôt on court précipitamment dans les escaliers et les corridors ; on ouvre et on ferme avec vivacité des serrures et des verrous; on entre dans notre chambre, où un de nos guichetiers, après nous avoir comptés, nous dit d'être tranquilles, que le danger était passé. Voilà tout ce qu'a voulu nous dire sur cet événement ce brusque et taciturne personnage. » Cinq jours avant, au moment où les prisonniers allaient se mettre à table, de Chant ereine, inspecteur du Garde-meuble de la couronne, s'était fiappé de trois coups de couteau, et était mort en disant : r Nous sommes tous destinés à être massacrés Mon Dieu! je vais à vous »

Ainsi, rien qui ne concourût soit à présager, soit à faire présager quelque chose de terrible. Et cela, en dehors de tout calcul de parti, de toute préméditation : car, ce qui n'a pas été remarqué et ce qui prouve combien il est faux que la Gommxme ait machiné les massacres, c'est que, le 1" septembre, le terme légal de quarante-huit heures se trouvant expiré, elle décréta l'ouverture des barrières et la liberté de circuler sans passe port dans toute l'étendue du département '. mesure absolument inconciliable avec le dessein de plonger Paris dans la terreur. Ce jour- là Pétion lui-même occupait le fauteuil, où, à cinq heures du soir, Huguenin le remplaça. Or, vainement chercherait-on dans le compte rendu de la séance un mot, un seul, mot de nature à indiquer celte préméditation, dont les calomnies royalistes ont fait tant de bruit.

Robespierre prit la parole; et pourquoi? Pour demander ;

Que les membres du conseil se retirassent dans les assemblées primaires, de manière à hâter la nomination des électeurs ;

Que le corps municipal fût converti en administration municipale ;

Que, parmi les membres du conseil, ceux-là seuls fussent chargés de l'administration, qui n'avaient point perdu la confiance publique ;

Qu'on produisît, dès le lendemain, la liste le l'ancieu corps municipal, afin de voir quels étaient ceux d'entre eux qu'on pouvait conserver.

SOUVIENS-TOI DE LA SAINT-BARTHELEMY

De ces propositions il résulte évidemment que Robespierre ne trouvait pas tout à fait satisfaisante la composition de la Commune, et que, d'accord en ceci avec l'Assemblée, il y voulait des modifications. On n'en sera pas surpris, si l'on se rappelle que la Commune obéissait à deux influences, révolutionnaires l'une et l'autre^, mais l'une dans le sens de la vigilance et de la fermeté, l'autre dans le sens de la fureur.

Quoi qu'il en soit, Robespierre, tout en récapitulant ce que le Conseil général avait fait pour se rendre digne de la confiance publique , mit en relief les manœuvres employées pour la lui ravir, et termina par cette phrase, qui en était la conclusion naturelle : « Remettre au peuple le pouvoir que le Conseil général a reçu de lui. »

Manuel combattit cette motion avec succès, et la Commune se contenta d'ordonner l'impression du discours de Robespierre.

Dans le courant de la journée, une sombre nouvelle- était parvenue à l'Assemblée nationale : l'ennemi assiégeait Verdun ! Le soleil sanglant du 2 septembre se leva ; c'était un dimanche.

L'ennemi à Verdun!... ce ne fut dans tout Paris qu'un cri d'élan militaire associé à un cri de rage. La Commune se rassemble , et Manuel se levant aussitôt : « Verdun est assiégé. Avant huit jours , cette ville , la seule place forte qui existe entre Paris et l'ennemi, sera forcée de se rendre. » Puis il propose que sans délai tous les citoyens se réunissent, qu'ils campent le soir au Champ de Mars, et que îe lendemain ils courent à Verdun purger le sol français de la présence des ennemis ou périr en défendant la liberté. Cette motion est unanimement adoptée. On arrête ensuite que tous les chevaux pouvant servir aux citoyens qui se rendent à la frontière seront retirés des maisons où ils se trouvent, et la proclamation suivante est rédigée :

« Citoyens, l'ennemi est aux portes de Paris. Verdun, qui l'arrête, ne peut tenir que huit jours. Les citoyens qui défendent le château onf juré de mourir plutôt que de se rendre. Quand ils vous font un rempart de leurs corps, il est de votre devoir de les défendre. — Citoyens, aujourd'hui même, à l'instant, que tous les amis de la liberté se rangent sous les drapeaux ; allons nous réunir au Champ de Mars ; qu'une armée de soixante mille hommes se forme sans retard, et marchons à l'ennemi, ou pour succomber sous ses coups, ou pour l'exterminer sous les nôtres. »

La Commune décide ensuite :

Que les sections donneront l'état des hommes prêts à partir ;

Que le comité militaire sera permanent ;

Que le canon d'alarme sera tiré, le tocsin sonné, la générale battue ;

Que deux commissaires iront à l'instant rendre compte de ces mesures à l'Assemblée nationale.

Une fièvre sans exemple s'était emparée des esprits. A midi — dans ce moment même la garnison de Verdun capitulait, et l'héroïque Beaurepaire , saisi d'un désespoir sublime , se brûlait la cervelle — le canon d'alarme tonne dans la capitale. Cet appel de guerre, les lamentations du tocsin, le bruit de la générale, font tressaillir tout Paris. Chacun prend ou cherche une épée. — Volons à l'ennemi! Mais.... l'ennemi n'est-il qu'à Verdun? Et ceux qui l'ont appelé, ceux qui nous menacent de sa victoire, ceux dont elle doit assurer les vengeances et rétablir la domination insolente, les laisseronsnous derrière nous, pour qu'ils égorgent, si nous périssons, nos femmes et nos enfants? Frappons avant de partir.... Courons aux prisons. .. — Oui, voilà ce r/ui se dit dans la

ville des nobles pensées, dans la cité des arts, au foyer même des lumières, tant il est vrai que, comme le monde physique, le monde moral a ses épidémies ! Et personne qui réponde d'une voix indignée que l'assassinat n'est point pour servir de prologue au drame du dévouement militaire ! Et le cri déplorable, effroyable, insensé : Courons aux prisons ! retentit, selon des témoignages contemporains qui ne sont que trop décisifs, « d'une manière spontanée, unanime, universelle, dans les rues, dans les places publiques, dans tous les rassemblements, dans l'Assemblée nationale elle-même ! »

Prudhomme raconte qu'au premier bruit du tocsin, il courut, effrayé, chez Danton, qui lui dit : « Soyez tranquille, vieil ami de la liberté ; c'est le tocsin du la victoire. — Mais, répondit Prudhomme, on parle d'égorger.... — Oui, répliqua le ministre , nous devions tous être égorgés cette nuit. On avait procuré à ces coquins d'aristocrates, qui sont dans les prisons, des armes à £eu et des ^poignards. — Mais enfin, quels moyens veut-on employer pour empêcher l'exécution d'un pareil complot ? — Quels moyens ? Le peuple , instruit à temps et irrité, veut faire justice lui-même.... » Camille entra , et se tournant vers lui : « Tiens, lui dit-il, Prudhomme vient me demander ce qu'on va faire. « Alors, Camille :.« Tu ne lui as donc pas dit qu'on ne confondrait pas les innocents avec les coupables , et que tous ceux que leurs sections réclameraient seraient rendus? » Prudhomme s'élevant contre la barbarie d'un tel procédé, Danton ajouta : a Toute espèce de mesure modérée est inutile. La colère du peuple est à son comble; il y aurait du danger à l'arrêter. Sa première fureur assouvie, on pourra lui faire entendre raison. — Mais, fit observer Prudhomme, si le Corps législatif, si les autorités constituées se répandaient dans Paris? — Non, non, s'écria Camille. Le peuple, dans son courroux, pourrait faire des victimes dans la personne de ses plus chers amis. » Prudhomme se retira, le cœur oppressé. En passant dans la salle à manger, il aperçut, parmi les convives qui s'y trouvaient réunis, la femme de Camille Desmoulins, celle de Danton , celle de Robert. 11 revint chez lui tout pensif.

Cependant, les deux commissaires de la Commune ont été introduits à la barre de l'Assemblée. Ils lui annoncent les arrêtés rendus par l'Hôtel de ViUe, y compris ceux qui ordonnent de sonner le tocsin et de tirer le canon d'alarme. Ils lisent la proclamation. Vifs applaudissements. Et aussitôt, prenant la parole, le président de l'Assemblée dit aux députés de la Commune : « Les reprcsentanls de la nation, prêts à mourir comme vous^ rendent justice à voire patriotisme. Ils vous remercient au nom de la France entière. »

Un instant avant l'arrivée des commissaires , l'Assemblée avait décidé, sur la proposition de Thuriot, que le nombre des membres du conseil général à élire serait porté à deux cent quatre-vingt-huit, mais en maintenant ceux qui, depuis le 10 août, étaient en exercice. Ainsi, devant l'image de la patrie en danger , les deux pouvoirs naguère rivaux venaient de se rapprocher et marchaient de concert.

Vergniaud se leva : « C'est aujourd'hui que Paris doit vraiment se montrer dans toute sa grandeur; je reconnais son courage à la démarche qu'il vient de faire, et maintenant, on peut dire que la patrie est sauvée. » Il loua les citoyens de se montrer moins occupés à faire des motions que de repousser l'ennemi; il parla vivement des moyens employés par les envahisseurs pour répandre des terreurs paniques; de l'or qu'ils semaient, de leurs émissaires; il appela Longwy « la ville des lâches ; 5> il flétrit d'un éloquent nnathème les âmes pusillanimes qui prenaient pour des batail-

Ions armés la poussière soulevée devant une compagnie de houlans ; il s'étonna que les retranchements du camp qui était sous les remparts de Paris ne fussent pas j)lus avancés. On avait assez chanté la liberté, il fallait la défendre, et ce n'était plus de renverser des rois de bronze qu'il s'agissait ! Il termina en ces termes : « Je demande que l'Assemblée, qui dans ce moment-ci est plutôt un grand comité militaire qu'un Corps législatif, envoie à l'instant et chaque jour, douze commissaires au camp, non pour exhorter par de vains discours les citoyens à travailler, mais pour piocher eux-mêmes; car, il n'est plus temps de discourir, il faut piocher la fosse de nos ennemis, ou à chaque pas qu'ils font en avant, ils piochent la nôtre, »

Le vote immédiat de l'Assemblée, au milieu des acclamations des tribunes, répondit à ce discours ; mais, sur le massacre des prisonniers, dont il n'était que trop question, et pour le maudire d'avance , pour le prévenir, pour dégager l'enthousiasme militaire qui emportait la population, de la pensée farouche qui s'y était associée, pas un mot, pas un seul mot n'était tombé des lèvres du véhément orateur. Il avait dit : « Creusons la fosse de nos ennemis ; » mais il restait toujours debout le cruel sophisme ■ « Nos ennemis sont devant et derrière nous. »

Et, comme s'il eût été écrit que, dans ces heures sombres, la Gironde elle-même fournirait à la violence ses plus forts excitants, Roland fit savoir à l'Assemldée qu'une vaste conspiration venait d'être découverte dans la Vendée, et Lebrun, ministre des' affaires étrangères, vint annoncer que vingt mille Russes devaient traverser la Pologne et l'Allemagne , pour nous combattre; qu'une flotte russe avait paru dans la mer Noire, qui, par les Dardanelles, se dirigeait vers la Méditerranée ; cju enfin, onze vaisseaux, chargés de munitions, étaient partis d'Archangel pour Copenhague, et devaient gagner Cronstadt.

Ces discours enflammés, ces exhortations, ces craintes, ces nouvelles sinistres publiées coup sur coup, mille échos les portaient d'une extrémité de Paris à l'autre ! Le vent soufflait sur l'incendie.

Soudain Danton paraît à la tribune, et d'une voix de tonnerre : « Tout s'émeut, dit-il, tout s'ébranle, tout brûle de combattre. Vous savez que Verdun n'est pas encore au pouvoir de l'ennemi; vous savez que la garnison a juré d'immoler le premier qui proposerait de se rendre. Une partie du peuple va courir aux frontières, une autre va creuser des retranchements, et la troisième, avec des piques, défendi-a l'intérieur de nos villes. Paris va seconder ces grands efforts. Nous demandons que vous concouriez avec nous à diriger ce mouvement sublime du peuple. Que quiconque refusera de servir de sa personne ou de remettre ses armes soit puni de mort. — Le tocsin qu'on va sonner — il avait sonné déjà — n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée. »

Des applaudissements universels saluent cet appel brûlant, et l'Assemblée rend un décret qui prononce « la peine de mort contre ceux qui refuseront, ou de servir personnellement ou de remettre leurs armes, et contre ceux qui, soit directement soit Indirectement, refuseraient d'exécuter , ou , de quelque manière que ce soit, entraveraient les ordres donnés, les mesures prises par le pouvoir exécutif. »

Il était une heure et demie, et c'était à midi qu'avait retenti, avec le premier coup de tocsin, le premier coup du canon d'alarme.

Ou a vu que, le l" septembre, la Commune avait ordonné l'ouverture des barrières : quand elle apprit que l'Assemblée approuvait les mesures décrétées sur la proposition de Manuel, et même venait de rendre un décret qui en surpassait la rigueur, elle vota sur-le-champ, pour faire exécuter ce décret, l'arrêté ((ui suit :

« Les barrières seront à l'instant fermées;

<t Tous les chevaux en état de servir à ceux qui se rendent aux frontières seront saisis ;

« Tous les citoyens se tiendront prêts à marcher au premier signal;

a Ceux qui, par leur âge ou leurs infirmités, ne peuvent marcher, déposeront leurs armes à leurs sections, et on armera ceux des citoyens peu fortunés qui se destineront à voler aux frontières. »

Vers deux heures, cet arrêté était crié dans les rues. Aussitôt les barrières se ferment ; un immense drapeau noir flotte sur l'Hôtel de Ville ; tous les chevaux de luxe sont pris et toutes les armes requises pour le combat ; le son des cloches, le retentissement des tambours, la succession de plus en plus rapide des coups de canon, les clameurs des femmes, la vue des volontaires qui partent pour mourir, plongent Paris dans un délire funèbre : Eh bien, s'écrie-t-on partout avec un redoublement de fureur, puisqu'il faut périr, puisque la liberté n'a plus de quartier à attendre, puisque la force écrase la justice, puisque la fin du monde est venu , qu'il ne reste pas derrière nous un seul de nos ennemis vivant pour frapper nos familles et triompher de ce grand désastre. Suivant le témoignage d'un auteur contemporain , Maton de La Varenne, la section Poissonnière mit en délibération, elle vota la mort des prisonniers ; il en fut de même de la sec • tion du Luxembourg, et, quant à beaucoup d'autres sections, il existe de leur participation à ce mouvement frénétique une preuve d'autant plus saisissante qu'on a cherché à la faire disparaître : les feuillets des 2 et 3 septembre qu'on trouve arrachés de leurs registres !

Un semblable mouvement ne se pouvait produire dans Paris, sans arriver jusqu'aux prisons. De très-grand matin, le concierge de l'Abbaye avait fait sortir sa femme et ses enfants, ce qui prouverait que les clameurs de la ville lui seraient parvenues, — chose bien naturelle, — et non pas, comme les écrivains royalistes l'ont prétendu, que le mas; sacre avait son comité directeur et son mot d'ordre. De la même manière s'expliquent ces deux faits : d'une part, qu'on avança ce jour-là, l'heure du repas des prisonniers, et d'autre part, ({u'on emporta les couteaux ; car, pour que cette double circonstance accusât la barbarie systématique dont tant d'écrivains se sont complu à construire le hideux roman, il faudrait qu'un ordre identi([ue eût été donné dans toutes les prisons. Or, rien de pareil n'eut heu. Et ce qui montre bien que les guichetiers ne reçurent d'autres avis que ceux qui leur furent, à divers intervalles, apportés par la rumeur publique, c'est qu'à la Force, le concierge Joinville n'apprit ([u'à deux heures la grande menace dont la ville était comme enveloppée, tandis qu'au Châtelet, chose plus remarquable encore, le concierge ne fut informé des massacres qu'à quatre heures, c'està-dire quand ils étaient déjà commencés. Non, elle n'exista pas, cette préméditation froide, systématique, infernale, qui centuplerait l'horreur d'événements déjà bien assez horribles, non • défaut absolu d'ensemble, soudaineté d'entraînement, alternatives de rage et de pitié, chaos de sentiments contradictoires, tout ce qui exclut l'idée d'une direction quelconque, tout ce qui peut sortir au hasard des profondeurs d'un peuple tombé en démence, voilà ce qui marqua les 2

SOUVIENS-TOI DE LA SAINT-BARTHÉLEMY

et 3 septem)"-e, voilà ce que mettra en lumière la suite de ce récit .

Un décret du 1 9 août avait pro uoncé la déportation contre tout ecclésiastique qui refuserait le serment. Tous les jours on arrêtait des prêtres insermentés, que l'on conduisait à la Commune, et de là, après les avoir interrogés, soit aux Carmes, soit au couvent de Saint-Firmin, soit à l'Abbaye. Le 2 septembre, vers deux heures et demie, au plus fort du délire populaire, quelques voitures, les uns disent six, les autres

quatre, d'autres trois seulement, transportaient à l'Abbaye vingt-quatre prêtres, au nombre desquels l'abbé Sicard. Ces voitures étaient-elles escortées par des hommes qu'on pût croire tirés des bas-fonds de la société pour recevoir et gagner le salaire du crime? Non : là figuraient plusieurs des combattants du 10 août, les fédérés d'Avignon, ceux de Marseille, et, comme le fit plus tard remarquer Desraoulins, des soldats de l'armée de Barbaroux. Suivait une grande multitude, qui, à mesure qu'on avançait, « grossissait d'une ma-

il assacre DES PRETRES

nière effrayante. » Des cris de mort étaient poussés. Tout à coup, soit colère, très-concevable mais aveugle, soit accès d'aliénation mentale, un des prêtres passe son bras à travers la portière et frappe à la tête d'un coup de canne un des fédérés qui accompagnaient : celui-ci, furieux, tire son sabre, monte sur le marchepied de la voiture, et immole son agresseur. Les fédérés mettent l'épée à la main; les compagnons de la victime sont égorgés à leur tour; et, quand on arriva à l'Abbaye , la dernière voiture ne conduisait plus que des cadavres.

C'était dans la première voiture que se trouvait l'abbé Siu

card. Au moment où elle atteignait la cour de la prison, que remplissait une foule immense, un prêtre croit pouvoir s'é' chapper, il ouvre la portière, et s'élance îu milieu de la mul titude : il tombe aussitôt, mortellement frappé. Deux autre? pour avoir fait le même essai, éprouvent le même sort. L'abbé Sicard et deux de ses compagnons, qui n'essayèrent pas de fuir, furent épargnés, et purent se réfugier, quelques instants après, au comité de la section des Quatre- Nations qui siégeait à l'Abbaye. Ainsi, d'un prêtre vint la première provocation, et c'est à une tentative d'évasion que se rapportent les premiers meurtres.

Sur les circonstances qui marquèrent le massacre des autres prêtres, les divers récits ne présentent qu'incertitudes et contradictions; mais ce qui est certain, c'est que, dans l'ivresse d'un patriotisme stupide et barbare, les égorgeurs n'entendaient tuer ({ue des ennemis de la Révolution, et mariaient du moins à leur frénésie sanguinaire le respect des services rendus à l'humanité. Aussi, lorsque, au sein du comité, l'abbf! Sicard, poursuivi par des forcenés, allait périr, il ne fallut qu'un mot pour le sauver. << Arrêtez! s'écria un horloger, nommé Monnot, c'est l'iiisiilutcvr des sourds-miirls, c'ett le successeur de l'abbé de l'Epce. » Et les sabres s'abaissèrent. Sortant alors du comité, et du haut d'une croisée, s'adressant à la foule, qui encombrait les cours, l'abbé Sicard dit : •• J'instruis les sourds et muets de naissance ; et comme le nombre de ces infortunés est plus grand chez les pauvres que chez les riches, je suis plus à vous qu'aux riches. » Il est interrompu par une voix qui s'écrie : « // faut sauver Vabbé Sicard, c'est un homme trop uti e pour qu'on le fasse périr. » Et tous de crier à l'envi l'un de l'autre : « Il faut le sauver! il f.ut le sauver! » Ils le prirent dans leurs. bras, et voulurent le reconduire chez lui en triomphe,

G nature de l'homme, quels sont donc tes abîmes? Ce même peuple, qui mettait tant d'enthousiasme à sauver la vie d'un conspirateur présumé, parce que c'était un être utile à l'humanité souffrante, le voilà qui, aussitôt après, se baigne dans le sang de pauvres prisonniers sans défense ! Et ce n'étaient point, comme on l'a prétendu , des assassins à gages, enrégimentés, organisés par un pouvoir occulte : non, non. D'une enquête faite plus tard contre les septembriseurs, il résulte que, parmi les égorgeurs , à la prison de l'Abbaye, étaient des gens du voisinage, des personnes établies, charcutiers, fruitiers, limonadiers, boulangers, etc., et, de leurs fureurs, quand on les interrogea , ils ne donnèrent d'autres motifs (fue les provocations des prisonniers , que l'annonce prochaine de l'arrivée des Prussiens, lancée à travers les .grilles comme menace et comme insulte.

De là, le désintéressement de leur cruauté. Les bijoux, les portefeuilles, les mouchoirs tachés de sang, qu'on trouvait dans les poches des morts, on courait les porter sur la table du comité des Quatre-Nations. Ce que quelques-uns des meurtriers prirent aux victimes, ce fut leurs souliers; et cela, après en avoir obteim.du comité l'autorisation formelle, demandée, en ces termes, par un d'eux : « Nos braves frères sont nu-pieds, et ils partent demain pour la frontière. »

A l'Abbaye, on tua jusqu'à cinq heures du soir. A ces exécutions présidait un profond silence, qui n'était interrompu que par les lamentations des mourants. D'intervalle en intervalle, un cri s'élevait, un seul cri: Virf la nation!

 cinq heures, plusieurs voix appelèrent fortement Gazotte.

Afidié à la fraction contre-révolutionnaire des disciples de Saint-Martin, Gazotte s'était mis à la tête des conspirateurs raysti(|ues. Les trente lettres de lui (jui furent saisies et publiées, accusent, mêlée à toute l'exaltation de l'illuminismc, la haine la plus violente contre les idées nouvelles. Dans sa correspondance, qu'il a' ait confiée, disait il, à la surveillance des auyes. il développait un projet d'enrôlement pour la guerre vile, et on y lisait cette phrase meurtrière: ^ Que Louis XVI se garde bien de céder à un de ses pinclians la clémence! » Lorsque, à vingt jours de là, on le traduisit devant le tribunal du 17 août, il reconnut lui-même, après avoir entendu son arrêt, '■ que la loi était sévère mais juste, et qu'il méritait la mort. »

A l'Abbaye, il dut la vie à un acte de dévouement lilial. .\u

moment où il sortait du guichet, sa fille s'étant précipitée à son cou, et le couvrant de son corps, les égorgeurs, attendris, s'arrêtèrent. Éperdue, échevelée, plus belle encore de son désordre et de ses larmes, elle criait : a Pour arriver jusqu'à mon père, il faut que vous me perciez le cœur. » Le mot grâce retentit ; Gazotte fut rendu à la liberté et à sa famille .

Gependant une voix s'élève : « Il n'y a plus rien à faire ici; allons aux Carmes! » Or, il y avait si peu de préméditation dans l'horrible fait de ces massacres, et ils s'accomplissaient au sein d'une si grande confusion, que, quoi([ue l'Abbaye contînt encore beaucoup de prisonniers, parmi lesquels plusieurs prêtres, la foule se porta tumultueusement aux Garmes.

Gètte prison renfermait cent quatre-vingt-six ecclésiastiques, et seulement trois laïques : Régis de Valfonse, officier du régiment de Ghampagne, un officier de marine nommé de La Yieuville et le libraire Joseph Duplain. Ge dernier parvint à se sauver en s' emparant d'une paire de pistolets déposés sur le rebord d'une fenêtre, et en se faisant passer pour un des égorgeurs On commença par demander aux prêtres s'ils voulaient prêter le serment: ils firent, selon Peltier, cette réponse qui, en un tel moment, était héroïque : « Potius mori q^iam fœdari. » Et, traînés dans le jardin du couvent, ils y furent tués pour la plupart à coups de fusil. Gontre les dernières victimes, ce fut le sabre qu'on employa, « sur l'observation d'une multitude de femmes que l'autre manière était trop bruyante. » Des cent quatre-vingt-six prêtres détenus aux Carmes, quatorze s'échappèrent par-dessus les murs; cent soixante-douze périrent.

Ghose navrante, mais caractéristique, et qui prouve combien était générale la funèbre démence d'où sortirent ces exécutions ! A deux cents pas des Garmes, dans le jardin du Luxembourg, une com.pagnie de gardes nationaux faisait tranquillement l'exercice. Ah ! pour intervenir, ils n'auraient certes pas eu besoin d'en recevoir l'ordre de Santerre, si à voir passer devant eux des événements semblables, ils eussent ressenti la dixième partie de l'horreur que nous éprouvons à les rappeler.

Et dans cet intervalle, que faisait Paris? que faisait la Gommune? que faisait l'Assemblée?

Sur tous les points où le sang ne ruisselait pas, Paris déployait un élan spblime. Les citoyens de la section de l'Observatoire, formés en compagnie franche, demandaient leur prompt équipement ; la gendarmerie nationale pétitionnait pour que les boutons d'argent qui décoraient son uniforme fussent remplacés par un signe plus conforme à l'égalité ; deux simples citoyens, Louis Rutteau et Louis Dumont, s'engageaient à lever chacun une compagnie de quatre cents hussards; un vieillard se présentait à la barre, après avoir armé et envoyé aux frontières deux de ses fils, pour solliciter en faveur du troisième un fusil qu'il n'était pas en état de lui procurer; des cochers de place partaient pour l'armée avec leurs chevaux, leur unique propriété; les dons patriotiques affluaient sur le bureau des représentants du peuple; celui ci olfiait de l'argent, celui là faisait de son domestique un soldat, et se chargeait de son entretien à la frontière; un commis des bureaux de l'Assemblée fit don d'un habillement complet pour un volontaire ; les habitants d'une petite ville do la Seine -Inférieure envoyèrent, dans la soirée du 2 septembre, vingt-deux mille livres, montant de leur cotisation patriotique, au même moment où la commune d'Aumale abandonnait à la patrie son quart de réserve sur la vente des biens nationaux. Et au roulement des tambours, au bruit de

SOUYIENS-TOI DE LA SAINT-BARTH.ÉLEMY

la Marseillaise, dont les échos de la grande cité se renvoyaient le mâle refrain, les citoyens de tout âge couraient aux places publiciues, où ils s'enrôlaient par milliers.

Mais malheureusement, à l'exaltation qui fait les héros se mêlait un vertige c|ui fit des assassins. En rendant compte à l'Hôtel de Ville de l'état des choses, un membre de la municipalité déclara « que les citoyens enrôlés, craignant de laisser Paris au pouvoir des malveillants, ne voulaient point partir que tous les scélérats du 10 août ne fussent exterminés. »

A quatre heures du soir, le Conseil général de la Commune avait repris sa séance, un instant suspendue : vers six heures, un officier de la garde nationale entra, apportant la nouvelle que le sang coulait à l'Abbaye et que le peuple commen çait à pénétrer dans les prisons. Bien qu'il fût dominé par des passions moins violentes que le Comité de surveillance, avec lequel il ne faut pas le confondre, et qui se composait alors de Panis, Sergent, Marat, Deforgues, Leclerc, Celly, J. Duplain, Durfort, Lenfant, le Conseil général de la Commune n'en renfermait pas moins un grand nombre de révolutionnaires emportés. On ne pouvait donc s'attendre à le trouver seul calme au milieu de Paris frémissant. Il n'avait en aucune façon organisé les massacres, il n'entendait pas les sanctionner formellement, il comptait dans son sein quelques hommes auxquels ils inspiiaient une secrète horreur ; mais, pris dans son ensemble, nul doute qu'il ne partageât l'ivresse générale. Eût il voulu, d'ailleurs, couper court à l'entraînement populaire, deux circonstances qu'on trouvera notées plus loin démontrent que là eût été le terme de son pouvoir. Ces deux raisons comtiinées expliquent, sans le justifier, l'espèce de système de laisser-faire dont, ainsi que les ministres, ainsi que les Girondins, ainsi que l'Assemblée nationale, la Commune se chargea et reste charg.'e aux yeux de l'histoire.

Elle ne s'abstint pas complètement toutefois, et nomma des commissaires qui eurent mission « d'aller aux différentes prisons pour protéger les prisonniers renfermés pour dettes, ou pour mois de nourrice, ou pour des causes civiles. » Mesure très-louable en soi, très- nécessaire, mais qui, par cela même qu'elle protégeait une catégorie déterminée de prisonniers, semblait abandonner les autres au couteau ! Une autre mesure à laquelle les circonstances ne pouvaient que donner une couleur sinistre fut celle qui interdisait l'émigration par la rivière.

Parut le ministre de la guerre, le Girondin Servan. Il se rendait au Conseil général de la Commune, sur une invitation qui, adressée à Danton, lui avait été remise, comme il l'apprit alors, par erreur. Il se félicita de cette erreur qui « l'appelait au milieu de ses concitoyens, » les assura de son dévouement à la chose publique, et promit d'être, à huit heures du soir, à la mairie, pour y concerter les opérations relatives à l'armée, avec Pétion, le commandant général Santerre, et un certain nombre de commissaires désignés, parmi lesquels Hébert et Billaud-Varenne Cette conférence eut lieu. Servan ne put donc ignorer, ce soir-là, des événements que, du reste, tout Paris connaissait déjà. Et comment croire qu'il ne courût pas en instruire Roland et Clavière, ses collègues, Roland surtout, ministre de l'intérieur? Pourtant, nul ordre soit préventif soit répressif ne fut donné ; que dis-je? les dépositaires du pouvoir exécutif osèrent prétendre, plus tard, qu'ils n'avaient appris les meurtres du 2 que dans la matinée du 3 !

Pendant ce temps, Paris restait hvré à tout ce qui peut exalter les âmes : la terreur, l'enthousiasme, le soupçon. Mille rumeurs fantastiques circulaient. De Hvides fantômes

semblaient passer et repasser dans les airs. Une députation des citoyens de la section de l'Isle allait demander à l'Assemblée s'il était vrai que les ministres eussent perdu la confiance de la nation. Les esprits ombrageux se croyaient environnés de traîtres. Ils se demandaient si l'article récemment publié par Carra en faveur de ce même duc de Brunswick , maintenant sous les murs de Verdun, ne se liait pas à quelque noir complot. Billau !-Varenne et Robespierre , au sein du Conseil général , peignirent vivement la douleur qu'ils éprouvaient de l'état de la France, et dénoncèrent l'existence d'une conspiration, dont Carra n'avait que trop ])ien fait apparaître le spectre, lorsque, dans son journal, il avait osé parler d'asseoir le duc de Brunswick sur le trône d'où venait de tomber Louis XVI.

L'arrestation de Mme de Staël , le 2 septembre , montre jusqu'où allaient les défiances. «J'avais, écrit-elle, des passeports très en règle , et je me figurais C{ue le mieux serait de sortir en berline à six chevaux, avec mes gens en grandelivrée. Il me semblait qu'en me voyant dans cet apparat, on me croirait le droit de partir, et qu'on me laisserait passer. C'était très-mal combiné ; car ce qu'il faut , avant tout , dans de tels moments, c'est de ne pas frapper l'imagination du peuple, et la plus mauvaise chaise de poste m'aurait conduite plus sûrement. A peine ma voiture avait-elle fait quatre pas , qu'au bruit des fouets des postillons , un essaim de vieilles femmes sorties de l'enfer se jettent sur mes chevaux, et crient qu'on doit m'arrêter, que j'emporte avec moi l'or de la nation,- que je vais rejoindre les ennemis.... >■ La fille de Necker fut effectivement arrêtée et conduite à travers des flots de peuple, jusqu'à l'Hôtel de Ville, où elle eut à comparaître devant la redoutable Commune. Survint Manuel. Il la prit sous sa protection, et la fit entrer avec sa femme de chambre dans un cabinet qu'elle occupa juscpi'au soir. « A la nuit. Manuel me ramena chez moi dans ma voiture; il aurait craint de se dépopulariser en me reconduisant de jour. Les réverbères n'étaient point allumés dans les rues, mais on rencontrait beaucoup d'hommes avec des flambeaux dont la lueur causait plus d'effroi c{ue l'obscurité même. Souvent, on arrêtait Manuel, pour lui demander qui il était; mais quand il répondait : le Procureur de la Commune, cette dignité révolutionnaire était respectueusement saluée. »

Tel était l'aspect de Paris dans la soirée du 2 septembre. Vers huit heures, la Commune envoya prier l'Assemblée de délibérer sur les rassemblements qui se formaient autour des prisons. Car l'épidémie du meurtre allait se répandant. Déjà, à un premier appel de la Commune, l'Assemblée s'était montrée sourde, soit qu'elle fût emportée par le fatal courant, ou qu'elle se sentît impuissante à l'arrêter. Cette fois encore , elle demeura comme insensible, se bornant à nommer des commissaires « pour parler au peuple et rétablir le calme. » Encore cette mesure fut-eUe prise, sur la motion de Bazire , un Montagnard. Quant aux Girondins , pas un cri d'horreur ne s'échappa, en ce moment, de leurs lèvres, pas un mouvement ne trahit leur indignation. Et pourtant , sur ce qui se passait, nul doute n'était possible : Fauchet venait d'annoncer regorgement des prêtres renfermés dans la prison des Carmes.

Les commissaires élus furent Bazire, Dussaulx, François de Neufchàteau, Isnard, Lequinio. Audrein se joignit à eux volontairement ; et Chabot fit de même, sur la prière de Bazire. Tous ils prirent le chemin de l'Abbaye.

La foule s'y' était portée de nouveau; et déjà un officier suisse, le malheureux Reding, avait été arraché de son lit par deux hommes que guida jusqu'à lui le guichetier. Les

HISTOlKP] DE LA REVOLUTION FRANÇAISE

prisonniers qui survivaient au premier massacre aperçurent la lueur des torches, ils entendirent la voix de la victime que

js meurtriers refusèrent de tuer dans son lit, chaigèrent sur leurs épaules, et coururent immoler dans la cour.

Quels moyens d'arrêter ces tiansports sauvages? ou , si rien ne devait être écouté, ni les conseils de la raison indignée, ni les plus saintes colères du cœur, ne pouvait-on , du moins, disputer à la mort quelques-unes des têtes menacées? Manuel en avait conçu l'espoir. Il se rend à l'Abbaye, se présente à la multitude écumante , avec le livre des écrous à la main , et s'écrie : « Camarades , votre ressentiment est juste. Guerre ouverte aux ennemis du bien public ; c'est un combat à mort; je sens, comme vous, qu'il faut qu'ils périssent ; mais , si vous êtes de bons citoyens , vous devez aimer la justice. Il n'est pas un de vous qui ne frémisse à ridi'e affreuse de tremper ses mains dans le sang innocent. — C'est vrai, répond le peuple. — Eh bien, je vous le demande, quand vous voulez, sans rien entendre, sans rien examiner, vous jeter, comme des tigres , sur des hommes qui sont vos frères, ne vous exposez-vous pas au regret tardif et désespérant d'avoir frappé l'innocent au lieu du coupable? » Manuel allait continuer, lorsque, fendant la foule , et agitant son sabre teint de sang, un des meurtriers l'interrompt d'une voix farouche : « Dites donc, monsieur le citoyen, si ces gueux de Prussiens et d'Autrichiens venaient à Paris, chercheraientils aussi les coupables? ne frapperaient-ils pas à tort et à travers comme les Suisses du 10 août? Moi, je ne suis pas orateur, je n'endors personne, et je vous dis que je suis père de famille, que j'ai une femme et cinq enfants, et que je j'entends pas qu'on les égorge, pendant que j'irai combattre l'ennemi » Un cri général d'approbation s'élève; on s'a-

lance, on se pousse. Manuel insistait. Arrive du sein du Comité de surveillance l'arrêté suivant :

« Au NOM DU PEUPLE. Camarades, il vous est enjoint de juger tons les prisonniers de l'Abbaye, sans distinction, à l'exception de l'abbé Lenfant, que vous mettrez dans un lieu sûr. A l'Hôtel de Ville, le 2 septembre.

« Signé : Panis, Sergent, administrateurs. »

Cet arrêté avait un double but : celui d'ôter au massacre son caractère de férocité aveugle , ce qui fournissait à quelques prisonniers une chance de salut, et celui de protéger l'abbé Lenfant, dont le frère faisait partie du Comité de surveillance. De ces deux buts, le premier seul fut atteint. A peine l'ordre a-t-il été lu, qu'on l'approuve dans ce qu'il a de général. Une commission populaire est proposée ; on la forme à l'instant même. Un jury de douze citoyens est pris parmi le peuple. Qui présidera? Plusieurs voix désignent Maillard, le blême héros des et 6 octobre. Maillard accepte, et aussitôt le tribunal entre en fonction, « expéditif et sanglant tribunal, dit un de ceux qui eurent à le subir, Jourgniac de Saint-Méard, en présence duquel la meilleure protection était de n'en point avoir, et où toutes les ressources de l'esprit étaient nulles , si elles n'étaient fondées sur la vérité. »

Le président, en habit gris, le sabre au, côté; devant lui , une écritoire, des papiers, des pipes, des bouteilles ; autour, dix hommes armés, dont deux en veste et en tablier; d'autres étendus sur des bancs et assoupis ; à la porte du guichet, pour la garder, deux factionnaires revêtus d'une chemise ensanglantée, et, près d'eux , un vieux guichetier la main appuyée sur les verrous — Voilà sous quel aspect se présentait la justice populaire, suivant le tableau qu'en a tracé Jourgniac de Saint-Méard, un royaliste ([ui l'allronta, sans périr.

Et, d'un autre côté, d'après une foule de témoignages qui défient toute contradiction, voici de quelle manière elle s'exerçait, cette justice qu'avait improvisée la vengeance et que servait la fureur :

Dès que le prisonnier paraissait, le président l'interrogeait sur son crime, et le sommait d'être fidèle à la vérité. Malheur à lui s'il mentait! le men.?onge, c'était la mort; et il y en eut qui furent sauvés, rien que pour avoir noblement répondu à cette question formidable : <■ Ètes-vous royaliste? — Oui, je le suis. » Aux yeux des juges, parler avec fermeté était un signe d'innocence. En cas de condamnation, et comme pour épargner à la victime , jusqu'au dernier moment , la certitude de son sort , la formule adoptée était • A la Force ! — Dans la prison de la Force , on adopta celleci : Élargissez monsieur. — Alors, le prisonnier était conduit hors de la prison, où l'exécution se faisait au milieu du plus morne silence. Y avait-il acquittement, au contraire, la joie éclatait sur tous les visages; l'air retentissait des cris de Vive la nation! On se précipitait sur le citoyen acquitté; on l'embrassait avec enthousiasme ; les plus furieux parmi les égorgeurs l'enlevaient dans leurs bras sanglants, le portaient en triomphe jusqu'à sa demeure, et criaient le long de la route : « Chapeaux bas devant l'innocent qui passe 1 »

Il y avait à l'Abbaye trente-deux Suisses et vingt-six gardes du corps de Louis XVI, qui avaient tiré sur le peuple dans la journée du 10 août. Leur mort, demandée violemment, fut décidée par ce mot tombé des lèvres de Maillard : A la Force. Mais l'attitude de la foule, en cet instant, donnait à l'homicide formule une signification si claire, qu'en l'entendant, les Suisses tombèrent à genoux, les mains jointes, les regards suppliants. Un seul, parmi eux, marcha fièrement à la rencontre de sa destinée. Il lança son chapeau derrière lui, franchit le guichet d'un pas assuré, et, s" élançant lui-même sur la pointe des piques, mourut en soldat. Tous ses camarades périrent, à l'exception d'un jeune homme qui n'avait point combattu au 10 août, et qu'un Marseillais attesta être seulement fils de Suisse. Celui-là, on ne se contenta pas de l'épargner, on le félicita, on l'embrassa, et on le reconduisit au milieu des plus vifs transports de joie.

Le tribunal condamna ensuite à mort Grandmaison, Maron, Vidant, accusés d'avoir fabriqué de faux assignats; Vigne de Cusay, qui avait fait feu sur le peuple au Champ de Mars; l'ex-ministre Montmorin ; Thierry, valet de chambre de Louis XVI; Protot et Valvin, prévenus d'avoir volé la nation en émettant de faux billets de la caisse de secours.

On le voit, des crimes d'une nature incontestable furent poursuivis, qui se trouvèrent confondus avec les vengeances politiques; mais, selon la remarque très-juste de Méhée, l'auteur contemporain qui rapporte ces divers arrêts, une justice qui s'exerce ainsi, en dehors des garanties et des lenteurs protectrices de l'innocence, une pareille justice laisse aux adhérents des victimes le droit de réclamer leur mémoire. De quoi Thierry était-il coupable? D'avoir aimé son maître. Et on le tuait entre un faussaire et un voleur J Quant à Montmorin, bien que sa participation à tous les complots de la contrerévolution fût certaine, il puisait dans ses convictions roya° listes une si grande confiance, que lorsqu'on lui annonça qu'il allait être transféré à la Force, il se crut sauvé, et dit ironiquement à Maillard : Monsieur le président, puisqu'on vous appelle ainsi, je vous prie de me faire avoir une voiture. Un moment après, on vint le prévenir que la voiture l'attendait Ce qui l'attendait, c'était la mort.

Il était à peine neuf heures du soir, que déjà dans la grande rue du jardin de rAl)bnye, toute resplendissante de

SOUVIENS-TOI DE LA SAINT-BARTHELEMY

la lueur des flambeaux, on comptait une centaine de cadavres. Et ce qu'il y avait de plus horrible, c'est qu'ils gisaient êpars autour de tables que couvraient des bouteilles de vin et des verres teints de sang. Là étaient deux Anglais qui, la

lèvre entr'ouverte par un sourire de l'enfer, jouissaient avec délices de ce spectacle, et poussaient au massacre par des libations abominables. Tenant à la main des bouteilles et des verres, on les vit, à la clarté des torches, offrir à boire

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