MONTA&NE ET GIRONDE FACE A FACE
A République venait effectivement d'être proclamée dans la première séance de la Convention.
Des sept cent quarante-neuf hommes qui, le 21 septembre 1792, se rassemblèrent dans cette petite salle des Tuileries où allaient être votées tant de funérailles, combien peu devaient rentrer dans la maison natale ! Ah ! on le sait aujourd'hui, et ils le pressentaient eux-mêmes :
ils se réunissaient sous la présidence de la Mort ! Mais — et c'est le grand caractère de cette époque étrange — pour personne, alors, la conservation de la vie n'était le but de la vie. Aussi la Convention se déchira-t-elle les flancs de ses pro-
pres mains avec une fureur qui ne pouvait être et ne fut égalée que par la majesté sauvage de son attitude aux yeux de l'Europe.
Et, comme la Législative, la Convention n'excita point, à son entrée en scène, la risée des royalistes : non ; ce qu'elle contenait de terrible, elle le portait en quelque sorte écrit sur le front. Dans l'Assemblée précédente, les élections n'avaijut guère envoyé que des jeunes gens, que des inconnus; mais ces jeunes gens, membres de l'Assemblée nouvelle, se trouvaient avoir vécu maintenant des milliers d'heures actives ; mais ces inconnus, la Révolution n'avait eu besoin que de quelques mois pour les faire monter au haut de l'histoire, et ils s'appelaient pour le monde entier : Vergniaud, Condorcet, Guadet, Gensonné, Lasource , Isnard.... Ce parti de lu Gironde, si biillaut déjà dans la Législative, de quel éclat ne
semblait-il pas dovoir rayonner dans la Convention, grossi qu'il était de tant d'illustres recrues, les Lanjuinais, les Buzot, les Rabaud- Saint -Etienne, les Barbaroux?
Seulenaent la Révolution ayant poursuivi son invincible cours, on remarquait ici ce qui avait été déjà remarqué, dès le premier jour , dans la Législative : le côté gauche de la veille était devenu le côté droit du lendemain , et les Girondins , si ardents naguère à frapper les nobles , à proscrire les prêtres , à défier les rois , voyaient se dresser devant eux, prêts à les maudire, pour un seul instant de lassitude ou d'inconséquence, d'autres révolutionnaires (ju'aniraait un fanatisme absolument indouqitable et dont la logit[ue fut d'acier.
Ceux ci, qu'on nomma les Montagnards, comptaient dans leurs rangs les deux Robespierre, Danton, Manuel, Camille Desmoulins, Fabre d'p]glantine, Billaud-Varenne, le comédien CoUot d'Herbois, le boucher Legendre, les journalistes Robert et Fréron, l'avocat Panis, l'artiste Sei-gent, le peintre David, tous députés de Paris; et enfin le duc d'Orléans, élu aussi par la capitale, sous le nom de L. P. Joseph Égalité , à la suite d'une lettre adressée à la Commune et conçue en ces termes ,
« Citoyens, j'accepte avec une reconnaissance extrême le nom que la Commune de Paris vient de me donner : elle ne pouvait en choisir un plus conforme à mes sentiments et à mes opinions. Je vous jure, citoyens, que je me rappellerai sans cesse les devoirs que ce nom m'impose, et ne m'en écarterai jamais.
« Je suis votre concitoyen,
« L. P. Joseph Égalité. »
Un autre député de Paris à la Convention, c'était Marat Appartenait-il réellement à la Montagne ? Il est certain que même les plus audacieux n'osaient l'avouer pour un des leurs, bien qu'ils ne répugnassent pas à se servir de lui, au besoin, et « à le porter en quelque sorte sur leur poitrine comme une tête de Méduse ; » tandis que lui, le sourire du mépris sur les lèvres, il jouissait avec oi'gueil de ce pouvoir qu'il avait conquis de faire peur et de faire horreur
Aux Montagnards élus par la capitale, et déjà en possession de la renommée, la province avait envoyé d'ardents auxiliaires, hommes nouveaux qui, peu de jours après, allaient cesser de l'être • Philippe Lebas, mort plus tard de son attachement aux ])rincipes représentés par son compatriote Robespierre; Joseph Lebon, que les habitants du Pasde-Calais avaient connu curé à Nieuville, et qu'ils devaient retrouver exerçant à Arras, un sabre à la main et le bonnet rouge sur la tète, les fonctions sanglantes de proconsul de la Terreur ; le procureur Carrier d Aurillac, qu'attendait une célébrité maudite; le grand chimiste Fourcroy; M J. Ghénier, le poète, le jurisconsulte Merlin de Douai, qui mérita le surnom de Papinicii moderne; le futur prince, de l'Empire Cambacérès ; et, au-dessus de tous ceux-là, dans une sphère à part, un pâle, un beau jeune homme de vingt-trois ans, au front bas et presque entièrement couvert par de luisants cheveux noirs, au maintien raide, au langage sentencieux, au regard fixe, à la physionomie pensive et morne. Il était fils d'un chevalier de l'ordre de Saint-Louis, avait été nommé membre de la Convention par le département de l'Aisne, et se nommait AntoineLouis-Léon Florelle de Saintjust.
Une sorte d'attraction mystérieuse qui survécut à la défaite et s'avoua jusque sur l'échafaud, l'ayant irrésistiblement gagné à Robespierre, il lui avait écrit, lorsqu'il ne savait
encore de lui que sa renommée : « Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l'intrigue ; vous que je ne connais que comme Dieu, par des merveilles, je m'adresse à vous, monsieur, pour vous prier de vous réunir à moi pour sauver mon triste pays. La ville de Coucy s'est fait transférer, le bruit en court ici, les marchés francs du bourg de Blérancourt. Pourquoi les villes engloutiraient-elles les privilèges des campagnes? il ne restera donc plus à ces dernières que la taille et les impôts? Ajipuyez, s'il vous plaît, de tout votre talent une adresse dans laquelle je demande la réunion de mon héritage aux domaines nationaux du canton, pour que l'on conserve à mon pays un privilège sans lequel il faut qu'il meure de faim. Je ne vous connais pas, mais vous êtes un grand homme. Vous n'êtes pas seulement député d une province, vous êtes celui de l'humanité et de la République. » Dans une autre lettre à un certain Daubigny, il avait tracé ces lignes extraordinaires : « Je vous prie, mon cher ami, de venir à la fête.... Depuis que je suis ici, je suis remué d'une fièvre républicaine qui me dévore et me consume. J'envoie par le même courrier à votre frère ma deuxième lettre. Vous m'y trouverez grand quelquefois. Il est malheureux que je ne puisse rester à Paris. Je me sens de quoi surnager dans le siècle. Compagnons de gloire et de liberté, prêchez-la dans vos sections ; que le péril vous enflamme. Allez voir Desmoulins, embrassez le pour moi, et dites-lui qu'il ne me reverra jamais; que j'estime son patriotisme, mais que je le méprise, lui, parce que j'ai pénétré son âme, et qu'il craint que je ne le trahisse. Dites-lui qu'il n'abandonne pas la bonne cause, et recommandez-le-lui, car il n'a pas l'audace d'une vertu magnanime. Adieu; je suis au-dessus du malheur. Je supporterai tout, mais je dirai la vérité. Vous êtes tous des lâches qui ne m'avez point apprécié. Ma palme s'élèvera pourtant et vous obscurcira peut-être ... infâmes que vous êtes! Je suis un fourbe, un scélérat, parce que je n'ai pas d'argent à vous donner. Arrachez moi le cœur et mangez -le : vous deviendrez ce que vous n'êtes point . grands! — 0 Dieu ! faut-il que Brutus languisse oublié loin de Romel Mon parti est pris, cependant : si Brutus ne tue pas les autres, il se tuera lui-même. Adieu. Venez. Saint-Just. »
Dans cette rapide revue de la Convention, il ne faut oublier ni Lepelletier de Saint-Fargeau , ni Tallien, ni le paralytique Couthon, ni l'abbé Grégoire et l'abbé Sieyès, vivants souvenirs de la 'Constituante; ni Romme, poussé déjà par son austère génie à la recherche d'un nouveau calendrier républicain , ni Féraud, quoiqu'il ne doive être immortalisé que par sa mort ; ni Barras, le comte de Barras, qui, après une vie de lointains voyages, de combats livrés dans les Indes, de plaisirs demandés à l'intrigue ou à l'amour, vient d'être appelé par les électeurs du Var à courir la plus sérieuse de ses aventures.
Notons aussi que le département de l'Orne ayant élu Priestley, celui du Pas-de-Calais Thomas Paine, et celui de l'Oise Clootz, le premier seul a refusé, faute de savoir parler français : de sorte qu'il y a place dans la Convention pour cette idée de cosmopolitisme que la Révolution a si noblement adoptée dès son début : Déclaraliun des droits de
THOMME.
Mais quels sont ces inconnus qui, au centre, pressés sur les bancs inférieurs, se montrent l'un à l'autre, d'un air terrifié, le fameux Danton, l'immuable Robespierre, et n'osent lever les yeux vers le sommet de la Montagne, de peur d'y apercevoir Marat 1 Gt sont ceux qui, enveloppés dans leur