‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 47 sur 100 · GUADET · texte numérisé non relu

GUADET

BRI SSOT

1 Assemblée, de deux membres du Comité de surveillance, et de deux officiers municipaux.

Bien étonnée fut la commission, devant la masse de papiers dont elle avait à dresser l'inventaire. Quatre-vingt-quinze cartons ; six boîtes, dont l'une de cinquante-quatre pieds cubiques ; vingt grands portefeuilles; trente-quatre registres ; sept liasses de papiers, plusieurs autres milliers de feuilles dont on avait rempli, faute de mieux, des sacs à blé!... Voilà sur quoi devait porter l'examen. La commission y vit un travail de trois ou quatre mois au moins, et lorsque, le 4 octobre, Valazé présenta son rapport à la Convention, ce fut seulement pour lui apprendre qu'on n'avait pu procéder encore qu'à un inventaire sommaire, d'oii nen ne résultait, sinon la preuve, acquise déjà, des trahisons du roi détrôné.

Du reste, nul document qui appuyât la dénonciation du

Comité de surveillance. C'est ce que déclara formellement Lehardi, un des commissaires. De là un déchaînement général. Les dénonciateurs étaient donc des calomniateurs! Les preuves! qu'ils eussent à fournir des preuves! Panvilliers proposa que les membres du Comité de surveillance fussent sommés, par voie de décret, de désigner dans quels cartons, sacs, registres ou portefeuilles se trouvaient les pièces à l'appui de leur dénonciation. Buzot, Lecointe-Puyraveau appuyèrent la proposition en termes passionnés. Tout à coup Maratselève et veut parler.... Mais ses paroles se perdent dans le bruit d'une effroyable tempête. « Je demande, s'écrie violemment Buzot, que IVIarat ne soit pas entendu ... Lui, entendu! Il me semble le voir appelé à la tribune par les Prussiens eux-mêmes. » Et l'on applaudit. Marnt, froidement: « J'ai la parole » Une assemblée refusant par système d'entendre un de ses mem-

bres, lorsqu'on l'attaque, c'était en vérité trop de scandale. Plusieurs en eurent honte, même parmi les ennemis de Marat; et Lasource, Lidon, Gambon invoquèrent en sa faveur le droit commun, le premier, parce qu'il était bon que la France connût un homme tel que Marat, le second, parce que le « suppHce de l'entendre «avait été infligé à la Convention par le corps électoral de Paris ; le troisième, parce qu'il « était juste d'entendre le crime aussi bien que la vertu. «

Marat fut étonnant de dédain. Il déclara qu'il applaudissait au « citoyen courageux » cpii l'avait dénoncé à la tribune. Les invectives, il ne s'abaissait pas à y répondre. « Quant à mes vues politiques, dit-il, à mes sentiments, je suis au^-dessus de vos décrets. » Entendant retentir autour de lui des éclats de rire, il reprit ; « Il ne vous est pas donné d'empêcher l'homme de génie de s'élancer dans l'avenir. Vous ne comprenez pas l'homme instruit qui connaît le monde, qui va au-devant des événements. » Et au milieu des rires, des murmures, il rappela les services que ses prophéties avaient rendus à la Révolution. Dans ce discours, où une violence froide et habilement voilée se mêlait à un orgueil voisin de la folie, il y avait une belle et fière parole. «Vous n'avez sur les pensées d'autre autorité cjue celle de la raison »

Mais c'est ce que les Girondins, plus d'une fois encore, devaient oublier, pour le malheur de la Révolution et le leur propre 1

Le résultat de ces vaines querelles ne servit qu'à prouver combien les deux partis étaient injustes l'un à l'égard de l'autre; car l'examen des documents autour desquels Marat faisait tant de bruit, ne fournit pas la moindre preuve contre la probité politique des Girondins ; et d'un autre côté, le Gomité de surveillance rendit plus tard ses comptes de manière à venger avec éclat son intégrité calomnieusement mise en question.

Les comptes généraux présentés par Panis, au nom du Comité de surveillance, le furent non-seulement en présence du Conseil général, mais devant des commissaires de sections mandés à cet effet. On discuta les chiffres, on pesa mûrement le pour et le contre ; on provoqua les plaintes ; on encouragea .es réclamations..., et ce qui sortit de tout cela, ce fut la justification des membres du comité II avait reçu 713 885 livres, dont 85 529 livres avaient été dépensées, Panis justifia de l'emploi et produisit les quittances; ce qui n'avait point eu de destination se retrouva en caisse, prêt à être versé à la trésorerie nationale.

Quant à la conduite purement politique du Comité de surveillance, il fut constaté que le nombre des emprisonnements ordonnés spécialement par lui, soit pour trahison ou complicité notoire d'aristocratie, soit pour fabrication et distribution de faux assignats, s'était élevé à trois cent quarante- trois, depuis le 10 août jusqu'au 10 octobre. Or, si l'on considèreque ces mesures furent amenées par une situation, la plus terrible qui fut jamais, et si l'on se rappelle sur quelle échelle bien autrement large nous avons vu opérer, depuis, des pouvoirs que pressaient des circonstances beaucoup moins fatales, le chiffre mentionné ci-dessus paraîtra-t-il donc si monstrueux?

Au reste, dans le rapport que, le 2 octobre, Joseph de Launay avait lu sur la conduite de la Commune du 1 0 août, il avait été lui-même conduit à reconnaître, tout Girondin qu'il était, qu'en temps de révolution, il ne faut pas juger les hommes et les choses absolument au même point de vue que dans les temps ordinaires ; que souvent il y a nécessité de se mettre à la tête du désordre pour le dominer; que dans l'œuvre de la Révolution à sauver, un moment d'anarchie avait été inévitable; que parmi les détenus, après tout, les uns avaient

été arrêtés pour délits ordinaires, et les autres, mais ces derniers en petit nombre, pour délits relatifs à la Révolution.

Pendant c^ temps, les Girondins se préparaient à une attaque en règle contre un homme qui, plus que la Commune, plus que Marat, leur était un sujet de crainte et de haine.

Ce qu'ils détestaient dans la Commune, ce n'était que son pouvoir, ce qui leur faisait horreur dans Marat, ce n'était que sa rage de dénonciations sanguinaires; mais, dans Robespierre, ils brûlaient d'abaisser une influence rivale, et d'humilier une intelligence qui faisait face à leur génie.

Seulement, à risquer un tel combat, au sein de Paris, il y avait péril suprême ils le sentaient bien, et, avant de jeter le gant, ils auraient voulu avoir derrière eux, autour d'eux leur garde départementale.

Buzot, qui, le premier, en avait émis l'idée, vint, dans la séance du 8 octobre, présenter un projet de décret portant:

Que chaque département enverrait, pour la garde de la Convention nationale et des dépôts publics, autant de fois quatre hommes d'infanterie et deux hommes à cheval qu'il aurait de députés à la Convention, en tout • 4470 hommes;

Que ces gardes seraient casernes, et payés de la solde que reçoivent les gendarmes nationaux à Paris ;

Qu'ils seraient élus par les conseils généraux des départements, parmi les citoyens munis d'un certificat de civ-isme émané du Conseil général de leur commune ou de leur district ;

Enfin, que leur commandant serait nommé par la Convention nationale.

L'Assemblée n'osa voter immédiatement un projet pareil, et, dans son journal, Robespierre le pulvérisa

Quoi! à la Convention nationale, à ce congrès qui devait se montrer au monde si plein de puissance et de majesté, on proposait de prendre une garde ! et là devait être sa première, sa plus sérieuse préoccupation, dans la haute sphère des pensées ! Quoi! l'on affectait d'ignorer que, comme la volonté générale qu'elle est destinée à faire respecter, la force publique doit être une, et que toute force particulière affectée, soit à un homme, soit à une réunion d'hommes, est, dans l'ordre politique, un danger immense, et un monstre dans l'ordre social ! Quoi ! on n'avait tant combattu la maison militaire du roi, que pour en venir à donner aux mandataires du peuple une maison militaire, c'est-à-dire le pouvoir de \âoler tût ou tard leur mandat, et d'usurper la tyrannie? Une force armée, des janissaires départementaux, une garde prétorienne ! Rien de plus inutile, si les délégués du peuple avaient sa confiance, étaient protégés par son amour; et dans le cas contraire, rien de plus odieux. — Mais, disait-on, il y avait à se préserver contre les entreprises possibles de quelques malveillants s'intitulant le peuple. — 0 phénomène inexplicable ! 0 fatalité ! En dépit de la Cour, de sa puissance, de ses haines, et comme enveloppées de ses complots, la Constituante d'abord, la Législative ensuite, avaient pu se passer d'une garde ; et voilà que ce luxe était devenu indispensable à la Convention, et la République allait déclarer ne pouvoir vivre qu'aux conditions auxquelles la tyrannie se maintient! Les ennemis de la Liberté, quel que fût leur masque, étaient-ils donc plus à craindre, depuis la chute du trône? Ou bien, était-ce que la Convention avait d'autres ennemis que ceux de la Liberté?... On osait prétendre qu'à la nation tout entière il appartenait de couvrir ses représentants de son égide ! Mais est-ce que partout où l'Assemblée nationale résiderait, elle ne serait pas gardée par des Français? Est-ce que les Parisiens étaient autre chose que la portion du peuple français qui habite Paris? Est-ce que ce Paris où venaient incessamment se rencontrer,

FUREURS DE LA GIRONDE

se mêler, se confondre, Lyonnais, Marseillais, Bordelais, gens de Rouen, gens de Toulon, Gaulois du Nord et du Midi, de l'Est et de l'Ouest, est-ce que Paris était autre chose qu'un grand fleuve vivant formé de toutes les rivières de France? Beau moyen vraiment, pour consacrer l'unité de la patrie, que d'opposer sans cesse Paris aux départements, que d'assigner à chaque département une représentation armée particulière, que de tracer de nouvelles lignes de démarcation entre les diverses sections de la République! Ah ! que ne s'exprimait-on avec un peu plus de franchise"? Paris avait un tort, un tort irréparable celui de renfermer une population immense, toujours attentive aux mouvements de la Liberté ! Paris avait le tort d'être le centre de ces vastes connaissances, le foyer de ces vives lumières, le théâtre de cette vie active, qui sont la mort du despotisms, lorsqu'il n'a pas, pour éteindre autour de lui tout rayon et paralyser tout mouvement, une maison militaire, une force particulière, une garde enfin, qu'on l'appelle constitutionnelle ou royale! Si c'était là ce qu'on reprochait à Paris, très-bien; mais qu'on eût alors le courage d'en convenir.

Telles furent, présentées dans un style moins resserré, mais qui, s'il manquait un peu de nerf, ne manquait ni de chaleur ni d'éclat, les considérations que fit valoir Robespierre.

EUes parurent décisives au club des Jacobins, où déjà, du reste, Bentabolle, Tallien, Chabot, Levasseur, Bdiaud- Varenne avaient discuté le rapport de Buzot avec une animation extraordinaire.

Sur ces entrefaites eut lieu la séance du 16 octobre, qui montra si bien qu'il était une chose que Montagnards et Girondins voulaient d'une égale ardeur, aimaient d'un égal amour, la République. Manuel ayant proposé d'en soumettre l'étalilissement à la sanction du peuple, d'une manière toute spéciale , et Cambon, de s'en remettre à la décision d'une commission de 83 membres, tirés de la députation de chacun des 83 départements, l'Assernblée comprit d'instinct que la République était au-dessus même du sufirage universel, le suffrage universel ne pouvant établir, sans abdiquer par cela seul, une autorité indéfinie, héréditaire, placée une fois pour toutes en dehors des chances de l'élection; et, d'autre part, une génération n'ayant nul droit de lier d'avance les générations à venir. « La République! dit Brissot, le peuple l'a sanctionnée en nous chargeant de la sauver. » Danton s'écria impétueusement: « La sanction de la RépubHque est dans le génie de la Liberté, qui réprouve les rois » Et la proposition de Cambon fut écartée par le vote « unanime» de l'Assemblée. Ce n'était donc pas, en tout cas, pour défendre la Ré])ublique contre les Montagnards, cpie la Gironde avait besoin de s'entourer de baïonnettes à sa dévotion!

Bientôt il n'y eut plus qu'une préoccupation dans Paris: souffrirait-on que la Convention se donnât une garde tirée des départements, ou plutôt, souffrirait-on que la Gironde, qui alors dominait la Convention, s'entourât de soldats prétoriens ? Autour de cette question émouvante, les quarante-huit sections s'agitèrent violemment; pour la résoudre, elles nommèrent des députés qui en conférèrent ensemble trois jours durant, et le résultat de ces conférences fut une adresse, dont la lecture eut heu dans la Convention, le 1 9 octobre Elle était au plus haut point menaçante et concise

L'orateur de la députation commença en ces termes. «Mandataires du souverain, vous voyez devant vous les députés des sections de Paris. Ils viennent vous iaire entendre des vérités éternelles. . On vous a jjroposé de vous mettre au niveau des tyrans... »

A ces mots, un ingouvernable transport de colère éclate

dans l'Assemblée. De toutes parts, on interpelle les membres de la députation L'un demande qu'on les rappelle à l'ordre; un autre invoque contre eux l'application immédiate du décret sur la force pubhque; un troisième les somme de montrer leurs pouvoirs Eux, ils tirent de leurs poches le cahier de leur mandat, et se mettent à l'agiter en l'air, aux applaudissements redoublés des tribunes Un homme d'un courage bilieux occupait, en ce moment, le fauteuil de président- c'était Guadet D'un ton ferme, il menace de faire expulser de la salle tout spectateur qui donnera libre cours à ses impressions; et, le silence s' étant rétabli, l'orateur de la députation reprend avec un sang-froid terrible : « On vous a proposé de vous mettre au niveau des tyrans, en vous environnant d'une garde isolée et différente de celle qui compose essentiellement la force publique. Les sections de Paris vous déclarent, par notre organe, qu'elles trouvent ce projet odieux . Quoi ! on vous propose des décrets constitutionnels avant l'existence de la Constitution! Attendez que la loi existe! quand le peuple l'aura sanctionnée, il vous apprendra par son exemple à baisser le front devant elle »

La réponse de Guadet fut très-fière. Il déclara que la Convention recevrait toujours avec plaisir les conseils des bons citoyens, « mais, quant à des ordres, elle n'en recevra que du peuple français. » L'impression du discours et de la réponse, proposée par quelques membres, fut rejetée, et l'Assemblée passa à l'ordre du jour.

Mais ce n'était point là une question pour être de sitôt enterrée. Les deux partis contraires continuant à se disputer sur ce point essentiel, l'empire de l'opinion, la Gironde parvint à souffler l'esprit qui l'embrasait à quatre sections, et elles se rétractèrent: c'étaient les sections Mirabeau, Popincourt, la Fontaine-GrenelleT la Butte des-Mouhns Les autres, fidèles à la Montagne, persistèrent.

De son côté, la Commune ordonnait l'envoi à toutes les municipalités de l'adresse des quarante-huit sections; et la Gironde, furieuse, faisait casser par l'Assemblée cet arrêté audacieux.

On remarqua que la décision prise par l'Assemblée ne rencontra sur les bancs de la Montagne qu'une désapprobation muette et morne, deux députés seulement protestèrent, et les Révolutions de Paris purent s'écrier r « Les Danton, les Robespierre se sont tus . Tu dors, Brutus. »

En revanche, il veUlait, l'âpre journal. Rien de plus entraînant que la guerre qu'il fit alors à Buzot, à ceux de la Gironde, et à leur malheureux projet de garde conventionnelle: « Malheur aux lois qui n'ont d'autres panégyristes ([ue ceux qui les font! — Vous voulez des gardes! Selon, qui vous valait bien, n'en avait pas, et Athènes cessa d'être libre quand elle permit à Pisistrate d'en avoir quatre cents! — Ce fédéré avait raison, qui disait naguère à la tribune des Jacobins* « La force armée d'un législateur, c'est l'opinion publique » Mais il y a de faux patriotes qui, comme les sénateurs de Venise, se masquent six mois de l'année. — Rappelez-vous ces mots de Jean-Jacques . « Je voudrais qu'on sentît l'hor- « rible indécence et la barbarie de voir l'appareil des armes « profaner le sanctuaire des lois. Polonais ! êtes-vous plus « guerriers que ne l'étaient les Romains? Eh bien, jamais, « dans les plus grands troubles de leur république, l'aspect « d'un glaive ne souilla les comices ni le sénat. »

Tout cela parlait vivement au cœur, à l'esprit et à l'imagination du peuple : le faubourg Saint- Antoine chargea son orateur ordinaire, Gonchon, d'être auprès de l'Assemblée l'é cho de la voix publiijue.

La mission était délicate pour Gonchon , qu'une secrète

sympathie entraînait vers les Girondins, mais le désir même de les ménager, en leur disant la vérité, donna, en cette circonstance, au langage du tribun un remarquable accent d'élévation et de sagesse.

Admis à la barre de la Convention dans la séance du 21 octobre, comme orateur des citoyens du faubourg Saint- Antoine, il prononça ces paroles remarquables : « Celui qui calomnie le peuple est un tyran ; mais celui qui le flatte veut le devenir » Ceci à l'adresse des coureurs de popularité. 11 ajouta : « Émoussons le glaive de la démagogie, mais n'aiguisons pas celui du modérantisme. » Ceci à l'adresse des hommes qui semblaient ne tant parler des excès de la Révolution que pour en détendre tous les ressorts. Aux Girondins en particulier s'adressaient les mots suivants ; « Avait-on besoin de calomnier les hommes du 14 juillet (les Parisiens), pour appeler autour de nous nos frères des départements? Ah! qu'ils viennent, non pas six, sept, huit, vingt-quatre mille, mais un

million Nos bras ne sont-ils pas toujours ouverts pour les

recevoir ? . . Mais qu'ils arrivent sous une dénomination fraternelle ! Qu'ils viennent, non pas pour vous défendre, mais pour nous aider à vous garder ! Que le mot de force armée ne souille pas le code d'un peuple républicain ! » Puis, un appel àla concorde, appel touchant, et d'une portée incalculable, si les passions de parti étaient capables d'entendre une autre voix que celle de' leurs colères! « C'est avec douleur que nous voyons des hommes faits pour se chérir et s'estimer, se haïr et se craindre autant et plus qu'ils ne détestent les tyrans. Eh ! n'ètes-vous pas comme nous, les zélateurs de la République, les fléaux des rois, les amis de la justice? N'avez-vous pas les mêmes devoirs à remplir, autant de périls à éviter, les mêmes ennemis à combattre, et vingt-cinq millions d'hommes à rendre heureux? Ah! croyez-en des citoyens étrangers à l'intrigue . on s'attribue mutuellement des torts imaginaires

Les hommes ne sont pas aussi méchants qu'on le croit Que

chacun impose silence à son amour-propre, et il ne faudra qu'un moment pour éteindre le flambeau des di\isions intestines »

Ce discours était pris dans le vif de la situation ; il signalait la véritable plaie du moment, il indu^uait le vrai remède ; aux répnlilii a'iis de la Gironde d'une part, et de l'autre aux républicains de la Montagne, il montrait comment ils risquaient de perdre la République, comment ils pouvaient la sauver. L'impression fut immense sur l'heure: et tous applaudirent, tous applaudirent avec transport.

Mais hélas ! les Girondins s'étaient mis sur une pente où il ne leur était déjà plus possible de s'arrêter; et, à son tour, poursuivi de provocations incessantes, le parti adverse était devenu bien difficile à calmer. Lorsque Gonclion vint prêcher la conciliation dans l'Assemblée, il n'y avait pas dix jours que, sur la proposition de CoUot-d'Herbois, la société des Jacobins avait rayé Brissot de la liste de ses membres ; inutile de demander si la Gironde avait ressenti cette insulte! Ajoutez à cela que, précisément sur ces entrefaites, les Marseillais de Barbaroux arrivèrent à Paris, circonstance qui n'était que trop de nature à animer les Girondins au combat par l'espoir du triomphe !

On peut juger des préventions que les Marseillais apportaient dans Paris par le langage qu'ils tinrent à l'Assemblée. « Nous partons des bords de la Méditerranée pour venir au secours de Paris. Nous avons appris que nous n'avions plus d'autres ennemis que les agitateurs et les hommes avides de tribunat et de dictature. Vous appartenez aux 83 départements, vous êtes donc à nous • le service militaire auprès de vous est un droit qui nous appartient — Ou dit que cette

garde qu'on vous propose peut devenir une garde prétorienne, nous ne répondons qu'un mot: nous y serons. »

Ainsi, c'était pour prêter main-forte, non pas à la Révolution, mais à l'un des deux partis qui s'en disputaient le gouvernail, que les Marseillais de la seconde expédition accouraient, de leur propre aveu : quelle différence avec ceux de la première, les fédérés du 10 août!

Que, pour rendre Paris odieux aux nouveaux venus, on les ait casernes d'abord dans des lieux ouverts à tous les vents et où ils avaient à peine de la paille fraîche, c'est ce que le journal de Prudhomme affirma, mais ce que dément assez le caractère bien connu de Roland et de ses amis, tous incapables de ce lâche et vil calcul. Les Parisiens, du reste, ne voulurent pas que les Marseillais eussent à se jjlaindre de la capitale , ils coururent les chercher, les tirèrent de leur caserne, et partagèrent fraternellement avec eux leurs domiciles et leurs lits.

Des premiers, Marat était allé visiter les Marseillais, mais dans un but beaucoup moins sentimental que politique En mettant le pied sur le seuil de leur caserne, il s'indigna fort de ce qu'on ne leur avait pas ménagé une habitation plus convenable. Horreur ! on osait en user de la sorte avec de braves patriotes, alors qu'à l'École-Militaire les dragons du premier régiment de la République se pavanaient dans leur bel uniforme bleu, objet de tous les égards! Et pourtant, qu'étaientce que ces dragons? Un amas d'anciens gardes du corps, de valets [de chambre, de cochers , de contre-révolutionnaires, enfin ! Là-dessus, Marat attaque familièrement les Marseillais de conversation, se montre très-poli, très-caressant, et exprime le désir que trois volontaires par compagnie acceptent à déjeuner chez lui.

Barbaroux n'était pas sans avoir eu avec Marat quelques rapports d'amitié, et Marat se plaisait à le rappeler. Tout récemment encore, le fougueux député de Marseille ayant déchiré V Ami du peuple dans un placard, celui ci avait borné sa vengeance à ces simples mots : « Dans le temps où Barbaroux n'était pas tourmenté de la rage de jouer un rôle, c'était un bon jeune homme qui aimait à s'instruire auprès de moi. » Il paraît même que, le 23 octobre, un essai de rapprochement avait eu lieu entre le matire et le disciple dans un petit café de la rue du Paon, et qu'ils en étaient venus au point de s'embrasser. Qu'on juge de la fureur de Barbaroux, lorsque, le lendemain, il apprit que ses fidèles Marseillais avaient été exposés de la part de Marat à une tentative d'embauchage! Aussitôt il fait dresser procès-verbal de la visite, court à l'Assemblée, et y dénonce « l'agitateur pervers, qui a essayé de corrompre les bataillons volontaires appelés dans Paris. » Kersaint appuie la dénonciation. Un membre affirme avoir entendu dire à Marat que pour avoir la tranquillité, il fallait qu'on fît tomber deux cent soixante-dix mille têtes. « Eh bien, oui, dit Marat, c'est mon opinion..,, » et l'Assemblée entière se soulevant, il ajoute : « Il est atroce que ces gens - là parlent de liberté d'opinion , et ne veuillent pas me laisser la mienne. » Étant parvenu à dominer le tumulte, il prétendit qu'on avait mal rendu le propos qui lui était imputé, fit de sa visite à la caserne des Marseillais un récit qui confirmait le procès-verbal lu par Barbaroux, et conclut en demandant la mise en accusation de Roland, pour un ordre arbitraire émané du ministre, assurait- il, et au(]uel il donna le nom de lettre de cachet. Un vote qui renvoyait la dénonciation de Barbaroux au Comité de surveillance et de législation mit fin, ce jour-là, à ces tristes luttes.

Cependant, les Girondins conli niaient à préparer leur attaque contre Robespierre

FUREURS DE LA GIRONDE

Moins aveuglés par la passion, moins éblouis par l'orgueil, peut-être eussent-ils compris combien il leur importait, dans ce but, de ménager du moins Danton ; mais je ne sais quelle tragique fatalité les entraînait. Prenant occasion d'un

compte, très-détaillé, que Roland avait présenté des diverses dépenses de son ministère, Rébecqui somma publicjuement les collègues de Roland, ses collègues de la veille, de justifier de l'emploi des fonds confiés à leur intégrité. Danton tres-

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