‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 46 sur 100 · DE KERSAINT · texte numérisé non relu

DE KERSAINT

. « La Convention nationale, qui doit balayer les restes misérables de l'ancien régime, ne souffre pas dans son sein le titre de Monsieur ; on y a substitué celui de Citoyen. Mais c'est encore un titre qui peut amener une distinction ; on le donnera aux gens d'une certaine condition, d'une certaine fortune, on le refusera au laborieux manouvrier, au respectable indigent D'ailleurs, ce mot citoyen est un mot sacré, qu'il ne faut pas prostituer, et ne rougirait-on pas de le mettre à côté de certains noms? Certes, nous dirons avec joie le citoyen Pétion, le citoyen Condorcet; mais quel est le patriote qui pourrait dire le citoyen Marat, le citoyen Maury? Républicains comme les Romains, plus libres qu'eux, destinés à être aussi vertueux, imitims leur exemple, ne faisons précéder les noms d'aucun titre; disons Pétion, Condorcet, Paine,

comme on disait à Rome, Caton, Cicéron, Rrutus. Si cette simplicité nous semble rudesse, si elle nous semble prématurée, ajournons-la, mais ajournons aussi la République. »

Ainsi, ce qui déplaisait à Brissot dans le mot citoyen, c'est cjn'il exhalait un reste de parfum aristocratique; c'est qu'il' pouvait amener une distinction! Ali! si les Girondins n'avaient pas confiné ce grand amour de l'Egalité dans la réforme du costume et dans celle de la grammaire ! Mais , pour eux , l'Égalité était comme un spectre caché dans une armure d'or : ils s'arrêtaient à l'armure ! Et voilà justement ce que leurs adversaires leur reprochaient; voilà dans qnel sens Couthon disait en parlant d'eux, à la tribune des Jacobins : « Ils veulent la République, mais ils veulent l'aristocratie. »

Il est certain que, sous le rapport de l'intolérance pohtique

de l'esprit d'exclusivisme, du besoin de dominer, la Gironde formait un parti qu'on pouvait à la rigueur appeler aristocratique, Inen qu'il empruntât ses formules à l'Égalité. Aussi se montra-t-elle impatiente à l'excès de tout ce qui n'était pas elle sur le sol de la Révolution.

L'Hôtel de Ville était resté en dehors de son influence: elle mit un acharnement furieux à décrier et à poursuivre la Commune du 10 août.

Marat la gênait : elle l'attaqua avec tant de rage, qu'elle parvint , ce qui semblait impossible, à le faire paraître modéré,

Danton s'offrait à elle pour allié, mais non pour instrument, elle s'efforça de l'avilir.

Robespierre l'offusquait: elle lui versa goutte à goutte dans le cœur tout le fiel dont elle s'étonna plus tard de le trouver rempH.

Il faut, pour l'instruction des générations à venir, tracer, sans en rien omettre, ce douloureux tableau.

Les historiens qui ont accusé la Commune du 10 août de n'avoir pas voulu rendre ses comptes, ont commis une grande erreur, et ceux qui lui ont attribué ce qui n'appartenait qu'au Comité de surveillance, ont fait une grande confusion. Le Conseil général, ou pouvoir législatif de la Commune, était une chose ; son Comité de surveillance en était une autre. Entre l'esprit qui dominait le premier de ces deux corps et l'esprit auquel le second obéissait, on peut dire qu'il y avait la même différence qu'entre Robespierre et Marat. Mais ceux qui ne haïssaient la Commune que par rivalité d'ambition, n'avaient garde d'établir les distinctions qu'eût demandées la justice, parce qu'en leur permettant d'étendr3 à leur gré la responsabilité des torts, cette confusion servait leurs inimitiés.

Ainsi, par exemple, nous trouvons que, loin de s'opposer à la reddition des comptes, c'est le Conseil général de la Commune, au contraire, qui, vers la fin de septembre, en réclame, en presse l'apurement. Le 29 septembre, il invite les quarante-huit sections à envoyer chacune deux commissaires à l'Hôtel de Ville pour assistera la reddition de ces comptes, et le Comité de surveillance ne paraissant pas, il prend deux arrêtés ordonnant .

1° Que le Comité de surveillance sera mandé sur-le-cliamp, et qu'il sera fait une affiche pour inviter les citoyens à récla mer contre les actes arbitraires par lesquels, depuis le 2 septembre, ils se jugeront lésés;

2° Que le Comité de surveillance remettra immédiatement l'état des membres dont il est composé, avec distinction de ceux qui font partie de la Commune et de ceux qui n'en sont pas; qu'il y aura une garde journalière pour repousser les attaques possibles contre ce Comité, et que les scellés seront mis sur les effets d'or, d'argent, et sur les bijoux y déposés.

Par un troisième arrêté du même jour, il était enjoint aux citoyens du Conseil, employés depuis le 10 août, sans en excepter ceux qui s'étaient retirés, de rendre compte de toutes les gestions et de tous dépôts de quelque nature qu'ils fussent.

Le Conseil général de la Commune allait donc au-devant des exigences les plus soupçonneuses , et ceci ayant lieu le 29 septembre, il est bien étonnant que, le 30, c'est-à dire le lendemain, Barbaroux ait cru nécessaire de proposer, sur le ton de l'indignation , la formation d'une « Commission extraordinaire au sein de l'Assemblée pour examiner la conduite de la Commune et recevoir ses comptes. » Gomme si elle eût craint ou refusé de les rendre I TaUien, membre de

la Commune, se leva aussitôt, non ceites pour combattre Barbaroux, mais, au contraire, pour l'appuyer- « Je puis assurer, dit-il, que la Commune n'a point abusé des dépôts qui lui ont été confiés. Les comptes du Comité de. surveillance ne sont peut-être pas apurés en effet, mais quant à ceux delà Commune, j'ose affirmer à la Convention qu'ils lui seront rendus avant quinze jours. » Il ajouta fièrement: « Ce sera un nouveau triomphe pour la Commune de Paris, et un moyen victorieux de détruire les calomnies dont elle a été l'objet. Ce compte sera clair, exact, précis ; il répondra parfaitement à ceux qui méconnaissent les services que la Commune de Pans a rendus à la chose publique ... On voudrait faire oublier qu'elle a fait la Révolution du 10 août! »

Dans la même séance, un autre grief, et celui-ci beaucoup mieux fondé, avait été articulé contre la Commune. Une députation de la section des Quinze- Vingts était venue se plaindre fort aigrement de l'inexécution d'un décret rendu vers la fin de la session de l'Assemblée législative, et portant que la municipalité serait renouvelée sous trois jours. A cet égard, il faut le dire , les défenseurs de la Commune ne répondirent , rien de satisfaisant. Léonard Bourdon parla d'un retard dans l'impression des cartes d'électeurs. TaUien prétendit qu'on avait voulu attendre le résultat d'une pétition ayant pour objet de faire faire les élections à haute voix. De telles raisons ressemblaient trop à des prétextes : Barbaroux en fit l'observation avec rudesse; et la Convention enjoignit au ministre de l'Intérieur de lui présenter, le lendemain même, le rapport des mesures prises pour l'exécution des décrets concernant l'Hôtel de Ville.

Marat était loin d'être l'homme du Conseil général de la Commune, mais il était l'homme du Comité de surveillance; et si la Gironde avait hâte d'en finir avec l'un, à plus forte raison brûlait- elle d'abattre l'autre. C'est ce que Marat comprenait à merveille • il résolut donc d'opposer à ses ennemis son arme favorite, la dénonciation, et son procédé ordinaire, l'audace.

Le Comité de surveillance se trouvait avoir saisi et gardait en dépôt nombre de pièces contenant la preuve des conspirations de la Cour. Parmi ces pièces était une lettre par laquelle l'ancien intendant de la liste civile, Delaporte, demandait à Septeuil, trésorier du roi, 1 500 000 livres à distribuer aux membres du comité chargé, sous la Législative, de la liquidation des pensions militaires. Qu'il y eût projet de corruption, sur ce point nul doute possible. Mais le projet avait-il abouti? Les 1 500 000 Uvres avaient-elles été distribuées? Marat feignit de n'en pas douter, et peut-être le croyait-il sincèrement, lui si prompt à soupçonner le mal.

Quoi qu'il en soit, le 1" octobre, poussée par Chabot, qui s'en vanta, une députationdu Comité de surveillance vint à la barre de la Convention affirmer l'existence du redoutable document, et l'orateur de la députation ne craignait pas d'ajouter. (1 Nous vous donnerons la liste de la distribution de cette somme et de bien d'autres. »

Pour comprendre l'impression que durent produire et une semblable démarche et de pareils mots, il suffit de remarquer que quelques-uns des membres que la Législative avait ■ chargés de licpiider les pensions militaires, avaient été réélus et faisaient partie de l'Assemblée nouvelle. Le Comité de surveillance venait donc dire en face de la Convention* Il y a parmi vous des âmes vénales, des traîtres, des misérables, que nous nous réservons de dévoiler, et nous en possédons le moyen.

Le débat prit un tour très -vif. Kersaint en appela, devant une dénonciation aussi terrible, à la nécessité de la prudence.

FUREURS DE LA GIRONDE

Richard, un des membres désignés à l'infamant soupçon, protesta contre tout délai qu'on apporterait là un éclaircissement devenu indispensable. Lindet montra que le décret sur les pensions n'ayant pas été présenté, la liste civile n'en avait pu payer le prix. Rewbel somma, non sans emportement, les dénonciateurs d'expliquer pourquoi ils n'avaient pas en main cette liste de distribution dont ils parlaient. Louvet s'écria que le crime du député coupable de vendre les intérêts de son pays était un crime national, que par conséquent les pièces d'un procès de ce genre appartenaient à la nation tout entière, et que c'était à la Convention à en prendre connaissance. Ceci en réponse à Panis qui, après avoir rapporté avec quelle sollici-

tude il avait veillé sur l'important dépôt, et comment il l'avait gardé nuit et jour, tenant sa plume d'une main et son sabre de l'autre, était allé jusqu'à dire . « Ces pièces appartiennent à la Commune du 10 août. »

Enfin, sur la proposition de Barbaroux, l'Assemblée décréta qu'une commission de vingt-quatre membres, prise en dehors des membres de la Constituante, de la Législative, et de la députation actuelle de Paris, se transporterait aussitôt à la mairie; que les cartons renfermant les pièces recueillies parle Comité de surveillance seraient inventoriés, scellés, contre-signes, et transportés dans l'enceinte de la Convention, où ils resteraient constamment sous la garde de quatre délégués de

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