CHAPITRE YIII
PROCES DU ROI
INT enfin la question tragique que, d'un cœur
ému, chacun attendait : celle du jugement de
Louis XVI.
Oh! combien il est difficile au présent de
n'être pas injuste, lorsqu'il prononce sur les choses du passé !
Aujourd'hui, quand nous revenons par l'esprit à ces heures terribles qui, pour Louis XVI, furent les dernières, nous nous sentons troublés jusqu'au fond de l'âme. Nous ne pouvons nous empêcher de nous dire à nous-mêmes que les fautes de ce prince infortuné furent, après tout, celles de son éducation et de son rang; qu'il était bien naturel, de sa part, de n'aimer point une Révolution qui lui laissait dans la main un tronçon de sceptre et sur la tête une ombre dérisoire de couronne ; que de- tous les rois qui le précédèrent, ce fut le meilleur, peut-être ; que le fond de sa nature était la bonté, quoiqu'il fût sujet à des emportements aveugles; que sa fausseté provenait d'une immense faiblesse de caractère ; que toutes ses trahisons ne furent en quelque sorte que des perfidies de seconde main ; qu'il eut des vertus qui auraient fait le charme et l'honneur d'une condition obscure....
Oui , voilà ce dont il nous est donné , à nous , de tenir compte philosophiquement, libres que nous sommes des mille influences lugubres qui agirent sur nos pères, et n'ayant plus à vivre dans leur atmosphère de feu. Car enfin , les émigrés grinçant des dents le long des frontières , la vieille Europe appelée au sac des libertés nouvelles, le manifeste de Brunswick, la trompette du jugement dernier sonnée par l'invasion, et l'ancien régime tramant après lui l'appareil de la torture abolie, l'ancien régime annonçant bien haut que son retour serait rendu fameux à jamais par ses vengeances, tout cela ne se présente plus à nous qu'en traits à demi effacés, à la distance de plus d'un demi-siècle; et nous ne sentons pas, nous, le souffle de l'ennemi sur notre visage, nous ne voyons pas étinceler à deux pouces de notre poitrine la pointe de l'épée Mais ceux qui flétrirent le prisonnier du Temple de ce nom de tyran qui, appliqué à Louis XVI, nous semble aujourd'hui si'ridiculement cruel et inique, ceux-là n'avaient point à parlementer avec la mort : il leur fallait, ou la recevoir, ou la donner.
Comme dit Garlyle, un des plus grands écrivains de l'Angleterre moderne : « Les chevaliers errants eux-mêmes, tout généreux qu'ils étaient, avaient coutume de tuer les géants qu'il leur arrivait de vaincre, et ne faisaient grâce qu'aux autres chevaliers errants.... Eh bien, en 1792, la nation française se trouvant avoir jeté à terre, par un effort désespéré et comme par un miracle de folie, un formidable Goliath, qui avait mis dix siècles à grandir, ne put s'empêcher de regarder en partie comme un lêve une victoire semblable, et bien que le corps du géant, couvrant des acres, fût étendu sur le sol et enchaîné , elle ne put se défendre de la crainte qu'il ne se relevât tout à coup et ne se remît à dévorer les hommes. » C'éta't bien cela, en effet. Dans ce déplorable jouet de la
cfestinée qui eut nom Louis XVI , dans cette nature incertaine et molle, dans ce pauvie dévot, dans ce prince qui, si volontiers, oubliait son trône pour aller en u . coin construire une serrure, il y avait, en dépit de tout .., le roi, c'est-à-dire la personnification nécessaire du clergé que le roi protégeait ; des nobles , que le roi avait encouragés sous main , des ennemis de la France, qui, au nom du roi, déployaient leurs étendards ; en un mot, la personnification du principe auquel se liaient le souvenir de tant de maux la cause de tant de combats, et la terreur de tant de périls !
Ainsi s'explique le déchaînement extraordinaire des esprits contre Louis XVI dans les derniers mois de 1792. On ne l'appelait plus que Gapet. Au Palais Royal, on vit des bandes d'hommes en délire traverser le jardin et se répandre dans les rues circonvoisines en agitant des sabres , et en criant : <^ A la ginUoline,Capel! » Les sections députaient à la Commune, pour lui exprimer d'homicides vœux. Les harangueurs de carrefour choisissaient pour texte le jugement du prisonnier du Temple. Son sort final entrait dans la composition des scènes dramatiques que les baladins jouaient sur les places publiques. De tous les départements arrivaient au club des Jacobins des adresses qui concluaient à la mort. La Convention dut se décider.
Le 6 novembre, Dufriche -Valazé, organe de cette Commission des Vingt-Quatre qui avait reçu mission d'examiner les papiers déposés au Comité de surveillance, présenta son rapport; et le lendemain, au nom du Comité de législation, Vlailhe, avocat du barreau de Toulouse, vint faire l'exposé des questions relatives au jugement de Louis XVI. ] Quant au fond, ces deux rapports n'étaient que l'histoire abrégée de toutes les trahisons de cour dont le lecteur a vu le tableau se dérouler dans ce livre. Quant à la forme, elle était plus déclamatoire et plus emportée chez le girondin Valazé, plus sinistre et plus serrée chez Mailhe.
Mêlant à des accusations vraies, 't prouvées par des documents qu'il produisit, des faits que rendait seul criminels le venin de ses commentaires , Valazé , à propos de quelques fonds envoyés hors de France par Louis XVI, s'écriait avec une emphase barbare : « De quoi n'est-il pas coupable, le monstre ! Vous allez le voir aux prises avec la race humaine tout entière 1 Je vous le dénonce comme un accapareur de sucre, de blé et de café. Sept-^uil était chargé de cet odieux commerce. »
Après avoir passé en revue, non-seulement les griefs de la France contre Louis XVI , mais ceux du peuple espagnol contre son roi , mais ceux des Autrichiens et des Hongrois contre François II ; après avoir évoqué l'ombre de Charles I" d'Angleterre posant sa tête sur le billot; après avoir reproché à Cromwell de s'être fait roi sous le titre de Protecteur; après avoir intenté enfin le procès de la royauté en Europe, Mailhe laissait tomber, relativement au fils de Louis XVI, ces paroles qui conduisaient à une interprétation odieuse : « Cet enfant n'est pas encore coupable. Il n'a pas encore eu le temps de partager les ini((uités des Bourbons. Vous aurez à balancer ses destinées avec celles de la République. Vous aurez à prononcer sur la grande opinion échappée du cœur de Montesquieu : « J'avoue que l'usage des peuples les plus libres de la terre me fait croire qu'il y a des cas où il faut mettre pour un moment un voile sur la liberté , comme l'on cache les statues des dieux. »
Les conclusions du rapport de Mailhe furent :
Que Louis XVI devait être jugé;
Qu'il devait l'être par la Convention.
Mailhe descendit de la trilnme, au milieu d'applaudisse-
PROCÈS DU Ror
ments unanimes. Son travail fut, par ordre de ]a Convention, traduit dans toutes les langues, et envoyé aux départements, aux communes, aux armées. Le 13 novembre, on en commença la discussion.
Mais, dans l'intervalle, survint une nouvelle qui, faisant diversion aux noires pensées, enivra Paris de joie et d"or- "■ueil. Dumouriez, d'un élan rapide, avait envahi la Belgique, et la bataille de Jemmapes était gagnée. Par une coïncidence singulière, ce grand coup, qui retentit d'un bout à l'autre de l'Europe, avait été frappé le 6 novembre , au moment oiî le procès de Louis XVI s'ouvrait devant la Convention, comme
s'il eiàt été dans le destin de la République d'avoir raison de tous ses ennemis à la fois!
Et à Jemmapes, tout ne s'était pas borné, comme à A'almy, à une simple canonnade. C'était la baïonnette au bout du fusil, c'était en gravissant des hauteurs que protégeaient cent bouches à feu, c'était à travers un déluge meurtrier tombant sur leurs têtes, que les volontaires de 1792 avaient abordé l'ennemi.
Il est vrai que l'armée française comptait trente mille hommes, tandis que celle du duc de Saxe-Teschen, y compris le corps de Clairfayt, dont le général Valence n'avait pu empê-
iATAILLE DE JEMMAPES
cher la jonction, s'élevait à vingt mille hommes seulement. Mais, en revanche, la position des Autrichiens était formidable. « Leur droite, appuyée au village de Jemmapes, près Mons, formait une équerre avec leur front et leur gauche , qui s'appuyait à la chaussée de Valcnciennes. Ils étaient placés, dans toute cette longueur, sur une montagne boisée, où s'élevaient en amphithéâtre trois étages de redoutes, garnis de vingt pièces de grosse artillerie, d'autant d'obusiers, et de trois pièces de c^non de campagne par bataillon. Sans compter que le feL' de l'ennemi plongeait sur nous. Que dire encore? La position de l'armée autrichienne était si forte, que l'imprudence qu'il y avait eu h ^'affionter fut dénoncée.
à cette époque, comme une faute dont, aux yeux de beaucoup, Dumouriez ne put se faire aljsoudre, même par la victoire.
Mais cet homme avait tous les instincts, toutes les intuitions du génie. Dan.; les trois journées précédentes, il avait vu les soldats de la République manœuvrer et marcher, sous le feu, avec une iierté tranquille et comme à la parade. Lui, le sceptique par excellence, il avait foi — chose bizarre — aux miracles de l'enthousiasme, à la toute puissance militaire de l'idée. Voilà pounjuoi il poussa hardiment devant lui, et pourquoi, au milieu de la bataille, dans un moment d'hésitation apparente , il se mit à entonner d'une voix émue
l'hymne des Marseillais. Aussitôt , échappées de tous les cœurs, tes notes divines montent dans le bruit du combat. Il He s'agit plus de terminer l'affaire à coups de canon. A mesure que Dumouriez parcourt le front de la ligne, les soldats demandent à approcher l'ennemi à la baïonnette. /l//on^, enfants de la patrie ! Et les voilà qui, d'une course indomptée, se hâtent vers la mort. Pas une tête de colonne ne resta en arrière, pas un ne fléchit. Les trois étages furent emportés coup sur coup; les Hongrois, ces guerriers d'airain, demeurèrent pour ainsi dire cloués au sol. Inutile d'ajouter que le succès fut acheté chèrement • deux mille Français tombèrent, dont près de la moitié ne se releva plus. Et ils montrèrent bien qu'ils avaient fait pacte avec la mort, ceux en qui, "pour parler le langage de Saint- Just, la Révolution brûlait comme une lampe au fond d'un tombeau. Qui pourrait lire sans attendrissement les chiffres qui suivent • Sur les dixhuit cents volontaires formant les trois premiers bataillons parisiens, il ne resta du premier, à la fin de novembre, que vingt-sept hommes ; du second, que trente-trois, et du troisième, que cinquante-sept! Mais ce qui rend cette journée de Jemmapes vraiment immortelle, c'est qu'elle ouvrit l'ère des batailles gagnées par l'idée 'révolutionnaire, par la passion de la liberté, par l'amour de la patrie, par la Marseillaise 1
Dans ses Mémoires, qu'on ne saurait lire avec trop de défiance, Dumouriez se plaint de quelques-uns de ses officiers ; il accuse le général Ferrand, qui conduisait la gauche, d'avoir manqué de présence d'esprit et de vigueur, et il va jusqu'à prétendre que le général Dampierre n'était pas à la tête de son corps. Mais l'histoire militaire , très-estimée, qui a paru sous le titre de Victoires et Conquêtes des Français, affirme, au contraire, que Ferrand, quoique chargé d'années, déploya l'ardeur d'un jeune guerrier, poursuivit bravement l'attaque, fut blessé et eut un cheval tué sous lui ; que Dampierre, de son côté, à la tête des bataillons volontaires de Paris , qu'il mena aux redoutes , en précédant les siens de cent pas, fit ces prodiges de valeur tels, qu'après la bataille, les blessés oubliaient leurs souffrances pour demander : Dampierre a-t-il survécu? Se distinguèrent aussi par leur courage et leur sang-froid : le général Moreton , le colonel Thouvenot ; Baptiste Renard, valet de chambre de Dumouriez; et surtout le général Égalité, depuis Louis-Philippe. Il avait reçu le commandement du centre; et Dumouriez, qu'on a toujours soupçonné d'avoir voulu faire passer la couronne dans la maison d'Orléans , fut trop heureux de pouvoir avec justice attribuer en partie à ce jeune prince -le gain de la journée.
La nouvelle des succès de nos armes ne fit qu'une diversion passagère aux préoccupations que le procès de Louis XVI avait éveillées et concentrées. Déjà , du reste , les dispositions diverses des partis commençaient à se dessiner.
Les Girondins ne mettaient en doute ni que Louis XVI fut coupable ni qu'il dût être jugé. Mais le jugement serait-il la mort? Devant cette question, ils hésitaient. Oui, ils hésitaient, et par compassion, eux qui avaient inauguré le système des proscriptions en masse , élevé les prêtres à la dignité de martyrs, suspendu la foudre sur la tête de tout noble émigré; eux qui avaient amnistié les assassinats de la Glacière ; eux qui avaient les premiers posé, par l'organe d'Isnard, le principe de la loi des suspects ; eux qui les premiers, par l'organe de Guadet, avaient sacré l'échafaud ! Mais pour sauver Louis XVI, pour l'essayer du moins, il aurait fallu un courage qu'ils n'avaient pas : celui de jeter leur popularité aux
vents. Ils s'abstenaient donc d'élever la voix en faveur du monarque déchu, et même, comme s'ils eussent craint qu'on ne les soupçonnât d'être trop généreux, ils affectaient l'outrage en paroles, ne cessant d'appeler le prisonnier du Temple un parjure, un traître, un tyran, un monstre. Et ils mentaient ainsi à leur propre cœur, ces pauvres grands hommes !
Pour ce qui est des Montagnards, ce qu'ils voulaient, c'est que Louis XVI fût jugé , qu'il le fût par la Convention, et qu'on abattît sa couronne en faisant tomber sa tête. Ils ne pouvaient croire à la réalité de la République, tant que serait planté devant elle l'étendard royal , tant qu'il y aurait un point de ralliement pour les conspirateurs royalistes. Par une erreur que seules peuvent expliquer les passions du moment, ils s'imaginaient que tuer le roi, c'était tuer la royauté. Gomme s'il était jamais arrivé dans l'histoire qu'une idée mourût d'un coup de hache! Au surplus, ils ne se dissimulaient pas qu'à la vue de Louis XVI debout sur la planche de la guillotine, les cours étrangères seraient saisies dhorreur, et lanceraient contre nous toutes leurs armées, dût le sang des hommes monter jusqu'au poitrail des chevaux. Mais cela même plaisait à l'audace de ces successeurs des Titans. Leur politique étant de creuser derrière eux un abîme où les précipiterait un seul pas fait en arrière , ils couraient le front haut à une guerre universelle d'extermination, et c'était afin de mieux braver les rois en marche, qu'ils leur jetaient, comme un gage de bataille, la tête d'un roi.
Il était difficile, ce semble, de professer une politique plus hardie : eh bien ! parmi les Montagnards , quelques-uns allaient encore au delà. Ils demandaient, ceux-ci, la mort sans jugement. « Un roi, disaient-ils, se croit un être à part, et il agit en cette qualité. Placé en dehors, placé au-dessus de la loi commune, de quel droit, lorsqu'il est vaincu, en réclamerait-il le bénéfice ? Ce qui est applicable à un citoyen ne saurait l'être logiquement à qui se prétend plus qu'un citoyen. Que la royauté porte la peine de son insolence! Louis n'est pas un accusé pour nous, c'est un ennemi. Il s'agit, non de le juger, mais de le frapper. »
Arrêtons-nous ici un instant devant l'imposante figure de l'homme qui allait donner à ce dernier système des développements conformes à son noir génie.
Né à Decize , dans le Nivernais, le 25 août 1767, Saint- Just venait d'atteindre sa vingt- cinquième année, lorsqu'il fut envoyé à la Convention. Mais , dès l'abord , tout en lui frappa les uns de stupeur et les autres d'une prophétique épouvante : son visage d'une beauté étrange et triste, son regard plein de mornes pensées, je ne sais quoi d'implacable que trahissait son maintien, sa violence sourde, son ton bref, son austérité, son calme terrible. Il est de lui, ce mot : « L'empire est au flegmatique. »
Un jour, la main ouverte sur un brasier où venait d'être jeté un libelle contre -révolutionnaire, il avait prêté serment à l'avenir, pendant que les flammes dévoraient sa chair. Voilà, du moins, ce que la feuille des Jacobins avait raconté de lui, citoyen très-obscur alors. On crut la chose, aussitôt qu'on vit l'homme.
Rigide dans ses mœurs, dans ses habitudes, il le fut : l'avait-il toujours été? M. Edouard Fleury, biographe de Saint-Just, et son ennemi , s'est plu à le représenter donnant les premières heures de son adolescence au plaisir et savourant l'amour; au Caton du Comité de salut pubHc, il a opposé, pour le convaincre d'hypocrisie, l'Alcibiade des villages du Soissonnais. Mais, avant d'admettre l'accusation, l'histoire exige des preuves, et elle les veut sérieuses, et elle
PROCÈS DU ROI
ne reconnaît point pour telles des allégations risquées sur la i soustraire leur témoignage à l'analyse ., Le nom des vaincus, foi de vieillards qu'on s'abstient de nommer, sûr moyen de | qui l'ignore? est exposé à la souillure de bien des mensonges,