‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 50 sur 100 · DAMPIERRE · texte numérisé non relu

DAMPIERRE

fjuand ce sont les vainqueurs qui régnent , qui ont la parole ou qui tiennent la plume . Malheur à qui succombe après avoir tout fait trembler I La haine descend avec lui dans son

tombeau, s'y établit, et les vers du sépulcre ont depuis longtemps aclievé de ronger son corps, que la calomnie est là contii.umtde run<rer sa mémoire

Que Suint-Just, à làge où la vie est en ileur, se soit passionné pour une jeune fille, s'en soit fait aimer, l'ait demandée en vain aux parents, et la voyant sacrifiée à un autre par cette tyrannie barbare qu'on appelle les « convenances de famille , » lui ait néanmoins gardé son cœur, c'est un crime que le puritanisme monarchique a toute liberté de trouver impardonnable; mais, si l'on parle de relations adultères, la démonstration est de rigueur. Quand Saint-Just se rendit à Paris, enleva -t il Mme de Thorin pour y vivre avec elle? Les documents à l'appui, — on ne le croirait jamais, — se réduisent à cette fin d'une lettre, écrite en 1793 à Saint-Just par un de ses amis de province , au sujet de la situation de leur pays, et qu'après sa défaite on découvrit dans ses papiers :

« J'ai eu des nouvelles de la feramp Thorin , et lu passex toujours pour l'avoir enlevée. Elle demeure hôlel des Tuileries, vis-à-vis les Jacobins, rue Saint-Honorc. Il est instant, pour efl'acer de l'opinion publique la calomnie qu'on a fait imprimer dans le cœur des honnêtes gens, de faire tout ce qui convient pour conserver l'estime et 1 honneur que tu avais avant cet enlèvement. Tu ne te fais pas une idée de tout ceci, mais il mérite ton attention. Adieu , mon arai. La poste part. Fais pour l'ami ce ([ue tu lui as promis.

a Ton sincère ami pour la vie,

TlIUlLLIER. »

Ainsi, en 1793, Mme de Thorin était à Paris; mais qu'elle y eût été conduite ou non par l'amour qu'elle portait à Saint- Just, toujours est -il que celui-ci n'avait aucun rapport avec elle, puisqu'il ne connaissait pas même son adresse. Cependant, comme les ennemis du rigide conventionnel faisaient passer le voyage de Mme de Thorin à Paris pour un enlèvement, Thuillier conseillait à son ami d'agir de façon à mettre fin à cette calomnie, probablement en priant la dame de retourner dans son pays, et il lui apprenait oit elle demeurait. Eh bien, voilà ce qu'on produit comme une preuve invincible que Saint-Just avait entraîné Mme de Thorin à Paris ; qu'il « lui en coûtait trop de se séparer de sa belle et spirituelle maîtresse; » que, par conséquent, • cette austérité que tous les auteurs, ses contemporains, s'accordent à lui reconnaître, ne fut chez lui qu'affectation trompeuse et hypocrisie !

Plus tard, nous ferons justice des calomnies infâmes qui attribuèrent le supplice de Mme de Sainte-Amaranthe à son refus de céder aux désirs de Saint-Just et de Robespierre. Disons dès à présent, néanmoijis, pour donner uno idée de l'impudeur de ces mensonges, si légèrement accueillis par le récent biographe de Saint-Just, qu'à l'époque où l'on a placé l'odieuse et absurde fable de Robespierre soupant chez Mme de Sainte-Amaranthe, et y laissant échapper, dans l'ivresse, de dangereux secrets, cette dame et sa famille

étaient en prison depuis trois mois, ce qu'affirme la date

des écrous!

Non, Saint-Just ne fut pas un hypocrite : son orgueil le lui défendait, et plût au ciel qu'il n'eût pas fourni de sa sincérité tant d'efl'royables témoignages! Son poème d'Organl, cette satire outrée qu'inspirèrent les scandales de l'atïaire du collier, cette débauche littéraire encouragée par le souvenir de la Pucclle, son poëme d'Organt avait été le caprice, certaineipent très-blâmable, d'un écolier roulant sur la pente du dixhuitième siècle, à la suite de Voltaire; mais le Temple de Gnidc est-il la balance qui sert à peser Montesquieu? A peine entré dans l'histoire, Saint-Just fut le premier à oublier un

livre où on ne le retrouve en effet que dans la préface, qui est d'une ligne : « J'ai vingt ans. J'ai mal fait. Je pourrai faire mieux. »

Le secret d'être fort dans la vie, c'est de ne s'inquiéter point de sa durée. Ce secret, nul ne le posséda mieux que Saint- Just. Il savait que « le repos des révolutionnaires est dans la tombe, » il le <lisait, et n'en fut que plus porté à se hâter de vivre, le sommeil funèbre dont parle Hamlet n'ayant rien qui troublât son âme.

Oser est toute la politique d'une révolution, disait-il; mais son audace, à lui, ne ressemblait ni à celle de Danton, ni à celle de Marat ; elle n'était point véhémente, point brutale; elle ne s'évaporait pas en provocations; elle ne se vantait pas : c'était une audace froide, réfléchie, silencieuse, qui prenait son élan dans l'ombre et frappait sans avertir.

Dans un ouvrage de la première jeunesse de Saint-Just, écrit d'un style incisif, serré à la manière de Montesquieu, on lit un éloge de la monarchie constitutionnelle et de Louis XVL et cela n'a rien de surprenant; c'était dans le temps où chacun jugeait possible l'alliance d'un roi et d'un peuple; dans le temps où Barère pleurait d'attendrissement au seul nom de Louis XVI, tandis que Bonneville écrivait : « 0 mon roi, ô mon père! » Mais quelle main les burina, ces magnanimes axiomes : « Les lois qui régnent par le bourreau périssent par le sang. — Plus la République est étendue, plus les lois doivent être douces. — Qu'est-ce qu'uîi gouvernement qui a perdu la pudeur de l'échafaud? — L'arbre du crime est dur, la racine en est tendre ; rendez les hommes meilleurs et ne les étranglez pas. — Il est impossible de concevoir le bourreau. » Quoi ! cela se lit dans V Esprit de la Révolution et de la Constitution de France, par Saint-Just, ce Saint-Just dont on put dire, quand il était à la Convention, que « ses rapports parlaient comme une hache ?» Ah ! ils ne comprendront jamais la Révolution française, ceux qui ne comprennent pas son irrésistible action sur ses amants, et ignorent avec quelle facilité elle sut leur persuader que son caractère exceptionnel était la justification de sa grandeur sauvage; qu'elle venait rendre le monde à la paix en épuisant la guerre, et au droit en épuisant la force; que le bourreau lui était indispen sable povu' tuer le bourreau ; et qu'elle ne pouvait purifier la terre qu'à la façon du déluge !

Saint-Just avait une intelligence trop haute pour ne pas voir qu'en tant que système suivi et permanent, la cruauté est affaire de rois, comme l'inquisition est affaire de prêtres. La théorie de la Terreur? Eh mais, le premier qui en fit un moyen de gouvernement, fut celui qui, le premier, donnant pour base à la religion une lâcheté imbécile, inventa l'enfer. Impossilde que Saint-Just ne sût point cela. Mais son farouche orgueil, sa volonté de fer, son organisation de fanatique le disposant à être cruel par voie de transition, la Révolution le fit tel, à l'instant même où elle le prit à son service. Vainement avait-il écrit : « Pour fonder la République, il faut la faire aimer, » la règle de ses actes révolutionnaires allait être : « Pour fonder la Républi([ue, il faut la faire craindre. » Et certes son âpre talent n'était que trop propre à prêcher l'ajournement des « lois douces! » Plusieurs, que la contagion n'aurait point gagnés peut-être, subirent l'iniluence de ce nouveau venu. Robespierre luimême ne put s'en défendre , à demi transformé qu'il itait déjà par les persécutions sans fin de la Gironde; et chacun remarqua combien son sang s'aigrit et s'altéra dans ses veines, dès qu'il fut enveloppé dans cette robe de Déjanire : l'amitié de S'int-Justl

On a vu ue le 13 noveml)re avait été fixé pour la dis-

PROCÈS DU ROI

cussion du rapport de Maillie : ce jour-là effectivement le débat s'ouvrit.

Morisson, qui parla le premier, reconnut (jue Louis X\l

avait trahi la P'rance ; qu'il s'était plusieurs fois parjuié; qu'il avait hypocritement couvé le despotisme ; qu'il avait soulevé contre la Révolution une partie de l'Europe; qu'il

lSiiSSiiilfll|!ilii!f!!!!lll!!|^

avait sous main poussé à tous les désordres; qu'il avait lait passer le numéraire de la France à ses ennemis; que son trône était teint du sang de plusieurs milliers de citoyens M

égorgés.... Mais, ajoutait l'orateur, aux termes de la Constitution, le roi, lorsqu'il commit ces crimes, était inviolable. «. Je le dis donc à regret, la loi reste muette ici à l'aspect

du coupable, malgré ratrocitc de ses forfaits. Nous ne pouvons le juger. »

Gela revenait à prétendre que le dogme conventionnel de l'inviolabilité était contraire à la justice, à la raison, à l'intérêt public, et que, néanmoins, cette convention devait l'emporter sur l'intérêt public, sur la raison, sur la justice!

Saint-Just se leva calme et sombre. Il dit :

« J'entreprends de prouver que le roi peut être juge; que l'opinion de Morisson, qui conserve l'inviolabilité, et celle du Comité, qui veut qu'on le juge en citoyen, sont également fausses, et qu'il doit être jugé dans des principes qui ne tiennent ni de l'une ni de l'autre.

« L'unique but du Comité fut de vous persuader que le roi devait être jugé en simple citoyen, et moi je dis que le roi doit être jugé en ennemi ; que nous avons moins à le juger qu'à le combattre, et que n'étant pour rien dans le contrat qui unit les Français, les formes de la procédure ne sont point dans la loi civile, mais dans la loi du droit des gens.

« Un jour peut-être les hommes, aussi éloignés de nos

préjugés que nous le sommes de ceux des Vandales, s'étonneront de la barbarie d'un siècle où ce fut quelque chose de religieux que de juger un tyran, où le peuple qui eut un tyran à juger F éleva au rang de citoyen avant d'examiner ses crimes.

« On s'étonnera qu'au dix-huitième siècle on ait été moins avancé que du temps de César; le tyran fut immolé en plein sénat, sans autres formalités que vingt-deux coups de poignard, sans autres lois C[ue la liberté de Rome! Et aujourd'hui l'on fait avec respect le procès d'un homme assassin d'un peuple, pris en flagrant délit, la main dans le sang, la main dans le crime ! Ceux qui attacheront cjuelque importance au juste châtiment d'un roi ne fonderont jamais une république. Parmi nous, la finesse des esprits et des caractères est un grand obstacle à la liberté. On embellit toutes les erreurs, et le plus souvent la vérité n'est que la séduction de notre goût.

« .... Le pacte est un contrat entre les citoyens, et non point avec le gouvernement. On n'est pour rien dans un contrat où Ton ne s'est point obligé; conséquemment, Louis, qui ne s'était point obligé, ne peut point être jugé civilement. Ce contrat était tellement oppressif qu'il obligeait les citoyens et non le roi; un tel contrat était nécessairement nul ; car rien n'est légitime de ce c{ui manque de sanction dans la morale et dans la nature.

•< Outre tous ces motifs qui vous portent à ne pas juger Louis comme citoyen, mais à le juger comme rebelle, de quel droit réciaraerait-il pour être jugé civilement l'engagement que nous avions pris envers lui, lorsqu'il est clair qu'il a violé le seul qu'il avait pris avec nous, celui de nous conserver? Quel sera cet acte dernier de la tyrannie, que de prétendre être jugé par des lois qu'il a détruites? Quelle procédure, quelle information voulez-vous faire des entreprises et des pernicieux desseins du roi, lorsque ses crimes sont partout écrits avec le sang du peuple, lorsque le sang de vos défenseurs a ruisselé, pour ainsi dire, jusqu'à vos pieds par son commandement? Ne passa-t-il point avant le combat les troupes en revue? Ne prit-il point la fuite au lieu de les empêcher de tirer? Et l'on vous propose de le juger civilement, tandis que vous reconnaissez qu'il n'était pas citoyen?

" Juger un roi comme un citoyen! ce mot étonnera la postérité froide. Juger, c'est appliquer la loi. Une loi est un rapport de justice. Quel rapport de justice y a-t-il donc

entre l'humanité et les rois? Qu'y a-t-il de commun entre Louis et le peuple français pour le ménager après sa trahison? Il est telle âme généreuse qui dirait dans un autre temps que le procès doit être fait à un roi, non point pour les crimes de son administration, mais pour celui d'avoir été roi; car rien au monde ne peut légitimer cette usurpation, et de Cfuelques illusions, de quelques conventions que la royauté s'enVeloppe, elle est un crime éternel contre lequel tout homme a le droit de s'élever et de s'armer; elle est un de ces attentats que l'aveuglement même de tout un peuple ne saurait justifier. Ce peuple est criminel envers la nature par l'exemple qu'il a donné. Tous les hommes tiennent d'elle la mission secrète d'exterminer la domination en tout pays. On ne peut point régner innocemment, la folie en est trop évidente. Tout roi est un rebelle et un usurpateur.

" J'ajoute qu'il n'est pas nécessaire que le jugement du ci-devant roi soit soumis à la sanction du peuple; car le peuple peut bien imposer des lois par sa volonté, parce que ces lois importent à son bonheur ; mais le peuple même ne peut effacer le crime de la tyrannie : le droit des hommes contre la tyrannie est personnel, et il n'est pas donné à la souveraineté d'obliger un seul citoyen à lui pardonner, »

Cette éloquence brève, sauvage et forte ; l'imprévu de ces maximes débitées avec raideur et sang-froid ; tant d'inflexibilité dans un tout jeune homme; l'attitude même de Saint- Just à la tribune, son regard fixe, la rigidité métallique de son maintien, le contraste qu'il y avait entre ces dures paroles et la beauté féminine de son visage, tout cela présentait un caractère extraordinaire et nouveau. L'Assemblée resta un moment comme pétrifiée.

Après Saint-Just, Fauchet prit la parole, et dans une harangue véhémente, diffuse, désordonnée, développa cette thèse singulière que Louis XVI méritant plus que la mort, il n'y avait qu'à le condamner au supplice de vivre.

Parurent successivement à la tribune Robert, Rozet, l'abbé Grégoire :

Le premier pour se répandre en outrages vulgaires contre le prisonnier du Temple;

Le second pour adjurer la Révolution triomphante de ne point ensanglanter sa victoire et d'envelopper dans sa magnanimité sa justice;

Le troisième pour montrer ce qu'avait de monstrueux le dogme de l'inviolabilité, si on le destinajt à couvrir les crimes personnels du monarque, si l'on en faisait un bouclier à l'abri duquel un homme pût à coup sûr et imjjunément arracher l'âme à un peuple. « L'histoire, s'écriait l'orateur, l'histoire qui burinera les crimes de Louis XVI pourra le peindre d'un seul trait. Aux Tuileries, des milliers d'hommes étaient égorgés ; le bruit du canon annonçait un carnage elîroyable, et ici, dans cette salle, il mangeait! »

Sur ces entrefaites eut lieu une découverte fatale à Louis XVI : le serrurier Gamain alla révéler à Roland l'existence de l'armoire de fer. Elle contenait divers documents de nature à compromettre non- seulement le roi captif, mais plusieurs membres, soit de l'Assemblée constituante, soit de l'Assemblée législative. S'il s'y trouvait des pièces dont la Gironde eût intérêt à ne point laisser percer le mystère, rien de moins probable; mais ce qui est certain, c'est qu'au lieu de faire apposer les scellés sur ces papiers précieux, Roland les entassa dans des serviettes , qu'il se hâta d'emporter : conduite louche qui mit et laissa sur sa vertu la tache du soupçon.

Le lendemain du jour où l'Assemblée reçut communication officielle de la découverte de l'armoire de fer, le 21 novem-

PROCÈS DU ROI

bre, Thomas Paine , qui ne pouvait s'énoncer en français, écrivit à la Convention une lettre où il demandait qu'on jugeât Louis XVI, non comme individu, non pas même comme roi agissant à part, mais comme membre de la grande conspiration formée contre la France révolutionnaire « par les brigands couronnés de l'Europe. » Idée vraiment révolutionnaire, qui tendait à faire du procès d'un roi le procès de la royauté elle-même !

Malheureusement, on n'aurait pu élever la question à cette hauteur, sans courir la chance des retards. Or, tous les partis avaient la fièvre, et regardaient, les uns avec l'anxiété de l'effroi, les autres avec l'impatience du désir, cette hache suspendue en l'air!

Pas une circonstance, d'ailleurs, c{ui ne semblât concourir au dénoûraent. Quoique la récolte eût été bonne, le pain manquait là où il ne se vendait pas à un prix impossible à atteindre pour l'ouvrier. Et à cela il y avait diverses causes : d'abord, et incontestablement, les calculs meurtriers d'hommes accoutumés à spéculer, par l'accaparement, sur la détresse publique et «ur la faim; ensuite, le peu de confiance qu'avaient dans les assignats beaucoup de laboureurs, lesquels aimaient mieux garder leurs grains qu'amasser dans leurs coflres ce qu'ils considéraient comme des chiffons de papier; et enfin les menées des royalistes et des prêtres, qui, excitant le peuple , l'encourageant à exiger la taxation du pain, semaient partout une inquiétude d'autant plus funeste, qu"en matière de disette la peur du mal centuple le mal.

Affreux désordres ! Dans plusieurs départements, on vit se former des attroupements qui se portaient aux marchés, taxaient les grains et même les enlevaient sans les payer. Or, plus il se commettait de violences, plus les grains se cachaient; et plus les grains se cachaient, plus le peuple au désespoir criait anathème à ceux qui, fermiers timides ou accapareurs sans entrailles, le laissaient mourir. La ville de Chartres eut à repousser trois mille hommes armés qui vinrent à ses portes demander qu'on taxât les grains. Au Mans, les administrateurs durent signer, sous le couteau, un arrêté portant que la taxe serait éternellement, pour le pain mollet, à 2 sols 3 deniers la livre, et pour le froment, à 43 sols le boisseau. Des bandes furieuses menaçaient la Ferté-Bernard, Boitert, Saint-Calais. Où s'arrêterait cette révolte d'ignorants affamés?

Roland, effrayé, écrivait lettres sur lettres à la Convention, n'hésitant pas à dire que le foyer des troubles était à Paris. Mais sur quel point de Paris? « Au Temple! » s'écrièrent, en entendant la lecture d'une de ces missives, plusieurs membres de l'Assemblée. De sorte qu'il n'était pas jusqu'au spectre de la faim qui ne se dressât contre l'infortuné Louis XVI, odieusement rendu responsable de malheurs qu'il ne lui était plus possible de prévenir, ou de complots qu'il ignorait 1

Le département du Loiret étant celui où la fureur populaire menaçait de tout engloutir, la Convention y envoya trois commissaires, dont la vie ne tint qu'à un fil, et qui revinrent précipitamment, après avoir signé, entourés qu'ils furent de fourches et d'épées, la taxe même contre laquelle ils avaient mission d'élever la voix. Au récit que l'un des trois commissaires, Lecointe-Puyraveau, fit des périls que lui et ses collègues avaient courus, la Convention frémit. Elle décréta qu'elle improuvait la conduite de ses commissaires, dont la mission était, non de céder, mais de mourir. « On leur présentait la hache et la plume, dit Manuel, ils devaient prendre la hache et se couper la main. «

A ces maux quels remèdes? Ici se réveilla la querelle fameuse où l'abbé Galiani avait brillé d'un si vif éclat, et qui avait armé Necker contre Turgot.

Roland et ses amis étaient pour la liberté absolue du commerce. Or, qui jamais s'y serait attendu? ils rencontrèrent en cette occasion un de leurs plus fermes auxiliaires dans, un de leurs plus implacables ennemis.

Selon Saint-Just, le mal venait de l'émission déréglée du signe qui représentait les richesses, c'est-à-dire de la multiplication outrée des assignats : le fait est qu'ils s'élevaient alors à la somme de deux milliards et demi, et tout récemment encore, le 20 novembre, on en avait créé six cents millions par simple décret de l'Assemblée. Saint-Just s'elirayait de cette tendance à augmenter la masse du papier en circulation. Il faisait observer avec raison que le laboureur, accoutumé à thésauriser, et n'ayant pas absolument besoin, pour vivre, de vendre ses produits, vendait à regret ses grains, parce qu'il ne se souciait pas de mettre du papier dans son maigre trésor. Le luxe étant aboli, l'or, qui comme signe inspirera toujours confiance, parce qu'il possède une valeur intrinsèque et vaut ce qu'il représente, l'or étant devenu fort rare, les métaux manquant pour l'industrie, et la masse croissante des assignats menaçant de dépasser la valeur des biens qui, primitivement, leur avaient servi de gage, « les produits de la terre, s'écriait Saint-Just alarmé, sont accaparés ou se cachent Tout se change en monnaie. Si cela continue, le signe finira par être sans valeur, notre change sera bouleversé, notre industrie tarie, et il ne nous restera plus que la terre à partager et à dévorer. »

En conséquence, Saint-Just proposait les mesures suivantes : Mettre un terme à l'émission du papier. — Vendre les biens des émigrés, et au moyen des annuités converties en contrats, rembourser la dette. — Ordonner que l'impôt foncier serait payé en nature et versé dans les greniers publies. — Déclarer la circulation des grains libre dans l'intérieur. — Porter une loi qui mit la liberté du commerce sous la sauvegarde du peuple. — Décider que les produits de la terre pourraient être représentés par des signes dans le commerce, mais non la terre elle-même.

Dans ces doctrines de Saint-Just, le vrai et le faux se trouvaient mêlés d'une façon singulière. Il avait grandement raison, certes, de prémunir la Révolution contre toute émission exagérée et abusive de cette monnaie de papier qui ne saurait se soutenir dans la circulation qu'autant qu'elle s'appuie sur un gage solide, certain, et facilement appréciable; mais, dans les derniers jours de novembre 1792, te discrédit de l'assignat n'était point tel, qu'on pût lui attribuer les embarras de la situation. Dans son discours, Saint-Just avait trèsheureusement fait ressortir la nécessité d'encourager le laboureur à partager son industrie entre les grains et les troupeaux, la culture exclusive du grain épuisant le sol, l'agriculture ne vivant que d'engrais, et le peuple ne mangeant de la viande que là où une portion des terres est mise en pâturages ; mais c'était rétrograder d'un siècle que de demander le payement de l'impôt en nature; et lorsqu'il s'opposait à la mobilisation du sol, Saint-Just tournait tout à fait le dos à l'avenir. Ajoutons qu'il ne tenait pas suffisamment compte des nécessités exceptionnelles et révolutionnaires du moment, quand il proclamait la hbeitér absolue du commerce, même dans une question où il y allait de la vie pour le peuple, celte liberté n'étant bonne qu'à protéger les accapareurs qui, soit cupidité, soit haine systématique de la Révolution, spéculaient sur la famine.

Aussi voyons-nous que, sur cette question particulière des

subsistances, les vues de Roljcspierre différèrent entièrement de celles de Saint-Just.

La liberté du commerce? disait-on. Oui, jusqu'au point où elle ne sert plus qu'à protéger une cupidité homicide. Eh quoi ! les économistes considéraient comme une marchandise ordinaire les denrées les plus nécessaires à la vie ! Quoi ! ils ne mettaient aucune différence entre le commerce de l'indigo, par exemple, et celui du blé? Avoir égard aux profils des négociants ou des propriétaires, rien de mieux; mais la vie des hommes valait bien, peut-être, qu'on la comptât pour quelque chose! La théorie des économistes fût-elle la meilleure possible dans les temps ordinaires, était-ce au plus fort d'une crise produite par tous les ennemis de la Révolution conjurés, qu'il convenait d'en faire l'application? Passe encore d'abandonner aux spéculations illimitées du commerce les denrées qui ne tiennent point aux premiers besoins de l'existence; mais rendre la vie aléatoire! On peut se résigner à ne point porter des étoft'es précieuses; mais le pauvre peutil, sans épouvante, courir la chance d'avoir trop tard ou de n'avoir pas le pain qu'il lui faut pour sa femme, pour ses enfants et pour lui-même?

« Les aliments nécessaires à l'homme, continuait Robespierre, sont aussi sacrés que la vie elle même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propriété commune à la société entière. Il n'y a que l'excédant qui soit une propriété individuelle, et qu'on puisse abandonner à l'industrie des commerçants. Toute spéculation mercantile que je fais aux dépens de la vie de mon semblable n'est point un trafic, c'est un brigandage.

« Que la circulation dans toute l'étendue de la République soit protégée, mais que l'on prenne les précautions nécessaires pour que la circulation ait lieu. C'est précisément du défaut de circulation que je me plains ; car le fléau du peuple, la source de la disette, ce sont les obstacles mis à la circulation, sous le prétexte de la rendre illimitée. La subsistance publique circule-t-elle, lorsque des spéculateurs avides la retiennent entassée dans leurs greniers? Gircule-i-elle, lorsqu'elle est accumulée dans les mains d'un petit nombre de millionnaires qui l'enlèvent au commerce pour la rendre plus précieuse et plus rare, qui calculent froidement combien de familles doivent périr avant que la denrée ait atteint le temps fixé par leur atroce avarice? Gircule-t-elle, lorsqu'elle ne fait que traverser les contrées cjui l'ont produite, aux yeux des citoyens indigents qui éprouvent le suppHce de Tantale, pour aller s'engloutir dans le gouffre inconnu de quelque entrepreneur de la disette publi([ue? Gircule-t-elle lorsque, à côté des plus abondantes récoltes, le citoyen nécessiteux languit, faute de pouvoir donner une pièce d'or ou un morceau de papier assez précieux pour en obtenir une parcelle? »

Passant aux moyens de favoriser la circulation des grains, le manière à couper court aux engorgements systématiques. et partant de ce point de vue que les engorgements étaient encouragés par trois causes; le secret, la liberté sans frein, et la certitude de l'impunité, Robespierre demandait que l'existence du peuple cessât de dépendre du laissez- faire ; (\\-\& les précautions convenables fussent prises pour constater la quantité de grains produite par chaque contrée et récoltée par chaque cultivateur; que les marchands de grains fussent tenus de les vendre au marché, et qu'on défendît tout transport des achats pendant la nuit.

Tandis qu'on discutait ainsi sur les remèdes, le mal suivait son cours. Afin de soulager le peuple et de prévenir l'exploitation de la faim, la Municipahté de Paris achetait des blés dans les départements voisins et les vendait au-dessous du

prix dans la capitale. Mais, outre que ce système entraînait un sacrifice de 12 000 francs par jour, il avait pour efi'et d'éloigner les marchands, qu'u-ne semblable concurrence écrasait, et d'attirer, au contraire, à Paris, les populations des campagnes, ardentes à venir partager avec les Parisiens le bénéfice du bon marché. Sur quoi Roland fatiguait l'Assemblée de ses plaintes, vantant » les grandes vues de Turgot, » rappelant avec désespoir les « erreurs désastreuses de Necker, » rédigeant en manière de lettres officielles de vrais traités d'économie politique, et accusant la Commune de ne nourrir le peuple à bon marché que par ambition de popularité et esprit de grossière courtisanerie.

Bizarre enchaînement de circonstances ! la question des grains donna naissance à celle du salaire des prêtres.

En rendant compte des troubles du Loiret, Bu-oteau, un des commissaires envoyés dans ce département, avait dit : « Des curés, des prêtres se trouvaient et parlaient au milieu des attroupements. Ils nous ont fait taxer les œufs et le beurre qu'on avait oublié de taxer au marché. » Ce rapport, qui montrait la main du prêtre dans les agitations populaires, ranima bien des haines assoupies. On n'arriverait donc jamais à les contenir, ces hommes qui se servaient de la religion pour souffler la révolte? Quelques jours auparavant, Cambon avait demandé qu'on laissât désormais à cha([ue secte religieuse le soin de payer les ministres de son culte. Le récit de Biroteau mit cette proposition en lumière.

Rien de plus naturel assurément qu'une semblable mesure, rien de plus juste et de plus conforme au génie de la Révolution. Eh bien, qui le croirait? Elle eut contre elle les révolutionnaires les plus ardents, et d'abord, le club des Jacobins. « Dans quel temps, s'écria Bazire, vient-on nous proposer ces choses? Dans un temps où nous allons juger le roi, dans un temps où il est nécessaire que le peuple soit tout entier pour nous! Défiez- vous de ce projet; quant à moi, je déclare que je le combattrai jusqu'à extinction. »Et ces paroles passionnées furent couvertes d'applaudissements.

Danton professait la même opinion et tenait le même langage. « Il faut, disait-il du haut de la tribune de la Convention, il faut se défier d'une idée jetée dans cette assemblée. On a prétendu que les prêtres ne devaient pas être salariés par le trésor public. On s'est appuyé sur des considérations philosophiques qui me sont chères ; car je ne connais d'autre Dieu que celui de l'univers , d'autre culte que celui de la justice et de la liberté. Mais l'homme maltraité de la fortune cherche des jouissances éventuelles; quand il voit un homme riche se livrer à tous ses goûts , caresser tous ses désirs , tandis que ses besoins, à lui, sont restreints au plus étroit nécessaire, alors il croit, et cette idée est consolante pour lui, il croit que, dans une autre vie, ses jouissances se multiplieront en proportion de ses privations dans celle-ci. Quand vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de morale qui auront fait pénétrer la lumière dans les chaumières, alors il sera bon de parler au peuple morale et philosophie. Mais jusque-là il est barbare, c'est un crime de lèse-nation de vouloir ôter au peuple des hommes dans les(juels il peut trouver encore quelques consolations. » Puis Danton proposait une adresse au peuple pour lui persuader que la Convention rx voulait rien détruire, mais tout perfcdionner.

A son tour, Robespierre s'éleva contre le projet de supprimer les fonds affectés au culte.

a Mon Dieu, écrivait il dans son journal, c'est celui qui créa tous les hommes pour l'égalité et pour le bonheur; c'est celui qui protège les opprimés et qui extermine les tyrans ; mon culte, c'est celui de la justice. Je n'aime pas plus qu'un

PROCÈS DU

autre le pouvoir des prêtres : c'est une chaîne de plus donnée à l'humanité , mais c'est une chaîne invisible , attachée aux esprits, et la raison seule peut la rompre. »

Sans aller, aussi loin que Danton, ijui avait mis au rang (les crimes de lèsc-nalion le projet de supprimer le salaire lies prêtres, et après avoir exprimé l'espoir devoir disparaître bientôt devant la jtratique des su Mimes maximes de

vertu et d'égalité enseignées aux hommes par le fils de Marie, l'adoration imbécile des fantômes créés par l'ambition des prêtres et la politique des rois, Robespierre signalait le danger de s'attaquer prématurément à des erreurs qui, par malheur, se trouvaient avoir encore dans l'ignorance d'un grand nombre d'esprits des racines profondes. Il mesurait l'effroi qu'éju-ouverait la partie la moins éclairée du peuple, ea

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