‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 54 sur 100 · CHAUMETTE · texte numérisé non relu

CHAUMETTE

4 décembre, inspirait Buzot, lorsqu'il pressa la Convention de décréter la peine de mort contre quiconque proposerait ou tenterait de rétablir la royauté sons (pielqtie dènominalion qur ce pût cire! Et ce qu'il y eut de plus extraordinaire, c'est que. par respect pour le principe de la souveiaineté du peuple . quolf[ucs Mcnta-nards se laisscrtut entraîner à professer des

maximes dont la Grironde s'empara comme d'une preuve décisive. Si la motion de Buzot passait, que devenait la liberté, ([ue devenait la souveraineté du peuple, appelée à sanctionne!' la Constitution? Voilà ce que di manda Bazire, et cela revenait à supposer que la nation pouvait vouloir un roi. A son tour. Merlin do Thionville, soutenu j ar Chabot, réclama ]jour les

assemblées primaires la liberté absolue d'opinion. Or, c'était là justement que la Gironde attendait ses adversaires. Plus de doute ! la Montagne était prise en flagrant délit de royalisme ! Le trio cordelier venait de trahir imprudemment les pensées secrètes du parti ! Louis XVI allait avoir un successeur, qui, tout couvert de son sang, ferait revivre sous un nom nouveau sa tyrannie. « La Convention nationale, s'écria Guadet, n'a point à regretter d'avoir entendu une opinion qui

donne la clé de certains projets » A peine cette flèche

empoisonnée a-t-elle été lancée, qu'un effroyable tumulte éclate. Ceux-ci applaudissent, ceux-là se répandent en exclamations furieuses. Bazire crie à la calomnie; Chabot et Camille Desmoulins assiègent la tribune sans pouvoir y monter. Le désordre est au comble, et la proposition de Buzot est votée avec scandale.

Laisser les esprits sous l'impression d'un pareil incident eût été, de la part de la Montagne, une faute grave. Robespierre demande la parole ; mais les Girondins, qui devinent ses intentions et craignent de perdre le bénéfice des maladroites déclarations du trio cordelier, les Girondins appellent à leur aide la tempête. La voûte retentit de clameurs passionnées. Robespierre est accusé de prétendre au despotisme de la parole. Les plus emportés crient : A r Abbaye. ! Mais le peuple qui encombre les galeries s'est ému en faveur d'un homme dont on semble ne maudire l'oppression que pour mieux l'opprimer. Robespierre paraît au milieu de la salle. Les spectateurs applaudissent ; il la traverse : les applaudissements redoublent. Il fallut l'entendre; et tout l'échafaudage des imputations girondines, il le renversa par ces mots, que Bazire, Chabot et Merlin écoutèrent avec une rés-ignatiom silencieuse : 0 Supposer qu'une nation a le- droit de s'asserw à la royauté, c'est outrager la souveraineté nationale. Une nation ne peut, sans crime, se donner un roi. »■ Il conclut en insistant pour la condamnation immédiate du monarque déchu. Mais, conformément à une opinion émise par Pétion, 1 Assemblée décréta qu'elle s'occuperait tous les jours, depuis midi jusf[u'à six heures, du procès de Louis XVI.

Le lendemain, Ruhl produisit ceux des documents trouvés dans l'armoire de fer qui montraient Mirabeau devenu le complice caché et l'instrument des complots de la Conr. Les preuves n'étaient que trop décisives : des voix s'élevèrent pour demander que son buste disparût de l'Assemblée et que ses cendres fussent retirées du Panthéon. Manuel voulait qu'on donnât un défenseur officieux à sa mémoire. Après un court débat, la Convention décida qu'un rapport sur ces propositions, diverses serait fait par le Comité de l'instruction publi({ue, et qu'en attendant, la statue de Mirabeau resterait couverte d'un voile.

Le club des Jacobins se crut tenu à moins de réserve. Sur la proposition du menuisier Duplay , vivement appuyée par Robespierre, le buste du coupable grand homme fut renversé, foulé aux pieds, mis en pièces. On fit subir le même sort au buste d'Helvétius ; et Robespierre, en poussant les Jacobins à cette démonstration violente, prouva une fois de plus combien sa philosophie différait de celle d'un homme qui, réduisant toutes nos facaltés à la sensibilité physique, s'était attaché à ét::iblir, dans son fameux livre de l'Esprit, que tous nos jugements, toute notre conduite se rapportent à un mobile unique : l'intérêt personnel. Briser limage d'Helvétius, s'était commettre assurément un acte d'intolérance; mais, d'un autre côté, c'était décrier, au sein d'une Révolution qui avait besoin de dévouement, l'apostolat glacé, le stérile apostolat de l'égoïsrae.

La lutte des partis continuait A son retour de Londres,

où le ministre Lebrun l'avait envoyé comme espion, et où il prétendait avoir pénétré les secrets de l'émigration royaliste, un intrigant, nommé Viard, était allé trouver Chabot, pour lui confier qu'en Angleterre, chez l'évêque de Saint-Pol-de-Léon, dans une réunion de ci- devant seigneurs et de prélats français, il avait entendu dire qu'au sujet du procès de Louis XVI, les émigrés comptaient sur Fauchet et sur Roland. La haine est crédule. Chabot crut tenir le sort de Roland dans ses mains, et la chose fit du bruit. Aussitôt, Viard, mandé à la barre de la Convention , est soumis à un interrogatoire sévère. Il répondit mal, balbutia, s'embarrassa dans des contradictions pitoyables, se conduisit enfin de manière à couvrir de confusion ceux qui l'avaient mis en avant. Chabot et Bazire étaient profondément humiliés, Marat écumait de rage , les amis de Roland triomphaient. Pour mieux accabler leurs adversaires , ces derniers demandèrent que Mme Roland , dont Viard avait prononcé le nom, fût appelée à la barre. C'était une espèce de coup de théâtre dont ils avaient habilement calculé l'effet.

Mme Roland parut en vraie déesse de la Gironde, dans une attitude où la fierté républicaine s'aUiait à une sage modestie ; et quand les transports excités par sa présence furent calmés , elle expliqua qu'elle ne connaissait point Viard ; qu'il s'était présenté à elle, néanmoins, comme dépositaire d'importants secrets, mais qu'elle l'avait renvoyé à son mari, n'ayant jamais été elle-même quà coté des affaires, ainsi que son rôle de femme le lui prescrivait.

Impossible de mieux répondre à ceux qui cherchaient à rendre Roland ridicule en assurant que son ministère était tombé en quenouille. Yiard fut arrêté ; et Mme Roland , dont la grâce et le bon goût avaient charmé l'Assemblée , traversa la salle au milieu d'acclamations parties de presque tous les bancs, tandis que Marat, montrant du doigt les galeries restées muettes, s'écriait : « Voyez le silence du publie ! Il est plus sage que vous. »

Et VAmi du peuple ne s'en tint pas là. « Non, écrivait-il quelques jours après dans son journal, non, rien n'égale Ihypocrisie, rastu£e, la fourbe et la profonde scélératesse des complots formés contre la liberté publique par la clique Roland.. Celui quia éclaté le 7 de ce mois les surpasse tous. Il paraît démontré aux yeux des lecteurs qui pensent, que toute cette affaire est un complot tramé par la clique Roland, et peut-être par sa. Pénélope, aidée de ses principaux servants, pour engager les patriotes du Comité de surveillance dans de fausses démarches et les donner en spectacle comme des imbéciles, toujours prêts à jeter l'alarme sur des faits faux.... L'indignation et la douleur que j'ai ressenties à la vue de ces lâches machinations ont si fort altéré ma santé, que je suis depuis trois jours dans mon lit avec la fièvre et la migraine. »

Quelque violent que fût ce langage, c'est à peine s'il égalait la violence des actes par où éclatait le fougueux génie de la Gironde. Poursuivie du secret désir de sauver le roi, mais convaincue que ce désir, elle ne pourrait impunément l'exprimer, encore moins le faire prévaloir, tant que siégeraient, en face d'elle, sur les bancs de la Convention, des hommes aussi audacieux que Marat, ou aussi influents que Robespierre, elle imagina de les chasser, en armant contre eux la provmce; et un beau jour, Guadet vint jeter brusquement au milieu de la Convention un projet de décret portant : que les Assemblées primaires seraient convoquées à l'effet de sanctionner le choix des corps électoraux et de rappeler les membres qui auraient perdu la confiance publkiue. Il n'a pas plutôt dit, que les Girondins se lèvent avec enthousiasme. A

PROUJ'JS DU ROI

quoi bon discuter? Le peuple est souverain, et c'est à sa souveraineté que la proposition rend hommage. Le mouvement dont les Girondins ont donné le signal se communique dans toute la salle avec la rapidité de l'éclair, et la Convention, sans avoir eu le temps dç se reconnaître, vote son sui- «ide. C'en était fait, si Manuel d'abord, Prieur ensuite, n'eussent montré l'abîme qui s'ouvrait. Manuel indiqua fort bien que ce dangereux renouvellement de la Convention, si subitement proposé, n'avait qu'un but : celui d'annuler, au moyen de la province, les choix électoraux de Paris, et d'éliminer certains hommes qu'on n'aimait pas. A son tour. Prieur s'étonna qu'à la veille du jugement de Louis XVI, on eût présenté une motion tendant à faire regarder ceux qui de valent le juger comme des représentants provisoires du peuple, indignes de sa confiance! A ces mots, un affreux tumulte s'élève. Honteuse de sa précipitation, l'Assemblée revient sur ses pas, et après quelques moments d'agitation, rapporte le décret qu'elle vient de rendre.

Tristes intermèdes, dans ce grand drame 1 Ils donnèrent heu à un pamphlet qu'Anacharsis Glootz publia sous ce titre : Ni Haral, ni Roland. Devant un public que fatiguaient et irritaient les querelles chaque jour suscitées par la Gironde, Clootz développa vivement la thèse résumée dans cette épigraphe : A bas les hommes! à l'ordre du jour les choses! Mais lui-même il tombait dans l'abus des personnalités, en disant « que Roland avait l'œil louche et Marat l'œil hagard , qu'il arrivait à Guadet d'avoir quelquefois trop dîné; que l'esprit et les grâces de Mme Roland étaient de nature à rendre agréable l'intérieur de la maison du ministre, mais qu'un ridicule commérage contre Paris rendait sa table fastidieuse; que Buzot était ascétique, et Kersaint trembleur; que le patriotisme de Barbaroux était pur comme les traits de son visage; que Rébecqui vendait des liqueurs; que Roland exerçait la dictature avec l'esprit de la Bouche-de-Fer, quinze

secrétaires et l'argent de la nation, etc., etc » Ainsi que

le fit observer un journal de Prudhorame, ce n'étaient point là des choses à l'ordre du jour.

A l'ordre du jour, il n'y avait, pour le peuple, que le procès de Louis XVI.

Dans la séance du 6 décembre, Quinette avait fait décider qu'une Commission de vingt et un membres présenterait l'acte énonciatif des crimes imputés à Louis XVI; que le lendemain, l'accusé serait conduit à la barre de la Convention et interrogé; que copies de l'acte énonciatif et des questions lui seraient remises; et qu'enfin le président l'ajournerait à deux jours pour être indéfiniment entendu.

La Commission fut aussitôt nommée, se mit à l'œuvre; et, dès ce moment, la surveillance à l'égard des prisonniers du Temple redoubla de rigueur.

Dans une visite que, deux mois auparavant, plusieurs municipaux avaient faite à celui qu'ils appelaient tantôt Louis de la Tour, tantôt Louis le dernier, Manuel, non content de contrister l'âme dif, monarque captif en lui apprenant les victoires de la République, avait donné l'ordre qu'on le dépouillât de ses décorations. « S'il a mis un habit royal à son lever, avait-il dit, il se couchera avec la robe de chambre du citoyen. » Or, depuis, mainte humiliation du même génie était venue mettre à l'épreuve la résignation du malheureux prince. Elle ne se démentit pas, Isrsque le 7 décembre, un municipal, à la tête d'une députation de la Commune, vint lire à Louis XVI un arrêté qui ordonnait d'ôter aux détenus « couteaux, rasoirs, ciseaux, can'fs, et tous autres instruments tranchants. » Aussitôt, tirant de ses poches un couteau et un petit nécessaire en maroquin rouge, le roi en ôt;i

des ciseaux et un canif, qu'il tendit aux municipaux. Puis, haussant les épaules : « On ne doit pas avoir peur de moi, » dit-il. Tandis que les municipaux faisaient dans l'appartement les recherches les plus exactes, Louis était allé s'asseoir j^rès de la cheminée. Un commissaire s'étant approché de lui, et voulant voir ce qui restait dans le nécessaire, il l'ouvrit, et montrant les pincettes qu'il tenait à la main . « Ces pincettes ne sont elles pas aussi un instrument tranchant?» demanda-t-il au commissaire, et il lui tourna le dos. Ce fut le seul signe d'humeur que lui arrachèrent ces perquisitions offensantes.

Les municipaux montèrent ensuite chez Marie-Antoinette, qu'ils trouvèrent moins résignée. « Si ce n'est que ça, s'écrial-tlk avec amerlume, il faudrait aussi nous enlever les aiguilles, car elles piquent bien vivement. »

Le 10 décembre, au nom de la Commission des Vingt-et- Un, le Montagnard Robert Lindet présentait à la Convention l'exposé historique des trahisons trop connues dont le roi s'était personnellement rendu coupable, et, le lendemain, le Girondin Barbaroux lisait, à la tribune, au nom de la même Commission, l'acte énonciatif des faits qui devaient servir de base au jugement.

On y imputait à crime au monarque déchu :

Les violences du 23 juin à Versailles; l'ordre donné alors aux troupes de marcher sur Paris ; la garde du château confiée au régiment de Flandre , les orgies oîi la cocarde nationale avait été foulée aux pieds ; les provocations qui, après avoir ensanglanté Versailles, avaient ensanglanté Paris; la violation du serment prêté à la fédération du 14 juillet; les tentatives de corruption pratiquées, à l'aide de Talon, sur plusieurs députés et, notamment, sur Mirabeau; les millions dépensés en trames perfides ; la conspiration des chevaliers du poignard ; l'approbation donnée aux égorgements de Nancy ; la lettre écrite à Bouille pour lui recommander de soigner <*; popularité, parce qu'elle serait utile; la déclaration royale laissée lors de la fuite de Varennes, et portant défense aux ministres de signer les actes émanés de l'Assemblée nationale; cette fuite clandestine pour rentrer en France l'épée à la main ; le massacre du Champ de Mars ; les sommes énormes indiquées sur les registres de Septeuil comme ayant servi à soutenir la cause des émigrés et à faire tomber les assignats; le silence gardé sur la convention de Pilnitz; l'appui prêté au soulèvement contre-révolutionnaire de la ville d'Arles ; le retard apporté à l'exécution du décret qui réunissait Avignon à la France, retard plein de sang et où s'était enveloppé le dessein de prolonger la guerre civile; l'inaction systématique du pouvoir exécutif à l'égard des terribles agitations de Nîmes, de Montauban, de Mande, de Jalès; les pensions payées sous mains aux ex-gardes du corps réunis à Coblentz ; l'argent subrepticement envoyé à Lavauguyon, à Choiseul-Beaupré, à Rochefort, à Mme de Polignac, à Bouille; le billet signé L. S. Xavier et Charles Philippe, prouvant que Louis XVI se' concertait en secret avec ses frères, au moment même oià il les sommait pubhquement, au nom de l'honneur, de rentrer en France et de ne pas déchirer le sein de la patrie, la mission — fait établi par une lettre de Toulongeon, commandant de la Franche Comté — la mission donnée aux commandants des troupes de désorganiser l'armée, de pousser les soldats à la désertion, et de les faire passer au service de Léojiold; le département de la Guerre livré à Dabancourt, neveu de Calonne : d'où la trahison de Longwy et celle de Verdun ; la protection accordée aux prêtres factieux; les gardes suisses retenus, contrairement à la Constitution et à un décret formel de l'Assemblée

législative; enfin la revue des Suisses dans la matinée du 10 août, et l'effroyable combat provoqué par la décharge que ces soldats étrangers avaient faite sur les citoyens.

Ce qui rendait le réquisitoire foudroyant, c'est qu'il avait pour base des documents irrécusables: registres de Septeuil; lettres de Laporte, avec apostilles de la propre main du roi; ordonnances de payement signées de lui; billet de ses deux frères trouvé dans son portefeuille ; correspondances secrètes, découvertes au fond de l'armoire de fer qu'il avait construite.

Il faut reconnaître, néanmoins, que parmi les actes rais à sa charge, qui'hpies-uns s'appuyaient sur des indices plutôt (]ue sur des preuves; et même, il en était dont on ne pouvait, sans injustice criante, le rendre responsable : le massacre du Champ de Mars, par exemple.

Quant aux faits antérieurs à l'acceptation de la Constitution, ils n'impli(|uaient en aucune manière la violation du pacte national, et par conséquent accusaient moins Louis XVI que le pouvoir absolu dont il avait hérité de ses ancêtres. Mais quoi ! pour faire absoudre ses attentats, le pouvoir absolu n'a-t-il qu'à en dérouler insolemment la chaîne traditionnelle? Le mal est-il légitimé par cela seul qu'il dure? Un homme n'est-il tenu de respecter la liberté d'un peuple qu'en vertu d'un engagement écrit sur un lambeau de parchemin? Non, non : le droit, celui que proclame la conscience universelle, ne dépend pas des chartes ; il les précède et les domine, il sert à les juger, et il est ce que le fait la nature des choses.

Aussi la culpabilité de Louis XVI ne fit elle, pour personne, l'objet d'un doute. Il y en eut qui essayèrent de le sauver par compassion; d'autres par générosité; d'autres par ])olitique.... Mais nul ne déclara le défendre par conviction de son innocence.

« Mon fils, je serais inconsolable de trouver votre nom dans la liste de ceux qui voteront la mort de Louis XVI » Voilà ce que le père de Camille Desmoulins lui écrivait, le jour même où fut présenté l'acte énonciatif. Adjuration vaine! Camille était convaincu que Louis était coupable ; il se tint prêt à demeurer inflexible.

Barère reçut de sa femme et de la mère de sa femme des lettres toutes mouillées de leurs larmes. Mais il était convaincu que Louis était coupable ; il ferma son cœur à la pitié.

Que Marat ait été inexorable ; qu'il ait résisté aux larmes d'une actrice du Théâtre Français, Mlle Fleury , qui l'implorait à genoux comme on implore la Divinité, il n'y a lien là qui doive surprendre; mais il fit j)lus ; lui qui jus- ([u'alors ne s'était montré que dans un sale costume, il s'habilla de neuf, voulant assiter avec un luxe inaccoutumé à l'interrogatoire de Louis XVI. D'où ce mot de Gorsas : « Il paraît que le procès et le jugement du roi sont des jours de fête pour cet orang-outang. »

Le 1 1 décembre, dès cinq heures du matin, la générale jjattit dans Paris, et des cavaliers, précédant quelques pièces (le canon, entrèrent dans le jardin du Temple. Cléry, prévenu ([uelques jours auparavant du décret qui appelait le roi à la liarre de la Convention, en avait informé la famille royale. Elle ne s'alarma donc point du bruit qu'elle entendait; mais uésirant paraître en ignorer la cause, elle feignit l'inquiétude. Louis s'était levé à sept heures, et il venait d'achever sa prière, lorsque le bruit du tambour parvint jusqu'à lui. « N'est-ce pas la générale? » demanda-t-il au commissaire Albertier, et il se mit à parcourir sa chambre en prêtant une oreille attentive au piétinement des chevaux dans la cour. Il monta déjeuner dans l'appartement des princesses, redes-

cendit, et, sur les instances de son fils, consentit à jouer avec lui une partie au siam. L'enfant perdit, n'ayant pu aller au delà du nombre seize, ce qid lui arracha ce cri : « Le nombre seize est bien malheureux! — Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais, « répondit I^ouis, vivement ému. Selon la narration de Cléry, il garda le silence, et le trouble de son cœur ne parut que sur son visage.

A onze heures, deux municipaux entrèrent. Ils venaient chercher le dauphin, qu'ils conduisirent chez sa mère. Louis, que cette séparation affligeait, se promena quelque temps d'un air agité, puis se laissa tomber dans un fauteuil, où il resta une demi-heure, la tète appuyée sur une de ses mains, et en proie à une rêverie douloureuse.

Il était une heure, lorsque le maire de Paris, Chambon, se ]irésenta, suivi de Chaumette, de Santerre et de plusieurs officiers municipaux. « Louis Capet. dit Chambon, je suis chargé de vous annoncer que la Convention nationale vous attend à sa barre. » Et il l'invita à descendre. Louis parut hésiter un instant, a Je ne m'appelle pas Capet, dit-il; mes ancêtres ont porté ce nom, mais jamais on ne m'a appelé ainsi. Au reste, c'est une suite des traitements que j'éprouve depuis quatre mois par la force. » Il ajouta : « Vous m'avez privé une heure trop tôt de mon fils. » Invité de nouveau à descendre, il s'y décida. Fusils et piques se dressèrent au bas de l'escalier, dans le vestibule. La cour était remplie de cavaliers bleu de ciel. Il pleuvait A la vue d'un uniforme qu'il n'avait jamais vu, Louis donna cpielques signes d'agitation, et un long regard qu'il jeta sur la tour au moment de la quitter sembla comme un suprême adieu de son âme.

La voiture du maire l'attendait; il s'y assit à côté de Chambon, et ne témoigna, durant le trajet, ni mauvaise humeur ni tristesse, regardant d'un air plus curieux que pénétré la foule accourue sur son passage. Il parla peu. Seulement, comme il passait devant les portes Saint-Martin et Saint-Denis, il demanda laquelle des deux on se proposait d'abattre.

Lorsque le carrosse entra dans la cour des Feuillants, l'Assemblée discutait la loi des émigrés, sur cette observation, puérilement dédaigneuse de Manuel, qu'on ne devait pas avoir l'air de trop s'occuper d'un roi, dùt-on faire attendre Louis à son arrivée. « Il faut que le silence des tombeaux effraye le coupable, » avait dit Legendre. Barère, qui présidait, s'exprima en ces termes : « Représentants, vous allez exercer le droit de justice nationale... L'Europe vous observe. L'histoire recueillera vos actions et vos pensées. Que votre attituile soit conforme aux fonctions que vous allez remplir. L'impassibilité convient à des juges. La dignité de votre séance doit répondre à la majesté du peuple français.... » Se tournant ensuite vers les galeries : « Citoyens des tribunes, vous êtes associés à la gloire et à la libellé de la nation dont vous faites partie. Vous savez que la justice ne préside

(pi'aux délibéi'ations tranquilles Les citoyens de Paris

n'ont qu'à se souvenir du silence terrible qui accompagna Louis ramené de Varennes, silence précurseur du jugement des rois par les nations. »

Louis parut. Son vi.sage était calme et sa contenance résignée. Nul symbole visible ne rappelait sa grandeur, maintenant évanouie pour jamais. Il portait une redingote noisette par-dessus son habit, et, comme Charles \", lorsque le colonel Harrison le conduisit du château de Hurst à Windsor, il avait la barbe longue. — « He had allowed his beard to grow. » — A l'aspect de cet homme, le roi, solitaire image des majestés humaines en détresse, un invincible attendrissement s'empara des natures les plus implacables Mant,

PROCÈS DU ROI

qui s'était paré pour ce spectacle, se sentit à demi vaincu. . Il s'est entendu cent fois appeler Louis, écrivait il le lendemain dans son journal, sans montrer la moindre humeur, lui qui n'avait jamais entendu résonner à son oreille que le

nom de majesté; il n'a pas témoigné la moindre impatience tout le temps qu'on l'a tenu debout, lui devant qui aucun homme n'avait le priviléL^e de s'asseoir. Innocent, qu'il eût été grand à mes yeu.\ dans cette humiliation 1 »

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