‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 55 sur 100 · ANACHARSIS CLOOTZ · texte numérisé non relu

ANACHARSIS CLOOTZ

Charles I", traîné devant le tribunal que lui avait imposé la Chambre des Communes, s'était montré plein d'intrépidité et de hauteur; le chapeau sur la tête, et le sourire de l'indignation sur les lèvres, il n'avait pas attendu pour s'asseoir que Bradshaw lui en donnât la permission ; il s'était étonné

qu'on prétendît le juger au nom des lois, lui en qui les his avaient leur source; et, lorsque reconduit à Whilehall, au milieu des outrages de la multitude, il s'était va insulté jusquelà qu'un homme de la foule lui cracha au visige, il s'était borné à dire avec un tranquille mépris: « Pauvres gens! i's

en ferairnl atilaiit à leurs yniéraux pour six pence » Tout autre fut ratlitudc de Louis XVI, ([ui avait étudie tragiquement l'hisluue de Gliarles I"', et la possédait très-bien. Il ne se dégrada par aucun acte de Lasse humilité; mais quand Barère prononça ces mots : « Louis, la nation française vous accuse. On va vous lire l'acte énonciatif des délits qui vous sont imputés; vous pouvez vous asseoir, » on eût dit d'un accusé ordinaire.

A l'interrogatoire au(juel il fut soumis, et qui n'embrassait pas moins de cinquante-sept questions, il opposa moins de sincérité que d'adresse. En résumé, ses réponses furent : « Cela est antérieur à l'acceptation de la Constitution; » ou : « C'est une affaire qui regarde les ministres; » ou : « Je n'ai aucune connaissance de cela; » ou : « J'en avais le droit dans ce temps-là; » ou : <> Je ne me souviens pas. » Feuillant, le journaliste du soir, raconta qu'au sujet de l'argent distribué par lui aux pauvres du ftiubourg Saint-Antoine, Louis s'était pris à verser des larmes : il n'en fut rien; tant que dura l'interrogatoire, l'accusé ne donna aucune marque d'attendrissement. Ce qui est vrai, c'est qu'à l'imputation d'avoir fait couler le sang du peuple, il répondit péremptoirement : « Non, monsieur, ce n'é^t pas moi. » A une question semblable, Charles I" n'avait répondu que par un sourire dédaigneux.

Le cercle des questions se trouvant épuisé, et Louis ayant demandé communication des pièces, le Girondin Valazé, qui avait charge de les lui communiquer, se fit remarquer par une vulgaire affectation d'insolence. Assis à côté du prévenu, dont la barre le séparait, il lui remettait les papiers par-dessus son épaule, sans même tourner la tête ; et lorsque celuici niait l'authenticité de certains documents, il s'écriait d'un ton ironique: Ah! ah! Conduite indécente, qui provoqua l'intervention de Barère et la censure de la presse républicaine !

On se demande par quel misérable compromis avec sa conscience, Louis XVI, dévot comme il l'était, put être amené au mensonger refus de reconnaître les pièces qui étaient de son écriture et où sa signature avait été apposée. Le fait est que, sommé de reconnaître les pièces désignées dans l'acte d'accusation et apostillées par lui, telles que les lettres de Laporte, Louis ne se fit point scrupule de les désavouer. Il alla jusqu'à nier les faits les mieux démontrés. C'est ainsi qu'à cette question : « Avez-vous fait construire une armoire de fer, au château des Tuileries, et y avez-vous fait renfermer des papiers? » il osa répondre : « Je n'en ai aucune connaissance. »

C'était trop de fausseté, et rien n'était plus propre à affaiblir l'intérêt qu'avait droit dinspirer une aussi grande infortune. Toutefois, l'Assemblée demeura jusqu'au bout silencieuse et grave.

Au sortir de la Convention, on fit passer Louis dans la salle des Conférences. Là, voyant Chaumette, qui mangeait un morceau de pain, il lui en demanda la moitié, car il n'avait rien pris de la journée, et il était cinq heures. « Volontieis, lui dit Chaumette, tenez, rompez; c'est un déjeuner de Spartiate. » L'ordre du départ arrivé, Louis remonta dans la voiture du maire, tenant à la main son pain, dont il ne mangea que la croûte. Comme il paraissait embarrassé de la mie, le substitut du maire, Colombeau, la prit et la jeta dans la rue. « Ah! c'est mal, s'écria aussitôt le roi, surtout dans un moment où le pain est rare. — Comment savez-vous cju'il est rare? dit Chaumette. — Parce que celui que je mange sent un peu la terre. « Il y eut un moment de silence. Puis, Chauiuv'Lte ayant repris ■ « Ma granJ'mère me disait toujours :

« Petit garçon, on ne doit pas perdre une mie de pain, vous « ne pourriez pas en faire venir autant. » — Monsieur Chau- « mette, dit Louis, votre grand'mère était, à ce qu'il paraît, « une femme d'un grand bon sens. »

La foule était innombrable autour de la voiture; mais elle ne criait pas, comme avait fait le peuple anglais en semblable circonstance, sur le passage de Charles I"" : Justice! justice! exécution! exécution! Ici les citoyens gardaient le silence. Quant à Louis XVI, il laissait errer ses yeux sur cette multitude muette et morne, en homme qui a perdu le sentiment de sa situation. Il demanda au procureur de la Commune s'il avait voyagé sur mer. « Oui, répondit Chaumette, j'ai fait la guerre sous Lamotte-Piquet. » Sur quoi, Louis XVI observa que ce Lamotte -Piquet était un brave homme. Il comptait les rues par oîi l'on passait, les appelait par leur nom. « Ah! voici la rue d'.... — De l'Égalité, interrompit Chaumette. — Oui, oui, à cause de.... » Il n'acheva pas!

Rentré au Temple, le monarque captif témoigna un ardent désir de voir sa famille. Ce désir n'ayant pas été satisfait, il en exprima la plus vive douleur, et prononça ces paroles touchantes : « Mais mon fils, mon fils, qui n'a que sept ans ! » Par malheur, il y avait dans Louis XVI une puissance de nature physique et un fond de vulgarité, dont ni ses vertus, ni la triste majesté de son abaissement ne parvinrent à effacer l'empreinte. On servit le souper; et le commissaire Albertier, qui était présent , put écrire dans son rapport : « Louis a mangé six côtelettes, un morceau de volaille assez volumineux, des au'"s ; il a bu deux verres de vin blanc, un d'Alicante, et il est allé se coucher. »

Toutefois, la pitié conservait encore sur beaucoup de cœurs son noble empire. Chaumette, à la suite des dures fonctions qu'il avait eu à remplir, se trouva mal. On a vu en quels termes Marat lui-même s'était exprimé sur l'attitude du roi déchu. A leur tour, les républicains qui dirigeaient les Révolutions de Paris flétrirent toute rigueur gratuite. Louis avait demandé un conseil; cette demande et le droit de le choisir lui furent accordés, dans la séance du 11 décembre, à la presque unanimité. Le lendemain, Thuriot ayant dit qu'il fallait « que le tyiaii portât sa tête sur l'échafaud, « de violents murmures l'interrompirent ; une voix lui cria : « Rappelez-vous votre cara tère de juge; » et il dut expliquer qu'il n'avait entendu parler que du cas où les crimes imputés à Louis seraient démontrés. Dans la même séance, un autre orateur déclara qu'une peine prononcée, sans que la défense eût précédé la condamnation, serait un assassinat, et, pour avoir murmuré, Duquesnoy fut rappelé à l'ordre par le président. Enfin, dans la séance du 15, il fut décrété, sur la proposition de Lecointre, que Louis pourrait voir ses enfants.

A la vérité, on ajouta au décret que ceux-ci ne seraient admis à communiquer avec leur mère et leur tante qu'après le dernier interrogatoire ; mais cette dernière disposition eut pour unique objet d'empêcher entre Louis XVI et Marie-Antoinette un concert de nature à tromper l'opinion.

Et certes, les défiances de l'Assemblée à cet égard avaient leur justification dans l'assurance avec laquelle le prévenu avait nié des choses de notoriété pubhque, de notoriété telle, que l'expertise des pièces, proposée par Thuriot, fut rejetée comme manifestement inutile et bonne tout au plus à prolonger le procès.

La Convention avait chargé quatre de ses membres d'aller porter au roi le décret qui l'autorisait à prendre un conseil Louis déclara choisir M Target, à son défaut M. Tronchet ou tous les deux si l'Assemblée y consentait. Il signa sa re-

PROCÈS DU ROI

quête, demanda qu'on lui fournît du papier, des plumes, de l'encre, et donna l'adresse de la maison de campagne de Tronchet. L'adresse de Target, il l'ignorait. La Commune avait décidé que les conseils de Louis XVI seraient fouillés jusque dans les endroits les plus secrets. L'Assemblée, instruite de cet ignoble arrêté, le cassa aussitôt avec indignation, et lefusa d'entendre Robespierre, qui eut le triste courage de vouloir, en cette occasion, couvrir la Commune.

Target, qui n'avait pas hésité à défendre le cardinal de Rohan, ne sut s'il devait prêter son ministère à Louis X\I. Il va trouver Barère, et le consulte. « Acceptez, lui dit Rarère, c'est votre devoir d'avocat. » Target ne s'attendait point, sans doute, à une pareille réponse; il prétexta son état de faiblesse, de maladie; et une lettre de lui, signée le républicain Target, ne tarda point à paraître, où il motivait son refus sur sa mauvaise santé et sur ce qu'il avait près de soixante ans.

Tronchet, lui, s'empressa d'accepter, cpioique presque septuagénaire, en déclarant que « celui qui se trouve appelé d'une manière si publique à la défense d'un accusé, ne pourrait refuser son ministère sans prendre sur lui-même de prononcer un jugement, téméraire avant examen , barbare après. »

A peine le refus de Target fut-il connu, que Barère apprit par un M. Daure, son oncle, que Malesherbes désirait lui parler. Non-seulement Barère reçut le vénérable magistrat; mais dès que ce dernier se présenta, il lui demanda, en lui offrant un fauteuil, la permission de se tenir debout. Malesherbes ayant alors parlé de son intention de s'offrir pour défenseur à Louis X\'I, « Monsieur, lui dit le futur membre du Comité de Salut public, si je n'étais membre de la Convention, ou si, étant membre de cette assemblée, je pouvais être défenseur du roi, j'accepterais de grand cœur une aussi noble fonction. — Votre opinion décide ma démarche, » répondit Malesherbes. Ils s'entretinrent ensuite des affaires publiques. « Elles sont bien embarrassées, dit Malesherbes; mais puisque vous avez tant fait de vous mettre en république, il faut vous y tenir, si c'est possible. »

Ce fut au sortir de cette entrevue, que le magnanime vieillard adressa au président de la Convention la lettre célèbre où on lit : « J'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, dans un temps où cette fonction était ambitionnée de tout le monde : je lui dois le même service, lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. »

Il y eut beaucoup d'offres du même genre. Narbonne , Lally-ToUendal, Bertrand de Molleville sollicitèrent la permission de venir de Londres. Des citoyens moins connus, Sourdat, Hue, Ducet, se proposèrent. Un certain Viguier publia des moyens de défense. Necker fit paraître un mémoire ({ui retraçait les bienfaits du règne de Louis XVI, avant la Révolution : les restes de la servitude abolis , la question préparatoire interdite, la corvée supprimée, les administrations provinciales rétablies, les états généraux convoqués. Une jeune femme écrivit à la Convention : « Je m'offre après le courageux Malesherbes, pour être le défenseur de Louis. Laissons- mon sexe à part : l'héroïsme et la générosité sont aussi le partage des femmes, et la Révolution en offre plus d'un exemple. » La lettre contenait ces paroles si belles et si profondes : « Il ne suffit pas de faire tomber la tête d'un roi pour le tuer, il vit après sa mort ; mais il est mort véritablement quand il survit à sa chute. »

Qui était celle qui s'offrait ainsi à « seconder, selon ses propres expressions, avec toute la force dun âge vert, un

vieillard de quatre-vingts ans? » C'était une femme bizarre, noble et légère, que la passion des grandes choses avait rendue républicaine, et que le culte du malheur rendit deux fois loyaliste. Elle se nommait Olympe de Grouges. Fille d'une revendeuse à la toilette, mariée à cpiinze ans, veuve à seize, ne sachant ni lire ni écrire, cjuoique possédée de l'amour des lettres, elle s'était attiré les morsures de plus d'un journal royaliste par ses élans révolutionnaires, ses aventures, et les hardiesses littéraires qu'on traçait sous sa dictée. Sa démarche en faveur de Louis XVI, toute généreuse qu'elle était, fit sourire. Sans se décourager, elle placarda sa lettre sur les murs de Paris. Mais les hommes du peuple s'en allaient déchirant l'affiche en disant : « Elle ferait mieux de tricoter des pantalons pour nos braves sans-culottes. »

Et pourtant, on ne la dédaigna point jusque-là, qu'on ne lui fît, plus tard, les honneurs de la guillotine. Ah! ce fut une des misères de la Révolution de n'avoir pas compris la dignité de la femme, et de ne l'avoir reconnue l'égale de rhomme que devant le bourreau!

Le procès du roi et les passions qu'il soulevait n'interrompaient point la vie intellectuelle de la Convention; car, dans ce temps-là même , Condorcet développait devant elle son })lan pour l'organisation générale de l'instruction publique, et Lanthenas, au nom du comité où s'élaboraient les questions relatives à l'éducation du peuple, présentait un rapport sur l'établissement des écoles primaires. Nous retracerons, quand l'heure viendra, les débats lumineux qui s'élevèrent autour de cette question suprême • ils ne faisaient alors que s'ouvrir; mais comment omettre un incident auquel ils donnèrent naissance? Le 14 novembre, en réponse au panégyrique que Durand-Maillane, un jurisconsulte, avait fait de la religion des prêtres, un Girondin, nommé Jacob Dupont, s'écria : I Le moment de la catastrophe est arrivé. Que tous les préjugés tombent! Il faut les anéantir ou que nous soyons écrasés.... En vain Danton nous disait-il piteusement, il y a quelques jours, que le peuple avait besoin d'un prêtre pour rendre le dernier soupir; moi, pour prouver qu'il n'est pas nécessaire au chevet du mourant, ce prêtre qui ne trompe pas Danton et qui vous trompe, je montrerai Condorcet fermant les yeux à d'Alembert!... Je suis athée. " Il y eut grande rumeur. Les uns se répandirent en exclamations qui condamnaient l'orateur, mais au nom de la raison seule; les autres lui crièrent : « Peu nous importe , vous êtes un honnête homme, »

Elles revivaient ainsi, au sein de la Convention, les deux écoles, si diverses, et néanmoins si glorieusement sœurs, que le dix-huitième siècle avait portées dans ses flancs. Ici, les disciples de d'Holbach; là, et à distance égale du Dieu des prêtres, le Dieu que le vicaire savoyard invoqua.

Or, ce ({ui est à remarquer, c'est le trouble que cet incident jeta dans le conseil des rois et dans le monde des diplomataç. Où s'arrêteraient ces hommes audacieux cjui, non contents de s'attaquer à tous les princes de la terre, prétendaient à détrôner le roi du ciel? Ce cri « je suis athée i produisit au dehors, suivant Carlyle, un sentiment de surprise et d'horreur.

Mais de quel autre coup, — et cette fois, c'était la Convention tout entière qui se montrait, — de quel autre coup l'Europe monarchique se sentit frappée, lorsqu'elle apprit que, le 16 décembre, sur la proposition de Cambon, l'indomptalile assemblée avait décrété ce qui suit :

« Dans les pays qui sont ou seront occupés par les armées de la Républi([ue française, les généraux proclameront surle-champ, au nom de la nation française, l'abolition des im-

ICO

pots existants, de la dîme, des droits féodaux, de la servitude personnelle ou réelle, des droits de chasse exclusifs, de la noblesse, de tous les privilèges

« Ils déclareront au peuple qu'ils lui apportent paix, secours, fraternité, liberté et égalité.

« Ils proclameront là suppression de toutes les autorités existantes et la souveraineté du peuple.

« Ils convoqueront tout de suite le peuple en assemblées primaires pour créer et organiser une administration provisoire.

« Tous les agents et officiers de l'ancien gouvernement, les nobles, les privilégiés, seront, mais pour la première élec ■ tion seulement, inadmissibles aux places d'administration ou

de pouvoirs judiciaires provisoires

« Seront mis sous la sauvegarde de la République française les propriétés appartenant au prince, à ses fauteurs et satellites volontaires, aux communautés laïques et reli gieuses. »

Et il fut décidé que les généraux français feraient aux peuples conquis à la liberté une proclamation qui commencerait en ces termes :

« Frères et amis, nous avons conquis la liberté, nous la maintiendrons.... Nous sommes venus pour chasser vos tyrans; ils ont fui. Montrez-vous hommes Ubres, et nous vous garantissons de leur vengeance, de leurs projets, de leur retour »

Les peuples sont les citoyens de la cité humaine. Tous ils sont comptables de l'oppression d'un seul, et non moins que le devoir, l'intérêt leur commande de s'unir devant les rois qui s'unissent. Telle était la haute signification du décret du 15 décembre 1792. Complément immortel de celui du 19 novembre, il assignait pour politique à la Révolution française le culte armé de la solidarité des hommes; et, sans lui créer d'autres ennemis que ceux qu'elle avait déjà, il posait les fondements de la république universelle, avec cette hardiesse magnanime qui, loin d'être la folie des révolutions, en est la sagesse.

Aussi donna- i-il une secousse au monde. Tous les cabinets s'agitèrent. Ils sentirent alors un peu tard que Mirabeau avait eu raison, lorsque Burke écrivait que la France nélait plus qu'un vide sin- la carie d'Europe, de lui réjjondre : Ce vide est un volcan.

De leur côté , les patriotes allemands qui avaient livré Mayence à Custine, saluèrent d'un long cri d'enthousiasme le décret sauveur; et il fit tressaillir de joie Danton, avec Cossuin, Camus et Lacroix, qui, envoyés en Belgi([ue comme commissaires , y travaillaient alors à combattre l'inlluence réactionnaire du clergé.

Quant à Dumouriez, qui dès cette époque portait la trahison dans son cœur, parce que ni le ministre de la guerre Pache, ni le rigide financier Gambon, ni l'Assemblée n'avaient jugé ù propos de ratifier ses marchés avec des fournisseurs avides, et de consacrer la dépendance où il s'était mis tles banquiers et des prêtres en se faisant leur débiteur; quant à Dumouriez, le décret du 1 5 décembre lui déplut fort. Lui qui avait folle ment tendu la main au clergé belge, c'est-à-dire à l'ennemi, lui qui n'avait pas compris que la transformation des biens nationaux était le seul moyen d'introduire les assignats en Belgique, et d'avoir de fargent, tout en dégrevant le peuple, il n'avait garde d'applaudir à la clause qui mettait sous le séquestre les biens appartenant aux communautés religieuses. n affecta de trouver « injuste et impolitique « (pie la Révolution cherchât à s'établir au dehors comme elle s'était établie en France, lorsque, déclarant nationaux, moyennant in

demnité, les biens abandonnés aux prétendus représentants du ciel par la crédulité sujierstitieuse de tant d'âmes trompées, elle avait fait de ces biens le gage des assignats, et réalisé de la sorte la première condition de son triomphe : la possibilité de vivre! Ainsi, ce même décret dont Lacroix et Danton se vantèrent en Belgique d'être les auteurs, tant il leur parut admirable, embarrassa Dumouriez au point qu'il ne chercha plus qu'à se débarrasser du fardeau.... de sa gloire républicaine.

Il s'était donc abaissé à une indigne comédie, ce héros hypocrite, quand, peu de jours auparavant, le 12 décembre, il avait proclamé les principes mêmes dont le décret du 1 5 fut l'expression solennelle, dans cette lettre par lui adressée à Anacharsis Clootz :

a Quartier général de Liège.

« Le général des sans culoUcs à Curateur des sans-culottes,

f< Les armes des républicains français ont triomphé des ennemis du dehors. Puissions-nous n'en plus avoir au dedans!.. Arrivons à la République universelle, en démontrant aux peuples la prospérité de la République française.... Toi, cependant, orateur du genre humain, poursuis ta généreuse carrière.... que la fraternité, la seule, la vraie religion, devienne le charme de notre existence et le lien de tous les cœurs. Adieu, voilà la douce philosophie de la nature. Pour- ([uoi faut-il que les canons et les baïonnettes soient les moyens de l'établir et de la propager? »

Cet étalage de beaux sentiments n'empêcha pas Dumouriez de tomber dans une sourde fureur, quand il vit que la Convention allait droit au fait. L'heure iipprochait où, pour lui, la mesure des griefs allait être comblée. Pache s'était mis en travers de ses mesures administratives; on avait cassé impitoyablement ses marchés; l'inévitable Cambon qui, de Paris, n'avait cessé d'avoir fœil sur lui, venait de faire créer un co-' mité d'achats, destiné à remj^lacer les compagnies des anciens fournisseurs, repaires de vampires; la Convention avait donné ordre d'arrêter deux entrepreneurs de marchés, nommés Malus et d'Espagnac, anciens agents de Calonne, auxquels le vainqueur de Jemmapes avait abandonné le soin de nourrir ses soldats, lorsque était dissipée à peine la fumée de la bataille : tout cela exaspéra l'orgueil de Dumouriez. Sa résistance à la propagande révolutionnaire de Danton et de Lacroix cessa d'être un mystère ; on sut combien il était opposé au désir qui poussait les Liégeois dans les bras de la France; et, tandis (pie le maréchal de Casiries écrivait de Spa : « Dumouriez aura le même sort que Lafayette, » Marat put écrire, sans trop d'invraisemblance . « Dumouriez désertera comme Lafayette. »

Sur ces entrefaites, de mauvaises nouvelles arrivées du dehors se répandent. On apprend que le général Beurnonville, chargé d'attaquer Trêves, dans une saison déjà très-avancée, fa tenté sans succès et s'est replié vers la Lorraine; qu'au premier bruit de la prise de Mayence, on a vu, à Coblentz, l'électeur, son ministre, son gouvernement, ses employés, rassembler à la hâte ce qu'ils avaient de plus précieux et s'enfuir, mais qu'au lieu de courir sur une ville à ce point terrifiée et de couronner ainsi son irruption en Allemagne, Custine, souid aux sollicitations de son état-major, est resté immobile; que son inaction a donné aux Prussiens du duc de Brunswick, rentrés en Allemagne, le temps de combiner une opération offensive et de venir menacer Francfort; que

PROCÈS DU ROI

Custine ne s'est mis en mesure de sauver cette ville, ni eu la couvrant, ni en risquant une bataille; qu'enfin, à la suite d'une attaque secondée par le soulèvement d'une partie de la population, Francfort, où une faible garnison de deux mille hommes se trouvait comme perdue, a reçu le roi de Prusse. Ce qu'on ignorait encore — le voile est soulevé aujourd'hui — c'est que le fils de Custine, le même (j;ui avait été envoyé au duc de Rrunswick avant l'invasion, pour le flatter de l'espoir d'une couronne, eut avec ce prince, durant le siège de Francfoit, une entrevue secrète dont le résultat ne fut sans doute pus sans iniluence sur l'inertie du général

français, et sur ce que ses démarches présentèrent d'absurde, de contradictoire, d'inexjjlicable. Car, tandis qu'il enjoignait au commandant de Francfort de se défendre, il promettait aux magistrats de leur épargner les horreurs d'un siège, et il se conduisit, depuis le commencement jusqu'à la fin, comme s'il y avait eu chez lui parti pris de sacrifier la garnison.

Il fallait masquer un tel revers : Custine, dans une lettre à la Convention, accusa les habitants de Francfort, et surtout la classe des bouchers, d'avoir livré la ville aux Hessois; il imagina la fable de dix mille poignards distribués à la po-

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