GARAT SIGNIFIE L ARRET AU ROI
clamations passionnées, le président s'élancer de son fauteuil au milieu d'un orage de réclamations, et, suivi de tout le côté droit, lever brusquement la séance, tandis que, pour la continuer quand même, près de trois cents membres de la gauche restaient tumulfuairement attroupés au milieu de la salle- le 19, la question fut reprise. Et, dans cette occasion encore, on put juger de l'indiscipline de la Gironde, indiscipline qui fut sa faiblesse, mais qui l'honore, en prouvant sa sincérité. Soutenu par Buzot, le sursis eut Barbaroux pour adversaire Où ils s'accordèrent trop bien, ce fut dans leur fébiile ardeur à demander qu'en chassant de France le duc d'Oiléans, on frappât le parti qui, selon les propres paroles
de Buzot, « ne voulait la mort de Louis XVI que pour placer sur le trône un autre roi. •> Banalité calomnieuse, à laquelle, cette fois, Bobespierre et Danton ne répondirent que par le silence du mépris! Bobespierre s'était prononcé, la veille, contre tout ajournement. Brissot appuya le sursis par des considérations tirées de la crainte qu'une précipitation cruelle n'enlevât à la Bévolution française les amis qu'elle comptait déjà en Angleterre, en Irlande, en Amérique. Prenez-y garde! s'écriait-il, l'opinion des peuples en Europe vaut po r vovx des armées. Et à cette opinion, une chose donnait beaucoup de poids ■ c'était l'apparition de Thomas Paine à la tribune avec un manuscrit, dont Bancal avait donné lecture et dans
lequel le célèbre étranger plaklail la cause du sursis, « au nom de tous ses frères d'Amérùjue. » Venant d'un démocrate tel que Thomas Paine, d'un homme qui avait vécu parmi les Américains, d'un penseur, cette déclaration parut si dangereuse à Marat que, pour en détruire l'effet, il n'hésita pas à s'écrier : « Je dénonce le truchement. Je soutiens que ce n'est point là l'opinion de Thomas Paine. C'est une traduction infidèle. " Mais, plus que par cette supposition brutale et gratuite de Marat, le vote définitif fut déterminé par linsinuante éloquence de Barère. Nul mieux que lui ne savait le langage qu'il fallait tenir à ceux du centre. Ce fut, chose singulière, comme une mesure scandaleusement inhumaine qu'il combattit le sursis. Faire dépendre de tel mouvement, de telle marche d'une armée que l'on combat, la vie d'un homme, quoi de plus cruel! Quelle était donc cette diplomatie nouvelle qui s'en allait promenant une tête dans les Cours étrangères, et stipulant le salut ou l'exil d'un condamné pour premier article d'un traité de paix? Il fut procédé à lappel nominal; et 380 voix, contre 310, décidèrent que lu roi serait exécuté dans les vingt-quatre heures!
La. dernière fois qu'il avait quitté M;desherbes, Louis XVI lui avait fait promettre de revenir. Ne le voyant pas reparaître et ignorant que la Commune lui avait interdit l'entrée du Temple, il conçut de cette absence une inquiétude fort vive, quoique tempérée par sa résignation de chrétien. Cléry raconte, à ce sujet, que son maître lui ayant donné à deviner, dans un ancien Mercure de France, un logogriphe dont il avait été frappé : « Comment, lui dit-il, vous ne le trouvez pas:? Il m'est pourtant bien applicable! Le mot est saciificc. » Il voulut avoir le volume de Y Histoire d'Angleterre où se trouvait la mort de Charles I", et passa à méditer sur un sort si semblable au sien le peu d'heures qui lui restaient à vivre!
Le 20, deux heures sonnaient à l'horloge du Temple, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit. C'était le Conseil exécutif qui entrait, précédé par Santerre. Garât s'avança. Bien qu'intérieurement ému d'une compassion respectueuse pour une dussi grande infortune, le ministre de la justice avait dû se rappeler que, mandataire des organes du seul et vrai souverain, le peuple, il venait notifier à un coupable son arrêt. Il se présentait donc, le chapeau sur la tête « Louis, dit-il, la Convention nationale a chargé le Conseil exécutif provisoire de vous .,xgnifier ses décrets des 15, 16, i9 et 20 janvier. Le secrétaire du Conseil va vous en faire la lecture. " Grouvelle alors déploya le liécret, et d'une voix faible, tremblante, lut la sentence. Louis- écouta cette terrible lecture, sans qu'aucune altération parût sur son visage. Seulement, au mot cuns/jiration, un sourire d'indignation anima ses lèvres. Il remit à Garât une lettre dans laquelle il demandait à la Convention un délai de trois jours pour se préparer à paraître devant Dieu , l'autori sation de communiquer librement avec un prêtre; moins do rigueur dans les mesures de surveillance dont il était l'objet, et la faculté de voir sa famiUe. Il recommandait aussi d'une manière touchante à la bienfaisance de la nation les personnes pauvres qui lui étaient attachées Garât prit la lettre; et comme il sortait, le roi tirant de son portefeuille une adresse, la lui remit. Elle n'était pas de son écriture et portait : Monsieur Edgeioorth de Firrnont, n" 183, ruu du Bac.
Après le départ du ministre de la justice, Louis rentra dans sa chambre, et appelant par son nom un officier municipal de service « Vous m'avez montré de la sensibilité, lui dit-il en lui serrant la main, et je veux vous donner une marque de confiance... » A ces mots, le municipal, effrayé, recule, a Ne craignez rien, continue Louis; je ne vous proposerai rien qui puisse blesser votre délicatesse. " Il alla ouviir
un secrétaire, et voyant l'embarras de l'officier municipal augmenter, il se hâta de lui expliquer que le service qu'il attendait de lui consistait à faire tenir à M. de Malesherbes trois rouleaux formant 125 louis qu'il lui devait. Il exprima ensuite le désir d'être laissé seul, et les officiers municipaux se rethèrent aussitôt, mais dans un cabinet d'où ils pouvaient, à travers une porte vitrée", suivre tous ses mouvements. Pendant près d'une demi-heure il se tint debout, dans un état d'immobilité et d'absorption presque absolue. Puis, il eut un mouvement soudain de vivacité, et on le vit se promener dans sa chambre d'un air agité. Parmi les officiers municipaux présents se trouvait un tailleur de pierres, nommé Mercereau, lequel portait encore le chapeau à trois cornes rabattu sur le devant et le tablier de maçon avec lesquels il était allé, peu de temps auparavant, présider le Conseil général. Louis XVI étant passé de sa chambre dans celle des commissaires, et rencontrant du regard la déclaration des droits de l'homme., suspendue au mur : « Ah, dit-il; — et il la montrait à Mercereau. — Si l'on avait suivi cet article, on aurait évité bien du désordre. » Mercereau répondit sans trop savoir ce qu'il disait : « C'est vrai. < L'article portait : « La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires; nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée. »
La nouvelle Commune , celle qui remplaçait la fameuse Commune du 10 août, celle enfin dont Hébert faisait partie, avait toujours dépassé, à l'égard du prisonnier, la mesure des précautions nécessaires, au point de s'attirer le blâme des journaux républicains dignes de ce nom : les visions d'une surveillance fanatique redoublant à mesure qu'approchait le terme funèbre, un arrêté fut rendu qui, pour empêcher toute possibilité de suicide, interdisait à Louis XVI, pendant ses repas, l'usage d'un couteau et d'vine fourchette. Si bien que, la veille de sa mort, on le réduisit à rompre son pain avec ses doigts et à couper avec sa cuiller la viande qui lui fut servie. Rigueurs barbares, et presque plus stupides encore que barbares, qui, selon la remarque du journal républicain de Prudhomme , donnaient à un criminel d'Etat l'attitude d'un martyr!
Dans l'intervalle la Convention avait statué sur les demandes de Louis XVI, et décidé qu'il était libre d'appeler tel ministre du culte que bon lui semblerait; qu'il pourrait voir sans témoin et librement sa femme, sa sœur, ses enfants; que la nation, toujours grande et toujours juste, s'occuperait de sa famille, et qu'il serait accordé aux créanciers de sa maison de convenables indemnités. Une seule des demandes du prisonnier, celle du sursis, était rejetée, comme contraire à une décision définitive
Garât fit aussitôt prévenir l'abbé Edgeworlh de Firmont, et, le prenant dans sa voiture, se rendit au Temple. Impartial presque jusqu'au scepticisme, mais d'une nature ouverte aux impressions généreuses, Garât se voyait forcé de remplir, en sa qualité de ministre de la justice, une mission dont la sévérité répugnait à son cœur, et, d'autre part, la résignation chrétienne de Louis XVI l'avait touché; il ne s'en cacha point à l'abbé de Firmont; mais celui-ci ne répondant rien à cette confidence délicate, le mandataire des juges et le confesseur du condamné achevèrent la route en silence. Il était six lieures du soir, lorsque Garât informa le prisonnier de l'accueil fait à sa demande. Louis écouta et s'abstint de toute observation. L'unique pensée qui, évidemment, le préoccupât, c'était d'avoir un confesseur. « Avez-vous fait avertir l'abljé de Firmont? » rHt-il à Garât. Le prêtre parut, et sur
EXÉCUTION DE LOUIS XVI
un sit?ne de Louis XVI, les assistants s'étant retirés, ils passèrent Tuii et l'autre dans le cabinet voisin. Là, point de tapisserie, point d'ornements; un mauvais poêle de faïence, une table, trois chaises de cuir. « Me voici donc arrivé, dit
riiôte de ce triste séjour, à la grande affaire qui doit ra'occuper tout entier ! » Il parlait de l'affaire de son salut. Il se mit à lire son testament, il le lut deux fois. Puis, il s'enquit de son clergé, de la situation de l'Église, du cardinal de la Ro-
chefoucauld, de l'évèque de Glermonl, de l'archevêque de Paris, surtout. Au milieu de cette conversation, si caractéristique, un commissaire entra : il venait annoncer que la famille était descendue.
De même que Louis XVI, Charles P'^ d'Angleterre, après
.a condamnation à mo.t, avait obtenu de voir ses enfants et de recevoir les soins spirituels d'un ministre de ses croyances Il ne restait plus alors de sa famille, en Angleterre, que la princesse Elisabeth et le petit duc de Glocester, âgé de huit ans, Charles prit l'enfant sur ses genoux, et l'ayant em-
IIISTUIUE I)K LA HKVOLITIUN FRANÇAISE
l)ra^-.sù : « Mon iA^, lui di; -il. ils vont couper la tète à. ton père, et ils voudront ensuite le faire roi. Mais fais bien attention à ceci, tu ne dois pas être roi aussi longtemps que les frijres Charles et James seront en vie. Ils couperont la ièle à tes fi'ères quand ils pourront les saisir, et à toi aussi ils finiront par te couper la tête. C'est pourquoi, ne te laisse pas faire roi par eux » L'enfant répondit, en sanglotant : « Je me laisserai jilutôt couper en morceaux. »
L'entrevue de Louis XVI avec sa l'amille dura plus de deux heures. Ce fut une scène déchirante Le roi assis, la reine à sa gauche, la princesse Elisabelli à sa droite, la (ille de celui
qui allait mourir en face de lui, et debout entre ses jambes, un enfant à peu près de l'âge qu'avait le duc de Glocester quand Charles L' mourut, et tous ces êtres si chers l'un à l'autre confondant leurs embrassements, échangeant leurs adieux suprêmes, mêlant leurs sanglots.... Quelle accusation contre la peine qui brise à jamais le lien des âmes et met au hasard des jugements humains le droit à la vie! Car, vous aussi, comme les quelques rois dont on a porté le deuil, vous les avez connues, les heures pleines d'angoisse, pauvres soldats de la vérité vaincue ou de li ii'. erté trahie, martyrs obscurs, .saints du peuple, dont nul n'.i compté les derniè-