‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 8 sur 100 · INVASION DE L ASSEMBLEE AU 20 JUIN · texte numérisé non relu

INVASION DE L ASSEMBLEE AU 20 JUIN

sans toutefois l'adopter, convoqua sur-le champ le Directoire pour la lui soumettre. Le résultat fut qu'on ne devait pas composer avec la loi. Nouvelle lettre de Pétion, très-vive, très-pressante. Le Directoire déclara sèchement qu'il persistait.

C'en est fait : on n'est plus séparé que par une nuit de l'événement prévu. Que porte-t-il dans ses flancs? Les sections sont rassemblées, elles veillent. Ceux qui les président échangent entre eux des lettres passionnées touchant la cérémonie du lendemain. Aux Quinzc-^'ingts, Chabot fait décider

qu'on ira à l'Assemblée « sans armes, par une dépulation conforme à la loi. » Mais des émissaires de la Grironde parcourent les c{uartiers populeux et leur soufflent de plus audacieuses pensées. La terreur est aux Tuileries. Depuis deux jours, le roi a déposé son testament chez trois notaires, et la famille royale a fait aux personnes attachées à son service les derniers dons de son souvenir. Car on parle d'un régicide froidement médité, et l'on commente d'une manière sinistre certaine caricature qui, les jours précédents, a couvert les murs des quais... Elle représentait Louis XVI jouant au pi-

quel avec le duc d'Orléans, portant la main à sa couronne pour la retenir, et disant : J'ai écarté les cœurs, il a pour lui les piques.... J'ai perdu la partie.

Du reste, à l'Hôtel de Ville, immobilité complète, silence de mort. Seulement, Roraainvilliers, commandant de la garde nationale, a envoyé prévenir les chefs de bataillon de se tenir prêts à marcher.

Le 20 juin, de grand matin, Pétion écrivait aux commandants des divers postes d'obéir au Directoire, et en même temps il chargeait plusieurs officiers municipaux d'aller dans les faubourgs demander respect pour la loi.

Déjà tout était en mouvement. De chaque maison sortaient, se hâtant vers les points de réunion convenus , hommes armés ou sans armes , en uniforme bleu ou en haillons , gardes, bourgeois, femmes, enfants. Un volontaire courait de rue en rue, tenant un papier à la main, et lisant : Tous les citoyens de la section se rendront au quartier général, armés des armes qu'ils voudront. Saint-Prix. Mensonge d'insiugé ! L'ordre était libellé en ces termes : Tous les citoyens dii la section se rendront an quartier général, pour être prêts à marcher au premier siijnal. Saint-Pbix. De sorte que les chefs royalistes ne pouvaient pas même trouver un homme qui consentît à lire leurs proclamations sans les altérer I

Au poste du Val-de Grâce, autre circonstance caractéristique, ce fut la garde nationale elle-même qui fit signe aux gens à piques de s'emparer des canons; et lorsque, la pâleur sur le iront, la rage dans le cœur et l'épée au poing, Saint- Prix accourut pour les défendre, pas une voix sympathique n'applaudit à son courage , et , sauf deux officiers , tous ses camarades l'abandonnèrent.

L'entraînement était donc général, et toutefois la violence n'avait aucun empire sur les âmes. Joie, curiosité, bonne humeur, voilà ce qu'exprimaient les physionomies. On se faisait une fête de défiler devant l'Assemblée. Plusieurs avaient eu déjà cet honneur : pourquoi pas tous? Gela n'était pas juste. Et puis, on serait admis dans la demeure royale, peut-être; on pourrait voir, et de près, le roi, la reine, leurs enfants, que beaucoup n'avaient jamais vus. Aussi, quelle impatience! On ne marchera donc pas? disaient les uns; et les autres de répliquer : El qui nous en empêcherait? La confiance était entière : est-ce que Pétion n'était pa^là?

Ainsi pensait, ainsi parlait le peuple au faubourg Saint- Antoine, quand les officiers municipaux se présentèrent pour le haranguer. Et comme ils furent touciiés du cordial accueil qu'ils reçurent! Tous ces hommes jugés si farouclies par la Cour, répondaient à la fois qu'ils connaissaient la loi parfaitement; qu'ils n'entendaient pas y manquer; que leurs motifs étaient purs; que tous faisaient bien, les officiers municipaux en remplissant leur devoir de magistrats, et eux en remplissant leur devoir de bons citoyens.... Mais qu'on ne s'avisât pas de leur opposer des canons ! Ils en avaient, eux aussi. Et ils les montraient d'un air résolu. Les envoyés de l'Hôtel de Ville résistèrent tant qu'ils purent; mais enfin les plus animés crièrent : Allons ! allons ! en voilà bien assez. En avant, M. le commandant! L'ordre fut donné: tout le faubourg s'ébranla.

Cette marche n'avait rien du caractère sombre, épouvantable, que tant d'écrivains se sont complu à lui attribuer. Ce n'étaient ni apostrophes insultantes, ni sarcasmes atroces, ni éclats de -voix succédant à des intervalles de silence farouche; on marchait paisiblement, gaiement. Vous eussiez dit un fleuve immense grossi dans son cours par des milliers de rivières et de ruisseaux. La fraternité et l'égalité faisaient les honneurs de cette fête où s'avançaient pêle-mêle, et se don-

nant le bias, des gardes nationaux, des artisans, des invalides presque centenaires, la corporation des charbonniers, les forts de la halle, des mères suivies de leurs enfants. Nulle bannière injurieuse ne flottait au .vent; nulle pique n'apparaissait surmontée d'allégories menaçantes : les emblèmes effrayants dont on a tant parlé ne se produisirent aux Tuileries et à l'Assemblée que plus tard : ils furent comme improvisés dans la scène de l'invasion et grâce à son tumulte. Les inscriptions adoptées par le cortège étaient : La nation et la loi! — Quand la patrie est en danger, tous les sansculottes se lèvent. — Nous ne voulons que l'union. — Avis à Louis XVI. — Peuple, garde nationale, nous ne faisons qu'un cri..., et autres devises du même genre. Ceux-ci, il est vrai, étaient armés de piques; ceux-là de bâtons ferrés, de haches, de marteaux, même de pelles et de couteaux emmanchés ; mais beaucoup étaient sans armes d'aucune espèce; et quant aux citoyens qui, non moins inotïensifs, avaient trouvé plaisant de prendre une sorte d'allure guerrière , ils avaient si peu pour but •■ de multiplier l'horreur de la mort en la présentant sous mille formes cruelles et inusitées, » que partout on apercevait, se confondant avec le fer et l'acier, des épis de blé, des rameaux veits et des bouquets de fleurs. Une joie franche animait ce tableau mouvant, gagnait jusqu'aux âmes rebelles ; et il ne faut pas s'étonner si Pétion, dans son rapport imprimé, put écrire : « Je restai jusqu'à deux heures et demie à la maison commune. Toutes les nouvelles étaient excellentes; le spectacle était beau; de la joie, de la gaieté; les {propriétés étaient respectées; pas une plainte particulière. Je me rendis à la mairie plein de calme et de sécurité. »

Ce qui forme aujourd'hui la rue de Rivoli, depuis le château jusqu'à la rue Castiglione, formait alors la cour du Manège, bâtiment d'environ cent cinquante pieds de longueur que l'Assemblée constituante avait approprié à son usage, lorsqu'elle quitta Versailles, et qui s'étendait parallèlement à la terrasse des Feuillants. Arrivée à la hauteur des Tuileries, après avoir monté la rue Saint-Honoré, la foule aurait pu, ])our pénétrer jusqu'à la salle de l'Assemblée, entrer dans la cour du Manège; mais cette cour était longue, étroite : il parut dangereux de s'y engager. On préféra donc suivre la rue Saint-Honoré jusqu'à la hauteur de la place Vendôme, et se présenter par la porte des Feuillants.

Mais dans ce moment même, l'admission des pétitionnaires était, au sein de l'Assemblée, l'objet d'un débat orageux. Rœderer était venu lui faire part des craintes du Directoire, en appeler d'une tolérance anarchique à l'exécution stricte de la loi, et il avait terminé son discours par ces paroles fermes : « Nous demandons que rien ne diminue l'obligation où nous sommes de mourir pour le maintien de la tranquillité publique. «

La conduite des Girondins en cette circonstance mérite d'être remarquée. Au fond, il ne leur échappait pas qu'ouvrir l'Assemblée à des bandes de visiteurs en armes, c'était mettre à la merci de toutes les séditions possibles la liberté de ses débats, l'indépendance de ses votes, la dignité de ses membres, la perdre enfin ; mais par un aveuglement ordinaire aux partis , ils s'imaginaient qu'il serait toujours à temps d'arrêter, quand il leur deviendrait contraire, un élan qu'ils entendaient favoriser, tant qu'il leur restait favorable. Ils ne prévoyaient pas le 31 mai]

Vergniaud n'hésita donc pas à opiner qu'il fallait permettre à la multitude de défiler devant l'Assemblée, s'apjjuyant sur l'exemple qu'en avait donné l'Assemblée constituante d'abord, puis la Législative, lorsque, le 9 avril, elle avait ad-

LE PEUPLE AUX TUILERIES

mis la foule se pressant sur les pas des Suisses de Ghâteam-ieux. Il reconnaissait d'ailleurs la gravité des circonstances , laissait percer l'appréhension , vague encore et cependant importune, que lui causaient les futurs périls..., et proposait qu'une députation de soixante membres se rendit chez le roi jusqu'à ce que l'attroupement fût dissipé. Duraolard appuya cette dernière partie de la motion de "\ ergniaud, mais en repoussant celle de l'admission des gens armés. Ramond était k la tribune et s'attachait à réfuter Yergniaud, ([uand tout à coup on remet au président un billet du commandant de la garde.... Huit mille hommes armés insistaient pour être admis ! « Puisqu'ils sont huit mille, s'écrie Galvet d'une voix ironique et amère, puisqu'ils sont huit raille et que nous sommes seulement sept cent quarante-cinq, je propose que nous levions la séance. » Galvet est rappelé à l'ordre. Ramond reprend : « Si huit mille hommes attendent à votre barre votre décision, vingt-cincf millions d'hommes ne l'attendent pas moins. Je continue.. .» Mais pressé par l'impatience des auditeurs, il finit en demandant qu'au moins les pétitionnaires déposent leurs armes à la porte. Guadet s'y oppose et rappelle les précédents. c Allons, s'écrie Mathieu Dumas, voici l'heure suprême où il faut faire son devoir! » A peine ces mots sont-ils prononcés, que l'irruption des pétitionnaires, qui paraissent à la barre, et les applaudissements enthousiastes des tribunes, jettent l'Assemblée dans la plus grande confusion. Debout et irrités, les membres du côté droit protestent, ils invoquent l'inviolabilité du sanctuaire de la loi : « L'Assemblée n'a pas encore piononcé. Retirez-vous! Retirez-vous! » Et, respectueuse jusque dans les emportements de son patriotisme, la députation se retire. Alors seulement son admission fut mise aux voix et décrétée.

Elle rentre, et Huguenin, son orateur, lit une pétition pleine de colère, pleine de menaces, et qui , à cause de cela même, répondait fort peu aux dispositions de la foule :

« .... Au nom de la nation, qui a les yeux fixés sur cette

viUe, nous venons vous assurer que le peuple est debout

La trame est découverte, l'heure est arrivée; le sang coulera, ou l'arbre de la Liberté que nous venons planter ileurira en paix.... Le pouvoir exécutif n'est point d'accord avec vous,

témoin le renvoi des ministres patriotes Les ennemis de

la patrie s'imagineraient-ils que les hommes du 14 juillet sont endormis? Leur réveil est terrible.... Nous nous plaignons, messieurs, de l'inaction de nos armées; nous demandons que vous en pénétriez la cause. Si elle dérive du pouvoir exécutif, qu'il soit anéanti!... Le peuple est là, il attend dans le silence une réponse digne de sa souveraineté Législateurs, nous demandons la permanence de nos armes jusqu'à ce que la Constitution soit exécutée ...»

Français de Nantes présidait. Il répondit, avec un courage qui n'excluait jtas l'habileté, que les trames des conspirateuis seraient déjouées, mais qu'aux lois seules il appartenait de venger le peuple.

Les pétitionnaires ayant ensuite traversé la salle au milieu des applaudissements du côté gauche et des tribunes, l'Assemblée décréta que les citoyens des faubourgs Saint-Marcel et Saint- Antoine seraient admis.

Pendant ce temps, voici ce qui s'était passé au dehors.

L'avant-garde de .l'armée populaire s'étant -trouvée arrêtée au seuil de l'Assemblée, dont la porte n'avait laissé passer que les commissaires, une foule ardente s'était jetée dans le passage qui conduisait à la terrasse des Feuillants ; mais aussitôt des ordres partis du château avalent fait fermer la grille du jardin. Alors, renonçant à planter sur la terrasse l'arbre

de la Liberté, ceux qui l'escortaient se détournèrent dans le potager des Gapucins, à quelques pas de là, et ce fut, faute de mieux, à cette terre classique des préjugés anciens qu'ils confièrent l'emblème de la foi nouvelle .

Mais, le long de la rue Saint-Honoré, la multitude arrivait de plus en plus dense ; elle arrivait comme la mer, les vagues poussant les vagues ; et elle s'amoncelait dans le passagç sans issue, et elle y écumait. A la fin, l'engorgement devenant efi'royable, la pression meurtrière, des clameurs s'élèvent, et la grille tremble sous des coups redoubles. Trois officiers municipaux, Mouchet , Roucher Saint-Sauveur et Roucher-René, accourent; ils essayent de calmer le peuple; mais on leur répond par ce cri : Nous ciouffons! En ce moment, au lieu d'ouvrir la grille, un officier nommé Tassin, qui se trouvait dans l'intérieur du jardin, fait avancer des canons. Le sang allait donc couler à flots, si les officiers municipaux, saisis d'effroi, ne se fussent entremis. Revêtus de leurs écharpes , ils arrêtent les canons, et se rendent en toute hâte au château pour parler à Louis XVI.

Le roi était dans sa chambre à coucher, entouré de personnes toutes vêtues de noir, parmi lesquelles Terrier-Monteil, ministre de l'intérieur. A ])eine introduits , les trois officiers municipaux se plaignirent de ce que la porte donnant sur la terrasse des Feuillants eût été fermée. Mouchet dit que le rassemblement marchait sous l'égide de la loi; c[u'il se composait de citoyens paisibles conduits par le désir de célébrer l'anniversaire du Jeu de Paume; que ces citoyens étaient armés des mêmes aimes et portaient les mêmes habits qu'à une époque glorieuse ; que l'aspect des canons pointés contre eux leur avait causé une indignation profonde, parce qu'ils ne méritaient pas d'être soupçonnés. Le roi répondit : « Vous devez faire exécuter la loi. Entendez-vous avec le commandant de la garde. Si vous le jugez nécessaire, faîtes ouvrir la porte de la terrasse des Feuillants, et que les citoyens défilant le long de cette terrasse sortent par la cour des écuries. »

Cet ordre avait déjà cessé d'être nécessaire; car l'Assemblée venait d'admettre l'admission de la foule, comme il a été raconté plus haut, et c'était par la porte de la salle des délibérations, toute grande ouverte, qu'elle s'écoulait maintenant.

Spectacle inouï! On vit entrer pêle-mêle des musiciens, les gens à piques, forts de la halle et charbonniers, des gardes, des mendiants, de curieuses jeunes filles, de pauvres mères traînant par la main leurs enfants demi-nus, et dont le visage pâle souriait. C'était une revue de cette civilisation pleine de navrants contrastes, fille de l'ignorance mariée au crime. La misère était là, mais con>me en vacances. Les fusils, les lances, les épées brillaient, mais à travers des branches d'oliviers. Quelques femmes portaient un sabre nu..., et dansaient. D'autres chantaient le Ça ira ^ hymne sauvage adressé à la plus clémente des déesses, l'Espérance. 0 désordre ! ô bouffonnerie poignante de certaines joies populaires! de quelle accusation profonde vous poursuivez les maîtres de la terre! Il est trop vrai que des culottes déchirées, mises au bout d'un bâton, furent saluées par quelques cris, et qu'on vit entrer au bout d'une pique un cœur de veau avec cette inscription : Cœur d'aristocrate. Mais le dégoût général fit aussitôt disparaître le hideux emblème; et, ([uant aux potences avec la figure de la reine suspendue, c[uant aux guillotines promenées en grande pompe, ce sont des calomnies que réfute assez l'ensemble des documents officiels réunis dans l'enquête qui fut ouverte sur le 20 juin. Au reste, on peut juger du sentiment qui prévalait dans cette

masse confuse par ces mots que Santerre, son principal meneur, adressa au président de l'Assemblée, en lui tendant un drapeau : <•■ Les citoyens du faubourg Saint -Antoine sont venus vous offrir leur vie pour la défense de vos décrets. Ils vous prient d'agréer ce drapeau pour les marques d'amitié que vous avez bien voulu nous donner. »

En sortant de l'Assemblée, le peuple entra dans le jardin des Tuileries; il se mit à défiler le long de la terrasse, pour aller sortir par la porte qui donne sur le Pont-Royal. Dix bataillons de gardes nationaux avaient été placés devant le palais, où ils formaient un front de bandière. Mais les dispositions de la foule semblaient rendre ce déploiement de forces bien inutile. L'officier municipal Mouchet, homme de mine cliétive, et si petit que son echarpe traînait dans la boue, n'eut qu'un mot à dire pour faire ôter les baïonnettes; et, traversant paisiblement le jardin, le peuple alla se présenter aux guichets du Carrousel, que gardaient les fusiliers du Petit-Saint-Antoine, mais qu'il franchit malgré leur résistance, grâce à l'intervention de quelques officiers municipaux, de Mouchet surtout, un des plus singuliers héros de cette journée.

On occupait le Carrousel : fallait-il que cliacuu regagnât ses foyers..., sans avoir vu le roi? Ils étaient tous là regardant le château, désirant d'y entrer, ne l'osant. Les émissaires de la Gironde avaient beau parcourir les groupes; l'exminislre Clavière avait beau se mêler à la foule et l'exciter à pénétrer aux Tuileries pour demander le rappel des ministres patriotes, l'hésitation était manifeste, elle était générale. Même les plus emportés sentaient peser sur eux la modération de ce peuple qui s'en allait disant : Nous ne voulons pas de mal au roi. Pour soulever ce lac tranquille, il eût fallu un souffle puissant, celui de Santerre, par exemple. Il parut, accompagné de deux hommes ardents, le marquis de Saint- Huruge, le boucher Legendre; et voyant la foule arrêtée : o Eh bien! que faites-vous là? Il faut entrer au château. Vous n'êtes pas descendus pour autre chose.... Si on refuse d'ouvrir la porte, il n'y a qu'à la briser à coups de canon. » Les canonniers du Val-de-Grâce se trouvaient précisément sur la place, et comme Saint-Prix leur ordonnait de reprendre la route du quartier : « Non, non, s'écria le lieutenant. Le Carrousel est forcé, il faut que le château le soit. Il n'y a pas de commandant ici. Voilà la première fois que les canonniers du Val-de-Gràce marchent. Ce ne sont pas des J. F. et nous allons voir! » Puis, montrant du doigt le château : A moi, canonniers ; droit à l'ennemi! Et les canons furent braqués contre la demeure royale.

Ce mouvement que la foule interpréta mal d'abord, mais que l'infatigable Mouchet se hâta de lui expliquer, précipita le dénoûment. Tandis que Boucher-René, revêtu de son écharpe, intervient pour faire admettre dans les cours une députation de vingt personnes, la menace d'enfoncer la porte d'un coup de canon est entendue; ceux de l'intérieur, alarmés, crient qu'on va ouvrir; un canonnier lève la bascule qui assujettissait les deux battants; les meneurs s'élancent, entraînant, comme il arrive, les curieux, les incertains; la foule suit, et, en un instant, la cour des Tuileries regorge de monde.

Où étaient, pendant ce temps, les défenseurs du cliâteau? Les personnages noirs remarqués par Mouchet dans la chambre à coucher du roi se sont éclipsés ; les gendarmes, postés sur le CaiTousel, ont mis leurs chapeaux à la pointe de leurs sabres et crient Vive la nation! Romainvilhers est dans la cour, mais l'âme troublée et comme frappé de stupeur. Au fougueux royaliste Carie, qui veut résister, il dit : « Faites

ôter les baïonnettes, c'est l'avis de la municipalité. — Et si l'on me sommait de rendre mon cpée, d'ôter ma culotte? » répond Carie, aussi surpris qu'indigné. Sur quoi, le commandant général balbutie, et disparaît.

D'Eprémesnil s'était de bonne heure rendu aux Tuileries, armé de pistolets et d'une épée. Renvoyé par Louis XVI, il dit aux frères Laizardières qui l'accompagnaient et à d'AUonville : Il périra, le mallieureux prince, pour n'avoir pas eu le pouvoir, il y a quatre ans, de faire tomber ma tcle.

Voilà le peuple au bas de l'escalier du pavillon ! qui l'arrêtera désormais? Quelques citoyens vont droit à Santerre, lui reprochant d'égarer la multitude. Lui, soit raillerie, soit prudence, il prononce, tourné vers les siens, ces paroles, singulières dans sa bouche : « Messieurs, dressez procès -verbal du refus que je fais de marcher à votre tête dans les appartements du roi. » Saint-Huruge et Legendre, qui le comprennent, le poussent en avant, et, à leur suite, le peuple s'engouffre sous la voûte, se presse et s'entasse sur le grand escalier. Un canon était là. Quehjues hommes robustes s'en emparant, le portent à bras jusque dans la salle des Cent- Suisses. Pourquoi? Ils ne le savaient guère eux-mêmes. Car Boucher René accourant et blâmant cette violence, ils s'empressèrent de reconnaître qu'ils avaient tort, qu'il fallait bien vite descendre le canon; ce qu'ils firent aussitôt, au milieu d'une confusion inexprimable, en coupant à coups de hache le tambour de la porte qui faisait obstacle, et tandis que ceux d'en bas, s'imaginant qu'on les allait foudroyer, poussaient les plus inquiètes clameurs.

Du fond de sa chambre, entouré de sa femme, de sa sœur et de ses enfants, Louis XVI écoutait ce bruit inaccoutumé, effrayant, immense. Tout à coup, un homme, le chef de la 2' légion, frappe à la porte. « Ouvrez, ouvrez, de grâce! Je suis Aclocq. >> A ce nom, à cette voix connue et amie, la porte s'ouvre, et Aclocq s'élançant vers le roi, que d'un mouvement involontaire, passionné, il étreint dans ses bras, le conjure de se montrer. Louis XVI y consent; il passe dans la chambre du lit, où se réunissent autour de sa personne les trois ministres Beaulieu, Lajard et Terrier, -quelques serviteurs fidèles, le vieux maréchal de Mouchy, et Madame Elisabeth, qui n'a pas voulu se séparer un seul moment de son frère.

Déjà le peuple a traversé la salle des Suisses, il a pénétré dans la seconde pièce, il se heurte à la troisième, appelée l'Œil-de-Bœuf. Madame Elisabeth fond en larmes. Mouchy, l'épée à la main, se prépare à couvrir son maître de son corps. Au dehors, les clameurs diverses qui se croisaient dans l'air, le fracas des portes violemment ébranlées, le retentissement de tant de milliers de pas sur le parquet, le froissement des armes, semblaient annoncer d'efl'royables périls. En cette circonstance, le courage que déploya Louis XVI fut admirable. Quelques grenadiers de service chez la reine étant survenus, et un d'eux lui disant : « Sire, n'ayez pas peur, » il répondit : Je n'ai pas peur. Mettez la main sur mon cœur^ il est pur. Saisissant alors la main du grenadier, il l'appuya avec force contre sa poitrine.

Au même instant, des coups de massue retentissent; on bi'isait les croisées, on enfonçait les portes. Aclocq raconte qu'il cria au sujsse d'ouvrir; un autre témoin dit que ce fut le roi lui-même. Le suisse obéit, et se présentant aux envahisseurs, Louis XVI d'un ton calme : Que me voulez-vous? Je suis votre roi. Je ne me suis jamais écarté de la Constitution.

Toute grande foule mise en action se change bien vite en orrent; et par là s'expliquait la brutalité de l'irruption. Mais

LE PEUPLE AUX TUILERIES

quel fut ri'tonneuient du roi, lorsqu'au lieu de cette horde f'éroc qu'il s'attendait à voir paraître, et ([u'ont si complaisamiuent décrite tant d'historiens infidèles, il aperçut, soudainement arrêtés devant lui des miUiers de citoyens animés d'une curiosité, respectueuse d'abord, puis turbulente mais sans colère? La plupart des physionomies étaient riantes; on eût compté les visages assombris parla haine; lorsque, après un court silence, des voix s'élevèrent pour demander le rap-

pel des ministres patriotes et la sanction des décrets, ce fut avec l'accent d'un vœu, non d'une menace; jamais dispositions plus inoffensives ne se produisirent au sein d'un plus bizarre désordre. Un seul homme, au moment de l'invasion, fit mine de vouloir atteindre le roi. Il était armé d'un long bâton que terminait une lame d'épée rouillée. Mais on l'écarta sans peine, et Louis XVI n'eut pas d'autre danger réel à courir de tout le jour. Selon le témoignage d'un officier mu-

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