‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 7 sur 100 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LE PEUPLE AUX TUILERIES

ENDANT que la Cour descendait à ces obscures manœuvres, Lafayette, dans son camp, songeait à sauver par quelque coup hardi ce trône qu'il avait tant contribué lui-même à ébranler. Ne ^^^^-^^-^^^ justifiant que trop bien les craintes prévoyantes

si souvent exprimées par Robespierre, il n'avait pas attendu le renvoi des ministres girondins pour parler à la façon de Cromwell. Lorsqiie Roland était encore au ministère , une correspondance ouverte entre ce dernier et le général, par suite de quelques propos d'officiers, avait dévoilé d'étranges périls. Aune lettre de Roland, calme et ferme, Lafayette avait fait une réponse que terminaient ces mots impérieux , menaçants : « Je compte sur mon armée autant qu'elle compte sur moi. Notre confiance réciproque est fondée sur l'amour de la liberté, le respect de la loi, la haine des factions et le m'pris de leurs chefs, »

Le 18 juin, c'est-à-dire le jour même où Louis XVI acceptait la démission de Dumouriez , et annonçait à l'Assemblée la création d'un nouveau ministère, on remit au président une lettre que Lafayette, du miheude ses soldats, adressait aux représentants du peuple. Or, les premières lignes , à défaut d'autre preuve , suffisaient pour démontrer que le renvoi, non-seulement des Girondins, mais de Dumouriez, était le résultat d'une intrigue secrète, ourdie entre les Feuillants qui fréquentaient la Cour, Louis XVI et Lafayette :

« J'apprends, écrivait le général, qu'un ministère que ma correspondance accusait depuis longtemps, a succombé sous ses propres intrigues ; car, sans doute ce n'est pas en sacriliant trois collèi,'ues asservis par leur insignifiance à son pouvoir que le moins excusable , le plus noté de ces ministres (Dumouriez) aura cimenté, dans le Conseil du roi, son équivoque et scandaleuse existence. »

Lafayette savait donc avant le 16 juin, date de sa lettre, que Dumouriez menaçait de donner sa démission, et qu'elle serait acceptée.

Après cet exorde , le signataire en venait à des conseils qui ressemblaient à des ordres: « Des ennemis intérieurs nous fa-

tiguent de leur insolente malveillance : vous decez

mes-

sieurs, les réprimer. — Ce n'est pas sans doute au milieu de ma brave armée que les sentiments timides sont permis.

— Toutes les vertus civi([ues et militaires, je les trouve ici.

— Ici on ne connaît ni les calomnies ni les factions. — // faut que le roi soit révéré. — Il faut que le règne des clubs, anéanti par vous, fasse place au règne de la loi, etc., etc »

C'était parler en maître , et l'Assemblée eût dû se sentir blessée jusqu'au fond du cœur. Pourtant, des applaudissements éclatèrent de toutes parts. L'impression fut même décrétée à une très-grande majo-rité. C'est qu'au fond r.\ssemblée était feuillantine...; mais les Girondins exerçaient sur elle une puissance de fascination , et l'opinion publique l'entraînait.

En cette occasion, ce fut Vergniaud qui, le premier, quoique timidement, essaya de changer la disposition d'esprit de ses collègues. Tout en reconnaissant que « la Constitution était chère à Lafayette, » et que « jusqu'alors il avait défendu la liberté avec succès, » il parut surpris que directement un soldat s'adressât à l'Assemblée pour lui donner des avis : « Que sont les conseils d'un général d'armée, si ce ne sont des lois? » Grande agitation. Guadet assure que Lafayette n'a pu connaître le 16 la démission de Dumouriez, qui n'a eu lieu que le 18, et il part do là pour révoquer en doute l'authenticité de la lettre. A ces mots, Mathieu Dumas se lève brusquement : « Cette signature est bien celle du général ; je la connais. » Sans se déconcerter, Guadet reprend : 0 II est impossible que M. de Lafayette soit l'auteur de la lettre qui vient de vous être lue; M. de Lafayette sait que lorsque Cromwell.... i Nouvelle interruption de Mathieu Dumas. Le tumulte devient général. « Je disais, continue Guadet, que lorsque Cromwell tenait un pareil langage, la liberté était perdue en Angleterre. » Chacun comprit ce que cela voulait dire. Au lieu de l'envoi aux départements, que les Feuillants demandaient avec passion, Carnot le jeune proposait le renvoi à un comité : c'est ce qui fut décrété, les opinions flottantes ou craintives ayant, cette fois encore, subi l'ascendant de la Gironde.

Terrible fut l'explosion au dehors. Du haut de la tribune des Jacobins, CoUot d'Herbois, Chabot, Real, ^ Robert, Bazire tonnèrent contre la lettre du nouveau dictateur; Fabre d'Églantine et Danton firent adopter la motion d'inviter paf

alliche toutes les sections à s'assembler; Gondorcet et FanclieL s'indignèrent bien liant; Brissot, qui avait toujours jusque-là gardé quelques ménagements pour Lafayelte, donna le plus grand éclat à leur rupture; et Robespierre dressa coiilre le général un acte d'accusation qui aboutissait à ce résumé formidable : « 11 n'y a pour l'Assemblée nationale (jue deux alternatives : il faut, ou quelle déploie contre Lafayell(' une énergie digne de cet .ittentat, ou qu'elle descende ;iii dernier degré de l'avilissement. »

Le 19 juin, sur la motion de Gondorcet, l'Assemblée venait de rendre un décret portant « que tous les titres généalo^i([r.es placés dans un dépôt public seraient brûlés, - lors- (jue Louis XVI lui lit annoncer qu'il opposait son veto aux décrets des 2i mai et 8 juin. Dans une lettre particulière au roi, Lafayette lui avait écrit : « Persistez, sire, fort de l'autjiilé que la volonté nationale vous a déléguée. » Et le roi persistait. A cette nouvelle, un silence singulier régna dans Il salle, silence de satisfaction de la part des Feuillants, de fureur concentrée de la part des Girondins. Puis l'Assemblée passa froidement à l'ordre du jour. Ge fut alors que Rouyer ayant appelé l'attention de la France sur la faiblesse des armées que la royauté opposait à l'ennemi, cette exclamation ironique se fit entendre : Eli! si le roi trouve qu'il y a assez tic sAJaU!

On était à la veille du 20 juin, anniversaire du serment du .Tea de Paume, et depuis plusieurs jours déjà l'idée se trou- V ,it répandue parmi le peuple de célébrer cet anniversaire ! i.ieux par la plantation sur la terrasse même des Feuillants i"r.:i arbre de la Liberté.

Mais à cette inspiration toute populaire s'étaient associés (".L's :,alculs de parti. Rejetés du baut du pouvoir dans la Révolution, les Girondins voulaient c[ue Paris les relevât ou les \o;igeât. Un mouvement des faubourgs, alors même qu'il n'eût pas couronné leur ambition, attestait leur puissance et consolait leur orgueil. Sergent, alors administrateur de la police, apprit par des rapports lidèles c[u'un complot se tramait chez Mme Roland. Les moteurs principaux qu'on lui indiqua étaient Roland, Glavière, Gensonné, Guadet, Brissot. D'autres, moins en vue, se chargèrent du rôle d'excitateurs. Le mot d'ordre était Rappel des bons ministres.

Robespierre fut averti, et ses craintes s'éveillèrent. Que le trône pérît emporté dans un orage, il attendait ce moment avec un calme terrible; à cause de cela même, il ne voulait pas qu'on risquât de tout compromettre, en tout pi'écipiiant. Une agitation ayant pour mot d'ordre le rappel au pouvoir de ceux qui la fomentaient lui paraissait plus propre à conduire au succès d'une intrigue (ju'à la vengeance ou à la victoire d'un principe. Dans sa défiance, certainement excessive, injuste même, à l'égard des Girondins, quoique expliquée par l'injwstice contraire de leurs attaques , il tremblait que le peuple ne fût pris pour jouet, comme il arrive trop souvent, par quelques ambitieux, et que les faubourgs, poussés en avant, n'épuisassent dans une démonsliation vaine, ou à la poursuite d'un but trompeur, une énergie bonne à réserver pour un coup décisif. Déjà, le 13 juin, il avait invité le club des Jacobins à se tenir en garde contre « les insurrections partielles qui ne font qu'énerver la chose publique. » Telle était aussi l'opinion des Jacobins les plus énergiques , celle du trio cordelier, composé de Merlin d-e Thionville, Bazire t<t Gliabot, celle de Glialiot surtout. Gir«y-Dupré et Boisguyon, amis de Hrissot, sachant combien contagieuse était la turbulence de l'ex-capucin, mirent tout en œuvre pour le gagnera leurs vues, mais ce fut inutilement. Plus docile à l'impulsion de Robespierre, il alla au faubourg Saint-Antoine, avec (fuel-

ques amis, conjurer le peuple de se borner à une simple pétition, d'attendre l'arrivée des Marseillais, et de ne se lever, quand le moment serait venu, que pour renverser le trône.

Or , rien n'était mûr encore , et les grands agitateurs le sentaient si bien, qu'aucun d'eux ne parut, cette fois, sur la scène. Plus iiaresseusement que jamais, Camille Desraoulins s'oublia auprès de Lucile. Danton avait; il est vrai, déclaré aux Jacobins qu'il s'engageait à porter la terreur dans une cour perverse, mais en expliquant que le moyen pour cela était de lever un impôt sur les riches et de renvoyer Marie- Antoinette en Autriche, ce qui n'avait aucun trait au mouvement projeté, dans lequel en efl'et nul ne rencontra sa personne, nul n'entendit sa voix, nul n'aperçut sa trace. Marat, Marat lui-même, cet infatigable apôtre des révoltes armées, ne remplit la journée du 20 juin que de son absence et de son silence.

Quels furent donc les excitateurs dont la passion s'alluma au souffle de la Gironde, et qui à leur tour agitèrent les faubourgs? Ge furent des meneurs subalternes, plus emportés qu'intelligents : le bossu Buirette-Verrières, qui avait encore sur ses mains le sang versé aux 5 et 6 octobre; Legendre, qui cherchait un emploi à sa violence; Fournier l'Américain, qui apportait dans le meurtre les fureurs de l'amour ; l'élégant Polonais Lazouski; Gonor, un des vainqueurs de la Bastille; Rotondo; le sapeur Nicolas; le futur général Rossignol , alors orfèvre , et enfin Santerre , que les faubourgs aimaient, parce que c'était un hercule bonhomme, un richard sans morgue, un patriote exalté mais point méchant, et, pour tout dire, un brasseur qui, de très-bonne grâce, laissait le pauvre peuple boire sans payer. Chez ce dernier, et, quelquefois, dans la salle du comité de la section des Enfants-Trouvés, se tinrent les conciliabules nocturnes où se préjjara la bruyante et stérile aventure du 20 juin.

Si ce fut une conspiration, il faut convenir qu'il n'y en eut jamais de plus étrange; car, dès le 16, les meneurs allèrent tout simplement demander au Conseil général de la Commune l'autorisation de faire la démarche projetée, laquelle devait consister, pour le peuple, à se mettre processionnellement en marche, à planter sur la terrasse des Feuillants un arbre de la Liberté, et à présenter à l'Assemblée nationale une pétition pour la sanction des décrets.

Le Conseil général ne pouvait ignorer (|ue la loi proscrivait les rassemblements armés, à moins qu'ils ne lissent partie de la force légalement requise. Il passa donc à l'ordre du jour, et ordonna que son arrêté serait d'abord envoyé au Directoire du département, puis communiqué au corps municipal. Sur quoi, deux des meneurs, Alexandre et Santerre, dirent d'un ton résolu : Rie)i n'empêchera les citoyens de toutes armes de marcher.

Pélion était très-incertain. Comme homme de parti , il inclinait à favoriser le mouvement. Comme maire, il avait à faire respecter la loi. Il passa la journée du 17 dans cette incertitude, et ce fut le 18 seulement qu'il adressa au Directoire l'arrêté pris deux jours auparavant par le Conseil général de la Commune.

Le lendemain, il était mandé au sein du Directoire, et là, en sa présence, on décidait que la municipalité et le commandant supérieur de la garde nationale prendraient les mesures nécessaires pour contenir ou réprimer les perturbateurs du repos public.

Situation tragique! Si la menace de Santerre et d'Alexandre se vérifiait, si Paris se levait portant sa pétition au bout d'une pique, que ferait Pétion? Risquerait-il de noyer sa populaiité dans le sang? Déjà les fantômes livides du Charj|i

LE PEUPLE AUX TUILERIES

de INIars se dressaient devanL lui.... Vivement ému, il envoya une ordonnance de cavalerie chercher l'acteur Saint-Prix, commandant du bataillon du Val-de-Gràce, et ardent royaliste. Interrogé sur les dispositions de sa section, Saint-Prix répondit : a J'aurais pu, monsieur le maire, vous en rendre compte il y a six semaines; mais depuis il s'est formé, à la porte Saint-Marcel, un club qui fait fermenter toutes les lètes.... » Pétion garda le silence, perdu qu'il était dans ses

pensées ; et ce fut alors que Saint-Prix lui conseilla de faire servir la garde nationale elle-même de cadre aux pétitionnaires armés, de façon à donner au mouvement, si on ne le pouvait empêcher, une apparence légale.

Cette idée frappa Pétion; elle servait ses vues d'iiomrae de parti, tout en couvrant sa responsabilité comme magistrat : à minuit, il écrivit dans ce sens à Rœderer, procureur général syndic du département; et celui-ci, approuvant la proposition

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