FOUQUIER-TIN VILLE
du respect de la municipabté parisienne pour la rejirésentation nationale. Gamboulas, tour à tour combattu par Valazé et Lanjuinais, voulait qu'on accordât aux officiers municipaux les honneurs de la séance. Cette proposition, mise aux voix, donne lieu à une épreuve douteuse. Grand tumulte.
Deux heures sont employées à résoudre la question de l'appel nominal, violemment soulevée. Pendant ce temps, ceux de la droite, soit fatigue, soit colère, s'étaient successivement retirés. Les Montagnards, restés maîtres du champ de balaille, votèient en faveur des officiers municipaux les honneurs
HISTOIRE DE LA RÊVOLETIOxN FRANÇAISE
■de la st'ancc, quand la séance était finie, c'est-à-dire à une heure du matin.
Deux jours après, l'acte d'accusation contre Marat était expédié au ministre de la justice, et par lui à l'accusateur puidic, qui, le 23 avril, le lit signifier à Marat. Le soir même, ce dernier se constitua prisonnier; mais à la manière dont on le traita, il put juger, sur-le-champ, qu'il ne courait pas de sérieux périls. Un bon lit avait été porté dans la prison ; on rervit à l'Afni du peuple un souper , préparé au dehors . Les officiers municipaux, comme s'ils eussent cru à la possibilité d un empoisonnement, affectèrent d'accompagner les plats, et firent venir des carafes d'eau bien cachetées. Sans compter que, dès la veille, plusieurs sections, entre autres celle des Quatre-Nations et celle des Quinze-Vingts, avaient nommé chacune quatre commissaires pour veiller à la sûreté du prisonnier.
Il est à remarquer que les jurés devant qui Marat était à la veille de comparaître appartenaient presque tous à ce qu'on nomme la classe moyenne : c'étaient des imprimeurs, des orfèvres , des médecins , des chirurgiens , des marchands , des peintres , des épiciers , parmi lesquels trois ou quatre artisans. Mais l'esprit qui animait ce trdjunal n'en était pas moins très-révolutionnaire. On y voyait figurer : comme juges : Liébaud, Pesson, Montané, etc. ; et comme substitut de l'accusateur public, Fouquier- Tin ville, ce juge de Saint- Quentin, qui devait suspendre le couteau de la guillotine sur tant de tètes , sur celle de Camille Desmoulins , notamment, quoi lu'il lui eût écrit, le 20 août 1792 : « .... Je me flatte que \ous voudrez bien intercéder pour moi auprès du ministre de la justice, pour me procurer une place, soit dans ses bureaux, soit ailleurs. Vous savez que je suis père d'une nombreuse famille et peu fortuné. Mon fils aîné, âgé de seize ans, qui a volé aux frontières , m'a coûté et me coûte beaucoup. .. Je rappelle à votre souvenir Deviefville, notre parent commun.... « Et là-dessus, Fouquier se mettait sous la protection de Camille, qu'il qualifiait de « mon cher parent. »
Le tribunal révolutionnaire depuis le 10 mars, époque de son établissement, jusqu'au 24 avrd, date de la comparution de Marat, se trouvait avoir prononcé plus d'acquittements que de condamnations ; mais la nature de ces condamnations , rapprochée de leur cause, signalait un étrange excès de rigueur. Et, par exemple, il y avait à peine six jours qu'une pauvre- servante, nommée Jeanne -Catherine Cler, avait été condamnée à la peine de mort, pour avoir tenu, dans plusieurs lieux publics et à diverses reprises, des propos tendant à provoquer le massacre de la Convention et le rétablissement de la royauté. La mort, pour des propos tenus par une cuisinière! Isnard appela sur ce fait l'attention de l'Assemblée, et l'empressement qu'elle mit à passer à l'ordre du jour n'est pas un des indices les moins frappants du tour implacable qu'avait donné aux esprits une situation sans exemple dans l'histoire. Isnard lui-même, comme effrayé de son propre courage, avait dit : « Nous sommes tous d'accord que celui qui, malicieusement et à dessein, tiendrait des propos tendant au royalisme, doit être puni de mort! «
Mais plus le tribunal révolutionnaire paraissait enchn à ne pas faire quartier au royalisme, plus il était naturel qu'il se montrât indulgent à l'égard d'accusés tels que Marat. Nul doute que, conformément aux termes de l'accusation, il n'eût prêché le pillage et le meurtre, demandé un dictateur, poussé à l'avilissement de la Convention. « Mais, disait le peuple, contre qui a-t-il prêché le pillage ? Contre les voleurs en grand qui nous affament, contre les accapareurs. Et pourquoi a til demandé un dictateur armé d'un pouvoir irrésistible? Pour
mieux nous délivrer de nos ennemis. Et quel motif l'a porté à poursuivre de ses invectives la majorité de la Convention ? La crainte de voir par elle la Révolution périr. » De sorte que les exagérations mêmes de Marat et ses fureurs étaient son titre de gloire , aux yeux de tous ces milliers d'hommes qui se traînaient alors, dans Paris, entre le patriotisme et les déceptions, entre l'enthousiasme et la faim.
Aussi le procès de Marat femua-t-il profondément les faubourgs. Dès le matin du 24 avril, l'immense foule de ceux qui se paraient du nom de sans-culottes inonda toutes les salles du Palais , tous les corridors , toutes les cours , toutes les rues adjacentes. Marat ne se défendit point, il accusa, et se vanta. Lui coupable , lui l'apôtre et le martyr de la liberté ! Les coupables, c'étaient les Girondins , qui avaient dilapidé les biens nationaux, travaillé à pervertir l'esprit public, et diffamé les plus purs patriotes Avec beaucoup d habileté, Marat fit observer que, s'il était loisible à la « faction des hommes d'État de le perdre, sous un faux prétexte, rien n'empêcherait qu'on ne passât de lui à Robespierre, à Danton, à Collot-d'Herbois, à Camille Desmoulins..., et où s'arrêterait-on ? » Il n'avait pas fini de parler que sa victoire était certaine ; et elle fut telle , que le peuple lui accorda sur-lechamp les honneurs du triomphe. L'acquittement à peine prononcé, on entoure Marat, on l'embrasse, on le soulève, on le couronne de laurier , et , au bruit d'un tonnerre d'applaudissements et de cris, on l'emporte.... « Ils firent halte au haut du grand escalier, pour que les citoyens pussent me mieux voir. Depuis le Palais jusqu'à la Convention , les rues et les ponts étaient couverts d'une foule innombrable qui criait : Vive la République^ la liberté et Marat ! Des spectateurs sans nombre aux croisées répétaient ces applaudissements.... Plus de deux cent mille hommes bordaient les rues.... sur les marches des églises, ils formaient des amphithéâtres où Us étaient entassés.... Il ne s'est pas commis le plus léger désordre. Le voilà, ce bon peuple, si longtemps calomnié par les libellistes aux gages de Roland ! »
Durant cette marche triomphale, la Convention discutait le projet de constitution présenté par Condorcet. Robespierre avait prononcé, sur le droit de propriété, le beau discours que nous avons cité plus haut , et Saint-Just venait de descendre de la tribune, après avoir lu un projet de constitution où se trouve inscrit cet admii'able article : « Le peuple français vote la liberté du monde. » Tout à coup, un gendarme est aperçu penché vers le président et lui parlant à voix basse ; David demande communication de cette confidence : c'étaient Marat et le peuple qui approchaient. A cette nouvelle, plusieurs membres sortent précipitamment de la salle; d'autres veulent qu'on lève la séance. Précédé par les clameurs du dehors, un homme à longue barbe se présente à la barre et dit : « Nous vous amenons le brave Marat. Marat a toujours été l'ami du peuple, et le peuple sera toujours pour Marat. » L'homme qui parlait ainsi était ce sapeur qui, au 10 août, avait pris le dauphin dans ses bras et l'avait porté sur le bureau de l'Assemblée. Il ajouta : « S'il faut que la tête de Marat tombe, la tête du sapeur tombera avant la sienne. » La permission de défiler devant la Convention est demandée par le peuple, accordée, et le défilé commence. Mais voilà que des acclamations redoublées annoncent l'arrivée de Marat.... II entre, le front ceint d'une couronne de laurier. Ce fut, dans les tribunes, un véritable délire : C3ux-ci agitaient leurs chapeaux ; ceux-là , de joie , jetaient en l'air leurs bonnets
rouges. Lui : «Législateurs du peuple français Je vous
présente un citoyen qui vient d'être complètement justifié. Il vous offre un cœur pur. Il continuera de défendre, avec louie
TRIOMPHE DE MARAT
rénergie doat il est capable, les droits du peuple. » Les transports se renouvelant, Danton, avec beaucoup de finesse, vanta ce « beau spectacle, » où il affectait de ne voir qu'une preuve du « respect de tout bon Fiançais pour la Convention « Il engagea ensuite le peuple à se retirer, ce qu'il obtint sans peine.
Aux Jacobins, lorsque Marat y parut, mêmes transports. On lui voulut offrir de nouvelles couronnes : il les écarta d'une main dédaigneuse, recommandant aux patriotes de se
défendre de l'entbousiasme. Rien, du reste, qui prouvât que tant d'hommages eussent, ou étonné son orgueil, ou adouci son âme. Ce qui semblait le toucher le plus dans sa victoire, c'était la défaite des Girondins : il se félicita do leur avoir mis la corda au cou.
La Gironde, de son côté, frémissait de rage; et, dans le journal qui lui servait d'écho , Girey-Dupré écrivit : « Ce jour est un jour de deuil pour tous les amis de la liberté. ^>
Un autre triomphe sur lequel la Gironde n'eut pas moins
TRIOMPHE DE M A R A. T
à gémir fut celui que, précisément à la même époque, les Jacobins décernèrent aux cendres de Lazowski. Ce Polonais, un des vainqueurs du 10 août, venait de mourir à Vaugirard..., « empoisonné, » dirent les Jacobins, « emporté par une fièvre inilammatoire, fruit des veilles et de l' eau-de-vie, » dit Mme Roland dans ses Mémoires^ où elle le représente : dans la première période de sa vie, « élégant, bien coiffé, arrondissant un peu les épaules, marchant sur le talon, faisant jabot; » puis, dans la seconde période, lorilqu'il fut devenu cher aux faubourgs, « ayant la face enluminée d'un buveur et l'œil hagard d'un assassin. » Mais il faut se défier dos ju-
gements que dictent l'esprit de parti et la haine. Passionnée à l'excès , Mme Roland n'était que trop portée à voir les choses et les hommes à travers ses ressentiments; et ce qu'elle s'était une fois figuré, elle n'éprouvait à l'affirmer ni hésitation ni scrupule.
Ce qui est certain , c'est que les honneurs rendus à Lazowski furent extraordinaires. Robespierre prononça son oraison funèbre ; la section du Finistère, à laquelle le défunt appartenait, garda son cœur; et la Commune adopta sa fille.
Nous touchons à la chute de la Gironde.