HEBERT
surgé! » Carra parut réfléchir un instant, puis, d'un ton léger : « Eh bien, s'écria-t-il, si les Anglais viennent, ils enlèveront les brigands, les transporteront à Londres, et nous en serons débarrassés. » Mercier du Rocher resta muet d'étonnement ; il se demanda si Carra nourrissait encore au fond de l'âme le projet de donner le duc d'York pour roi aux
Français, et se retira en gémissant. Républicain sincère , il ne rapportait presque rien de son court voyage qui ne lui fût un sujet de douleur. A Saumur, il avait entendu Julien (de Toulouse) et Bourbotte s'échapper, contre leurs collègues de la droite, en menaces qui annonçaient de prochains déchirements : et, à Tours, il avait vu des représentants du peuple
<' voyager dans des berlines à six chevaux, tenir les liaigneurs trois heures pour se l'aire coitt'er, et tonner, dans les hôtels, quand il n'y avail pas au moins six bougies sur la table ! »
Cependant les renforts qu'on attendait à Fontenay ne paraissaient pas. Le conventionnel Magnen avait proposé au Comité de salut public, sur une lettre de Goupilleau, son collègue, de faire décréter la peine de dix années de fers contre les administrateurs qui arrêteraient la marche des troupes ou en changeraient la destination; mais ce décret n'était pas encore porté ; l'abus continuait ; et, d'autre part, les enrôlements à Paris étaient de date trop récente pour que les volontaires parisiens figurassent sur le théâtre de la révolte.
De leur côté , les généraux vendéens , réunis à Châtillon , hâtaient leurs préparatifs.
Après la prise de la Ghâtaigneraye , les soldats de Bonchamps , comme il arrivait presque toujours le lendemain d'une bataille, avaient si vivement exprimé le désir de retourner à leurs travaux , que Bonchamps avait dû les licencier. Aussi, ni sa division ni lui même n'avaient pris part au dernier combat, celui de Fontenay. Il fut invité à rappeler ses paysans et à rejoindre ce qu'on n'appelait plus désormais que la grande armée. Il se rendit à l'appel; et entre lui, d'Elbée, Lescure, La Rochejaquelein, Stofflet , Cathelineau, il fut décidé que , sans tarder davantage, on marcherait sur Fontenay. Les paysans se montraient fort animés : pour mieux enflammer leur ardeur, on avait fait courir le bruit que Paris était en pleine insurrection ; que la Convention venait d'être dissoute ; que le canon d'alarme retentissait d'un bout à l'autre de la capitale, et que Dumouriez, vainqueur de Dampierre, arrivait à marches forcées.
L'armée des paysans s'ébranla donc; et, au moment du départ, s'avançant à la tête de plusieurs prêtres revêtus de leurs habits sacerdotaux , l'évêque d'Agra harangua les soldats en ces termes : « Race antique et fidèle des serviteurs de nos rois, pieux zélateurs du trône et de l'autel, enfants de la Vendée, marchez, combattez , triomphez : c'est Dieu qui vous l'ordonne, n L'armée entière cria qu'elle obéirait.
Le 24 mai, les représentants du peuple près l'armée des côtes de la Rochelle se trouvaient réunis, au nombre de six, à Fontenay, lorsqu'on leur vint apprendre qu'un mouvement d'inquiétude s'était manifesté parmi les troupes de Chalbos campées, en avant de la ville, à la Ghâtaigneraye. Trois d'entre eux, Goupilleau (de Fontenay), Goupilleau (de Montaigu) et Garnier 'de Saintes), coururent aussitôt, avec Beaufranchet- Dayat , examiner ce qui se passait. Le calme était rétabli quand ils parurent, et ils s'en revinrent pari'aitemont rassurés ; mais, vers six heures du soir, Chalbos fut informé que les re])elles s'avançaient de manière à le cerner : il jugea prudent de se replier sur Fontenay, où il entra en bon ordre à cinq heures du matin.
Entre Fontenay et la forêt de Bagnard s'étend une plaine d'un tiers de lieue, à l'extrémité de laquelle coule la rivière de la Vendée . là vint se ranger en bataille, le 25 mai. vers une heure après midi, l'armée royale et catholique, appuyant à la rivière sa gauche que commandait Lescure, et développant à découvert dans la plaine sa droite, placée sous les ordres de Bonchamps. Les royalistes étaient à peu près vingt-cinq mille : l'armée des bleus ne se composait que de six mille hommes de troupes réglées et de quatre cents gardes nationaux.
Malgré cette énorme disproportion , Chalbos n'hésita pas à sortir en rase campagne , et l'affaire s engagea. Pai'mi les Vendéens, plusieurs manquaient de cartouches : à un paysan qui en demandait, son capitaine répondit, le bras étendu vers
les bleus : « En voilà ! » Quoique les paysans eussent reçu l'absolution, au moment de l'attaque, ils hésitaient. Lescure s'avance seul à trente pas , crie Vive le roi ' essuie une décharge qui, sans 1 atteindre, perce ses habits, déchire sa botte droite, emporte son éperon . « Vous voyez, mes amis, dit-il aux siens, les bleus ne savent pas tirer » Aussitôt, les paysans prirent leur course, et si impétueusement que Lescure fut obligé, pour les suivre, de mettre son cheval au grand trot. Mais voilà que soudain ils aperçoivent une croix de mission •. bien qu'à la portée du feu, ils se jettent à genoux. On voulait les presser d aller en avant : « Laissez-les prier , » dit Lescure. Ils se relevèrent et se remirent à courir. Ce fut une lutte formidable. Les chasseurs de la Gironde, les volontaires de la compagnie franche de Toulouse, et ceux du quatrième bataillon de l'Hérault, furent tous admirables d'intrépidité. Les rangs des Vendéens flottaient déjà, lorsqu'un mouvement de panique s'emparant de quelques soldats de la seconde ligne, au centre de l'armée républicaine, ceux-ci lâchent pied. En vain Chalbos accourt, le pistolet à la main, menaçant de casser la tète à qui recule, ils continuent de fuir, déchargent leurs fusils et les jettent dans les sillons. « Retourne, » crie à l'un deux, en lui portant son épée à la gorge, le représentant du peuple Goupilleau (de Montaigu), et, pour toute réponse, le miséiable essaye de le percer de sa baïonnette. A son tour, effrayée par cette d'fection et vigoureusement pressée par Bonchamps, la gendarmerie tourne bride, et passe sur le corps à l'infanterie qui la suit. Cette fuite forcenée, une charge de cavalerie dirigée par La Rochejaquelein contre le flanc de l'aile gauche , les gémissements des hommes qui meurent écrasés sous les pieds des chevaux en retraite, le cri de « Maiie-Jeanne ! Marie-Jeanne ! » poussé par les paysans furieux, tout contribue à augmenter la confusion, désormais iiréparable. Les représentants du peuple, que leurs panaches désignent aux coups de l'ennemi, sont à bout d'efforts ; les héroïques bataillons du Midi reculent en combattant, mais reculent. Le brave colonel Fillon a été tué aux premiers rangs de la garde nationale ; et les rebelles frappent aux portes de Fontenay. C'est là qu'acculé à la muraille de la barrière du Nord, et couvert de blessures, le porte-drapeau Fesque tomba enveloppé dans son étendard ! Les Vendéens inondèrent la ville.
Les rues étaient pleines de bleus qui fuyaient. Au milieu du désordre, Bonchamps ayant reçu un coup de feu à la poitrine, ce fut le signal d'un affreux massacre, que le généreux Lescure eut beaucoup de peine à arrêter. Lui-même venait de courir risque de la vie. Gomme il enti'ait dans Fontenay, un soldat avait tiré sur lui à bout portant ; et Lescure de lui dire : « Sauve-toi, imbécile, tu vas le faire tuer. » Mais tous n'eurent pas la même grandeur d'âme : un prêtre étant allé descendre chez un vieillard, son bienfaiteur, lui assena, pour quelques observations, un coup de sabre sur la tête. Le prêtre en question était l'ahbéBarbotin, très-influent alors parmi les rebelles. Il était entré dans la vdle, habillé en mineur et
arme.
Un compte original de fossoyeurs porte à soixante-quatre le nombre des morts du côté des bleus ; mais ce n'est là qu'une hste partielle. Quant au nomhre des prisonniers, il fut si considérable, qu'on prit le parti de les renvoyer, après leur avoir coupé les cheveux , ce qui amusa beaucoup les paysans. Mais ce qui les charma, les enivra de joie, ze fut d'avoir repris Ma'it'-Jedvm'. Ils se jetaient à genoux autour de ce canon béni, le couvraient de rubans et de fleurs, l'embrassaient, et si quelque belle dame venait à passer, l'invitaient à l'embrasser aussi.
LES aillÛNDINS ET LA VENDEE
Cinq mille fusils, des vivres en quantité, une trentaine de canons, tel fut, pour les Vendéens, le prix de la victoire. Ils brûlèrent, selon leur usage, les papiers du district, et pillèrent les caisses publiques. Des assignats que l'une d'elles contenait , les chefs ne parvinrent à sauver que neuf cent mille livres, qu'ils rendirent à la circulation, contre-signes au nom du roi : le reste, tombé aux mains des paysans, sernt à faire des papillotes. Les dégâts furent moindres qu'on ne l'aurait pu craindre. Toutefois, les ^'endéens fouillèrent un grand nombre de maisons, prenant souliers, bottes, chapeaux, le linge de corps surtout, et vivant à discrétion chez les propriétaires du lieu.
Non que les dévastations eussent rien d'officiel. Nous avons sous les yeux la proclamation originale que Baudry du Piessis fit afficher, le 26 mai, dans les rues de Fontenay, elle était ainsi conçue : « Par ordre de MM. les commandants des armées catholiques et royales et du commandant soussigné, il est expressément défendu de faire le pillage et aucuns dégâts dans cette ville, sous peine d'être fusillé sur-lechamp. » Mais ces ordres n'avaient d'effet qu'autant qu'ils se trouvaient cadrer avec les dispositions de ceux auxquels ils étaient adressés. Les chefs, d'adleurs, étant indépendants l'un de l'autre, ce que ceux-ci empêchaient, il plaisait à ceux-là de le tolérer. Les historiens royalistes ont eu grand soin de masiper la mésintelligence qui existait entre les chefs, mais elle est attestée par leur correspondance privée. Dans une lettre signée de Sapinaud et écrite de sa main, nous lisons :« Marie Jeanne ne se dirigera pas de yotrecavlé, elle prend la route de Saumur. Nous hvI'dis bien désiré qu'une partie des forces se fût jnha à nous — La prise de Fontenay est inimiri'e, mais nous en tirons peu iJ'avaittdff , quoique y a'tent grandement fi'nr icpi'. Gela s'est toujours ainsi pratifjué avec nos collègues du pays haut. » C'est cette anarchie qui explique l'apparente contradiction qu'on remarque entre les proclamations vendéennes qui interdisent le pillage, et les procès-verbaux qui le constatent.
11 y a plus : des documents irréfragables que nous possédons, il résulte que les Vendéens ne se faisaient pas toujours scrupule, même de se dépouiller les uns les autres. Tantôt, c'était une ville enlevant à un village voisin, indûment et par force, les boisseaux de fr (ment ou de seigle à sa convenance; tantôt c'étaient des chev.iux qu'on volait, sans qu'il y eût moyen d'en obtenir la restitution, à moins de faire battre le coupable de verges, et cela jusqu'à la mort. Que diie encore? La Rochejaquelein et Lescure furent quelijuefois réduits à mettre au nombre de leurs préoccupations le soin d'empêcher qu'on n emportât les bûches appartenant à madame une telle ! Mais toutes les choses de ce monde ont leur mauvais aspect, et il est juste Je mettre en balance avec ces humiliants désordres le jiuissant caractère ([ui marqua la révolte des Vendéens, et ce qu'enianta de prodigieux la foi, aveugle mais profonde, (|ui les animait. « Mon p re et mon frère sont plus heureux que moi, disait, à Fontenay, un paysan blessé : ils sont tombés morts à mes côtés, luais trois jours après ils étaient chez nous! »
Heureusement, l'amour de la Révolution aussi était une KOI, et féconde en miracles . rien ne le montia mieux que la prise de Fontenay. Lors.|ue, le 27, Cathelineau et Stolilet allèrent visiter l'hôpital, eucombré de républicains blessés, et lorsque, le lendemain, Donnissan harangua les prisonniers dans la grande prairie, ils fuient étonnéd du peu de serments qu'ils arrachèrent aux vaincus, « '■mi^ s'écrie avec amertume l'auteur de la Vie de Bonchamps, lu puison conveniionncù avait, iitfti.lé ce Ui.aa idnj ue t'i ance. »
C'est peu : qu'imaginer de comparable au mouvement dont l'arrêté que voici a légué aux générations à venir le témoignage immortel :
« Les représentants du peuple près l'armée des côtes de la Rochelle, considérant que , depuis que la ville de Fontenay est au pouvoir des rebelles, et que celle de Niort est menacée par eux, les habitants des districts et des départements voisins se sont levés en masse, sans exception, et sont accourus au secours de cette dernière ville ; considérant qu'un grand nombre d'entre eux n'ont ni piques ni fusils, qu'ils ne sont point organisés, et qu'avant que leur organisation se pûl effectuer, il s'écoulerait un temps considérable pendant lequel la consommation des subsistances serait effrayante, considérant que la saison de couper les foins est arrivée, qu'il y a des communes où il n'est resté que les femmes;... que les vieillards aussi ont voulu marcher, sans songer qu'ils ne pourraient pas être utiles , arrêtent que les gardes nationales s'assembleront aujourd'hui, pour qu'il soit fait un choix de ceux qui à la bonne volonté unissent les moyens les plus convenables au métier de la guerre.
« AuGUis, Ph. Ch. Ai. Coupilleau, GoupiLLEAU (de Fontenay), PanviLLiERS, Garnier (de Saintes), Lecointe-Puyraveau. »
Oui, contre ceux qui, au nom de la patrie du ciel, absente et inconnue, déchiraient le sein de la patrie vivante, l'élan des populations fut tel, que la ville de Niort se vit au moment d'être affamée. Considéranl qu'il y a des communes où
il II, est lesté ijue les femmes Quel trait, et comme il montre
qu'à la Révolution française devait appartenir tôt ou tard l'empire de la terre! « Les opinions révolutionnaires, écrit tristement Mme de La Rochejaquelein, étaient plus répandues et plus fortes ([ue nous ne le pensions. »
C'est ce dont les chefs vendéens s'aperçurent bien vite; et cette raison, jointe à l'envie qu'avaient les paysans d'aller raconter leurs exploits au village, décida de l'évacuation de Fontenay. Le •^'8 mai, à midi, les Vendéens avaient commencé de sortir de la ville; et le 30, au point du jour, traînards, blessés canons, voitures chargées de vivres, prenaient la route du Bocage, au branle des cloches, qui, pendant tout le temps de 1 occupation, avaient sonné sans relâche.