LESCURE
gué. Cependant, et en dépit de la résistance héroïque que lit sur le point qu'elle avait à défendre la garde nationale d'Airvaux, le passage, tenté en ({uatre endroits différents, fut forcé partout, et l'on arriva jusqu'au pied des murailles. On n'avait pas d'échelles. La Rochejaquelein crie à un paysan qui le suivait : « Carie, je vais monter sur tes épaules. — Faites. — Donne-moi ton fusil. — Le voilà! » La Rochejaquelein grimpe sur les épaules du paysan, atteint la cime dn mur; l'armée suit, les Vendéens sont dans la ville. Quétineau, sans s'arrêter aux protestations des autorités civiles, fit aussitôt arborer le drapeau blanc. Malheureusement pour
lui, les vainqueurs l'entourèrent d'étranges égards ; Lescure le remercia vivement d'avoir voulu ignorer sa retraite à Bressuire, c'est-à-dire de l'avoir donné à l'insurrection ; Bonchamps le fit coucher dans sa propre chambre; enfin, on lui offrit, ou de le retenir pour le sauver des soupçons et des ressentiments républicains, ou de le laisser libre.... Lui, avec une confiance courageuse, accepta la hberté, qui le conduisit à la mort.
Une quantité considérable d'assignats, de canons, de hou lets, et, les magasins remplis d'iiabiilemeuts militaires, voilàce que les Vendéens gagnèrent à la prise de Thouars ; ils v
ll'i
Ii4
HISTOIUE DK LA RÉVOLUTION FH A XCAISi:
gaf^ncrent, de plus, ini évoque à mettre en avant, un faux évêque, il est vrai, mais qui ne leur fut pas pour cela moins profitable. Un prêtre avait été arrêté portant les armes et sous l'habit d'un simple soldat : interrogé, il déclara ne s'être armé que dans l'espoir de passer aux Vendéens, et, très-résolûment, se para du titre d'évèque d'Agra. Il mentait, c'était un simple abl)é, nommé Guyot de FoUevillo. Mais il avait de grandes manières, une belie ligure, un air (le douceur et de componction : on avait donc intérêt à l'accepter pour ce qu'il prétendait' être. Un évêque? De quoi ne seraient pas capables les paysans de la Vendée, à la suite d'un évêque I Les chefs n'eurent garde de trop approfondir le mystère ; les prêtres qu'ils avaient parmi eux ne dirent mot ; et le prétendu évêque d'Agra ne tarda point à officier pontificalement, aux yeux des paysans, ivres d'allégresse et d'orgueil.
Avant de raconter les événements que déterminèrent, à Paris, ces progrès de l'insurrection vendéenne, voyons quel était, lors de la prise de Thouars, l'état des forces royalistes dans les diverses parties du territoire insurgé.
L'armée, dont nous venons de suivre la trace, se composait de deux divisions : l'une, aux ordres de Bonchamps, et composée de paroisses contiguës à la Loire, du côté de Saint-Florent ; l'autre composée, soit d'Angevins, soit de l'oitevins touchant à l'Anjou, et commandée par d'Elbée, Slofflet, Gathelineau, la Rochejaquelein , Lescure. Cette armée, qui s'appela d'abord l'armée de C Anjou et du haut Poitou, puis la grande armée, était ordinairement de vingt mille hommes et pouvait sans peine être portée au double. Elle avait plus particulièrement affaire aux troupes républicaines d'Angers.
Une troisième division, d'à peu près douze mille hommes, occupait, sous les ordres de M. de Royrand, Montaigu et les emdrons.
Entre Nantes et Montaigu, de Lyrot commandait trois ou quatre mille hommes.
Enfin, il y avait dans le Marais et le long des côtes, depuis Nantes jusqu'aux Sables, 1 armée de la Gathelinière, celle de Joly, celle de Gharette.
Ainsi, la Vendée se trouvait fractionnée en sept grandes divisions, dont l'entente eût pu devenir formidable, si elle n'eût été paralysée par l'esprit de rivalité qui animait les cliefs.
De ces chefs, plusieurs ont déjà figuré dans notre récit; il cti est trois qui valent qu'on les fasse connaître.
Joly était un ancien sergent du régiment de Flandre, qui cachait un talent rare sous un extérieur grossier. Horloger, jieintre, architecte, cordonnier, forgeron, bon chirurgien, excellent tailleur, l'universalité de ses aptitudes tenait du prodige. En bu, l'inexorable violence du partisan se mariait à l'intrépidité du soldat. Un de ses fils, qui servait dans les troupes républicaines, étant tombé entre ses .mains, il le fit fusiller, le barbare! Il détestait les noldes et ne voulut jamais leur céder la préséance, n'admettant de hiérarchie ([ue celle qui se fonde sur le mérite personnel Aussi devmt-il odieux à Gharette. Toutefois, leur rivalité resta voilée à demi, jusqu'au moment où, l'armée d'Anjou étant détruite, ils aspirèrent l'un et l'autre au premier rôle Vaincu dans cette lutte d'ambition, Joly ne put se contenir, il insulta Gharette en pleine assemblée, et ne tarda point à être assassiné. Par ordre de qui? On a formellement accusé Gharette de ce meurtre. La femme de la victime était à la Pvochesur-Yon : parurent des cavaliers qui l'enlevèrent, la conduisirent à quelque distance du bourg et la massacrèrent Elle
dit en tombant : « Joly est mort. Gharette n'eût pas osé, lui vivant, toucher à un cheveu de ma tête. »
Même indépendance de caractère et même rudesse de cœur chez Stofflet. Venu d'Allemagne en France, il avait commencé sa réputation parmi les paysans, au moyen de certainstours de jonglerie où il excellait. Il avait des connaissances en physique, et exécutait avec l'aimant des choses qui le firent passer pour sorcier. Les paysans, qui allaient, tantôt le consulter sur leurs maladies , tantôt lui faire tirer la bonne aventure, s'accoutumèrent si bien à son influence , qu'il fut naturellement un de leurs chefs, lorsqu'ils se soulevèrent. Gomme son air timide n'annonçait nullement ce qu'il y avait dans son âme, qui était ambitieuse et forte , les nobles crurent d'aboid le pouvoir traiter en .subalterne ; mais il leur déclara fièrement qu'ils combattaient pour une religion qui avait proclamé les hommes égaux. Gonformant sa conduite à son langage, il adressa un jour à Bonchamps un cartel qui prouvait assez qu'il entendait marcher de pair avec les marquis, tout garde-chasse qu'il était. S'agissait-il, d'ailleurs, de s'enfoncer dans la mêlée? On ne le devançait pas aisément; et il partageait la place que Gathelineau occupait dans la confiance du paysan.
Toutefois , ni lui ni Gathelineau n'eurent , à l'armée d'Anjou, l'influence dominante et réelle : le génie de l'intrigue, servi par un charlatanisme habile, beaucoup de sang- froid et des connaissances militaires, la donnèrent bien vite à d'Elbée, ancien sous-lieutenant d'infanterie, homme d'un extérieur grave et sombre , d'une politesse cérémonieuse , d'une dévotion mêlée aux calculs de l'orgueil ; qui, comme Bonchamps, aimait fort à faire la petite guerre avec des régiments en métal, parlait par sentences, adressait aux soldats de vrais sermons, portait sur lui des images pieuses, et avait si souvent le mot de Providence à la bouche, cjue 1 s paysans l'avaient surnommé le général la Providence.
Maîtres de Tliouars, les royalistes se sentirent toute l'audace des grands desseins. Non contents de piendre possession de Parthenay, que les républicains ne pouvaient défendre et qu ils évacuèrent, les chefs de l'armée d Anjou et du Haut- Poitou songèrent à marcher sur Fontenay . Il était donc temps qu'à Paris on se préoccupât d'une manière sérieuse d'événements aussi considérables. Malheureusement, c'était à une foule de dangers à la fois qu'il s'agissait de parer, et jamais la République n'avait eu plus à craindre pour son existence même.
A l'époque de la formation du Gomilé de salut public , c'est à-dire au mois d'avril, la situation était celle-ci :
L'armée du Nord et des Ardennes était entièrement désorganisée, par suite de la trahison de Dumouriez : sur toute cette frontière, deux mille cinq cents hommes seulement; et pas de vivres, pas de munitions. Dumouriez avait abandonné à Lille, outre dix mille fusils, près de vingt mille habits emmagasinés parlai pour le compte de l'Autriche, pendant que nos soldats étaient demi-nus.
Les armées du Rhin, et de la Moselle , forcées de quitter les environs de Mayence, rétrogradaient.
Les armées des Alpes et d'Italie attendaient l'heure des combats, derrière les montagnes et les neiges qui les séparaient de l'ennemi.
Les armées des Pyiénées-Orientales étaient sans officiers généraux, sans canons de campagne, sans affûts pour les canons de siège, presque sans pain.
Les Espagnols nous attaquaient du côté de Bayonne.
Sur les côtes de Brest et de Cherbourg, menacées, quelques soldats épars ; sur celles de Bretagne, àpeine cinq mi'le
LES OIRONDINS ET LA VENDÉE
hommes de troupes soldées. Les ports de Brest, de Rochefort, de Lorient n'avaient que six vaisseaux de ligne prêts à tenir la mer, et la flotte de la Méditerranée se réparait dans Toulon.
Les pouvoirs illimités des commissaires dans les provinces se croisaient, et, en se croisant, se paralysaient.
Enfin, les administrations arrêtaient au passage, dans un intérêt de défense locale, bataillons et vivres, chacune de ces autorités inquiètes s'occupant à mettre à l'abri son clocher, formant sa petite armée, nommant son général , et rendant de la sorte impossible tout vaste projet de défense.
Encore si la Révolution n'avait eu à combattre que des colères loyales! Mais non : contre elle, rien ne parut trop noir à ses ennemis, ni la science des traîtres, ni l'art des faussaires.
Et , par exemple , une des idées que caressait le plus volontiers, à cette époque, la haine des Anglais, était d'inonder la France de faux assignats et de lui faire de la sorte une épouvantable agonie. Nous avons sous les yeux un document autographe d'une importance hideuse ; c'est un plan pour fabrication de faux assignats sur une immense échelle, présenté au gouvernement anglais , non par un obscur aventurier, mais par un homme bien connu dans le monde de l'industrie et de la politique, l'Écossais William Playfair. Les arguments sur lesquels l'auteur cherche à fonder la mo' alité de son projet sont empruntés tout simplement à la logique de l'extermination : la question étant de tuer la France, le plus court et le plus sûr est le mieux. Aussi William Playfair demande t-il une récompense égale au service, et il est clair qu'il se considère comme un bienfaiteur de l'humanité. 11 a soin, d'ailleurs, d'apprendre aux générations futures que, lorsque, pour la première fois, il émit son idée, elle rencontra en Angleterre une approbation presque générale : « Jhc 'pamphlet met wth a pretly gineral approbation. »
Que ceux là qui maudissent la Révolution pour la manière dont elle se défendit, se souviennent à jamais de la manière dont elle fut attaquée !
PROJET rOLli lAl;l;U:.VT10N DE FAUX A<Sri,NAlS SUR UNE IMMENSE ÉCHELr.E.
« 1" Ayant déjà, dans un pamphlet publié au commencement du mois de février, et intitulé Vue gcnérale des ressources de la France, déclaré publiquement que, selon moi, la manière la plus efficace d'attaquer la nation française, était de détruire son crédit par la falsification des assignats, pamphlet (jéncmlment opprawx , j'ai résolu, à cause de cela, et pour d'autres raisons, de falsifier ces assignats moimême.
« 2" Gomme nous sommes en guerre avec la France, je pense qu'il convient à tout sujet anglais d'anéantir la force de l'ennemi par les moyens qu'il juge les plus décisifs et les plus faciles à pratiquer. Je pense qu'abréger la durée de la présente guerre, c'est tout simplement abréger la durée du vol et du meurtre, ce qui, à l'égard des Français eux-mêmes, serait un acte de miséricorde.
« 3" .Je pense que les assignats sont la monnaie de tous les crimes commis en France, et que les détruire revient à arracher des mains d'un misérable assassin le poignard et le pistolet. Il est clair, d après cela, que cette monnaie factice des crimes ne saurait être trop tôt réduite à néant, et, qu'en ce qui touche les ennemis de la France, lesquels comprennent aujourd'hui presque toutes les nations civilisées de l'Europe, il
est de la plus haute importance d'en finir avec un instrument dont des misérables se servent pour troubler le repos du monde.
« 4° Il y a deux moyens de combattre la France : les hommes et l'argent. Ne vaut-il pas mieux détruire un papier fondé sur d'iniques extorsions que de verser le sang humain? Je propose donc l'anéantissement des assignats, comme moyeu d'épargner l'effusion du sang, et je crois cela digne d'un patriote, d'un Anglais, d'un homme.
« C'est pourquoi j'ai formé le plan qui suif. Je sais qu'a n'est pas sans difficultés, qu'il peut prêter à la censure des malveillants, et que sa non-réussite entraînerait de fâcheuses conséquences. Mais mon parti est pris, et je ne rougis pas de m' expliquer clairement.
K Mes motifs, je viens de les donner en ce qui concerne le public, et je vais les faire connaître en ce qui me concerne moi-même. Je me considère comme un soldat qui combat pour son pays, et, dans quelque dilemme que je puisse me trouver pris, mon langage ne changera jamais.
« Mon plan consiste à fabriquer cent millions d'assignats et à les répandre en France par tous les moyens possiJjles ; réservant au clergé exilé de France, sur les biens desquels les assignats sont hypothéqués, le cinquième des bénéfices (jui, tous frais payés, pourraient résulter de l'opération, lesquelles sommes seront employées à leur venir en aide, sous les initiales d'usage pour les personnes qui dédirent n'être pas connues.
a Tous les ennemis de la France, dans ce plan, seraient pourvus d'autant de ce papier qu'ils pourraient en répandre au moyen de leurs armées respectives, et cela à bas \)vix.
« Réserve faite pour moi-même et pour mes collaborateurs d'une somme destinée à nous mettre au-dessus du besoin, on se servirait du reste pour payer les dépenses de l'armée anglaise sur le continent, et on en emploierait une partie à décréditer les assignats ; ce qui pourrait avoir lieu par la vente des lettres de change sur Paris à un cours inférieur au change de Londres. Je m'arrangerais aussi de façon à semer des divisions dans la Convention nationale et à en acheter les membres; en un mot, je ne négligerais rien pour affaiblir la France, et, par là, procurer à l'Angleteiie une victoire moins chère que celles que donnent la baïonnette et l'épée.
« Après tout, je n'ignore point que la stipulation que je fais a mon profit personnel s'élèvera contre moi dans l'esprit des égoïstes et de ceux qui n'ont pas d'esprit public. A de telles gens, je réponds que les soldats et les matelots défendent leur pays en vue de l'avancement et pour être bien payés, et que je fais de même.
« Sera-t-il objecté par les ignorants ({ue ceci pourrait conduire à contrefaire les bauhnotes anglaises? Je réplique que les assignats ne ressemblent pas à ce papier. Où sont-ils payables? A qui et par c[ui? Quelle est leur valeur intrinsè- (jue? Les assignats ne ressemblent pas plus à nos banknotes qu'un morceau d'écorce de chêne ne ressemble à uneguinée. J'ajoute que ce n'est pas la difficulté de faire cette banhaote c[ui prévient le faux, mais la probabilité qu'on sera découvert, par suite de ce fait (jue les banknolei sont payables à vue, et, tel est, en effet, le cas pour tout le papier accrédité, si l'on en excepte les assignats et le papier américain, lequel fut contrefait dans l'armée du général Howe, ^ans que cela ait été considéré comme un crime.
« Je me risque donc bravement, &\. Iq proteste contre toute intervention légale dans ce pays, espérant un jour être loué en cas de succès. Quant aux dangers, je les brave, et me tiens prêt, comme tout homme (fui entre en une semblable
entreprise. Où il n'y a pas de dangers, il n'y a ni gain ni gloire!
« Satisfait des motifs que je viens d'exposer, je commence. Si je réussis, Fintérêt de mon pays et mon bien-être y trouveront leur compte; si je succombe, je ne pourrai que m'en prendre à rnoi-même.
a Londres, 20 mars 1793.
« William Playfair. »
On appréciera mieux la moralité du document qui précède, si on le rapproche de la proclamation suivante, que les Commissaires montagnards envoyés en Vendée par la Convention publièrent, le 23 mai 1793, à l'occasion de dégâts commis par quelques soldats faisant partie de l'armée des bleus ;
« Soldats citoyens,... parmi les devoirs d'un républicain, le plus saint de tous, après l'amour de la patrie, est le respect des propriétés, et des propriétés ont été violées. Que les contre-révolutionnaires que nous combattons, pillent, brûlent et assassinent, ce sont là vertus de brigands, et leur conduite n'a rien qui nous étonne; mais que des républicains les imitent, c'est ce cjue vous n'apprendrez, braves soldats, qu'avec indignation. De tels hommes ne sont pas vos frères; ce s>.nt des conspirateurs qui se sont glissés dans votre sein
pour faire rejaillir sur vous l'odieux de leurs crimes Ne
souffrez pas que ces ennemis de la patrie partagent avec vous l'honneur de combattre pour elle.... Quant à nous, dès que nous les connaîtrons, nous vous les désignerons à la tète de l'armée, et nous les ferons juger suivant la rigueur des lois.... Une armée de patriotes ne doit être composée que d'hommes purs, et le privilège de défendre la liberté n'appartient qu'à la vertu.
« Fontenay-le-Peuple, ce 23 mai 1793, l'an second de la République fiaiiçaise.
« AuGUis GouPiL'EAU (de Fontcnay), Ph. Ch. GjUpilleau, Garmer (de Saintes). »
Telle que nous venons de la décrire, la situation de la République rendait urgent l'emploi des moyens de salut : les plus magnanimes et les meilleurs, ce fut une ville de province qui les proposa. Selon le plan proposé par les patiiotes de Montpellier, au nom du département de l'Hérault, il fallait :
Qu'on procédât à de nouvelles levées, mais qu'on les formât par voie d'indication, c'est-à-dire en adressant des ré(|uisitions personnelles à tout bon patriote;
Que le droit de désignation fût conféré, dans chaque département, à un comité de salut public, composé en nombre égal de membres des trois corps administratifs du cheflieu, désignés eux-mêmes par les Commissaires de la Convention ;
Qu'avant d'arrêter les listes, le comité s'éclairât sur ses choix auprès des sociétés populaires ;
Que, pour subvenir aux dépenses de cette force armée, un emprunt extraordinaire de cinq millions fût ouvert, et remph sur le-champ par des réquisitions impératives adressées aux riches, s'il ne l'avait pas été sous deux jours par les soumissions libres des capitalistes.
Un illustre écrivain de nos jours, M. Michelet, a fait admirablement ressortir la sagesse de ce plan, dans quelques lignes que nous lui empruntons, parce qu'elle.s expriment notre
sentiment mieux que nous ne le pourrions exprimer nousmême. « Le plan des patriotes de l'Hérault était à la fois, si l'on peut parler ainsi, très-local et très-central. Il fouillait profondément la localité, la perçait à jour pour en saisir les ressources; il voyait de l'œil local, le seul qui puisse bien voir; mais la décision ne venait pas de l'autorité locale, elle eût semblé passionnée, faussée par les jalousies, les rancunes, les petites haines : la décision se faisait au centre départemental, par l'influence des Commissaires de la Convention.... La sagesse et la noblesse du projet étaient encore en ceci, qu'on devait adresser la réquisition aux meilleurs citoyens.... Beaucoup voulaient, et ne faisaient rien, se donnaient de cœur, et pourtant restaient. A ceux-là la loi venait dire, par l'organe d'une haute autorité : « Tu es le meilleur, donc tu es à moi. Tu voulais partir, tu serais parti, sans ta mère ou ta maîtresse.... Eh bien! par?, je viens t'affranchir, trancher de mon commandement ces liens, trop chers, que tu ne peux délier.... Grâce à moi, tu seras libre, tu voudras ta volonté ! »
Mais les révohitions produisent toujours des hommes prêts à gâter par l'extravagance les chances d'une heureuse audace. Le 1"" mai, de prétendus mandataires du faubourg Saint-Antoine apportaient à la Convention une pétition injurieuse, dans laquelle ils se proclamaient en insurrection permanente; proposaient d'imposer la défense de la patrie aux contre-révolutionnaires comme châtiment, au lieu de la réclamer des patriotes comme devoir, et semblaient demander un emprunt forcé sur les riches, moins pour nourrir la guerre que pour stipendier la révolte.
Il y eut un moment de stupeur; puis, ce fut un cri d'indignation, presque unanime. Lacroix, le premier, proteste, au nom de la Convention qu'on outrage. Phihppeaux veut qu'on traduise l'orateur de la députation devant le tribunal révolutionnaire. Tout en reconnaissant C{ue la liberté est comme la flamme, et que, si elle jette de l'éclat, c'est quand elle brûle, Boyer-Fonfrède gémit des excès qui la perdent; il conclut à l'arrestation des signataires de l'adresse. Et c'est dans ce sens, avec plus de verdeur même, que se prononce Couthon, que nul ne saurait taxer de modérantisme, Couthon, l'ami de Robespierre. Mais voilà qu'un doute s'élève.... De qui tiennentils leur mandat, ces hommes qui transforment le droit de pétition en droit de sédition, et disent : « Nous sommes le peuple? c Survient une nouvelle députation, que les habitants du faubourg accompagnent, et qui, en leur nom, déclare désavouer la première. Il est probable que la Convention eût sévi, si Danton , blâmant et protégeant les pétitionnaires tour à tour, n'eût emporté l'ordre du jour en leur faveur.
Quel fut ici son mobile? Pourquoi se sépara-til, en cette circonstance, de ses deux lieutenants, Philippeaux et Lacroix? Était-il l'instigateur secret de la pétition? Ou fut-il poussé par la crainte que trop de rigueur n'ajoutât à la fermentation des esprits?
Il est certain qu'elle était alors très-grande ; et deux causes surtout l'entretenaient : la disette, la Vendée. Empêcher le prix du pain de hausser, et pour cela étalilir un maximum; empêcher le royabsme de vaincre, et pour cela l'aller prendre corps à corps en Vendée, telle était devenue la double et ardente préoccupation du peuple. Le tort des Girondins fut de méconnaître ce qu'elle avait de légitime; leur malheur, de braver ce qu'elle avait d'impérieux.
Et d'abord, ils combattirent le maximum du prix des grains, comme si l'on eût été en temps ordinaire. Fixer le prix des grains, juste ciell Mais entendait-on faire entrer dans ce prix, à titre de données nécessaires, les avances de la semence, celles de la culture, l'achat des bestiaux, la valeur
LES GIRONDINS ET LA VENDÉE
des instruments aratoires, le coût des transports, et, de plus, la rémunération du laboureur, qui ne saurait faire vivre les autres qu'à la condition de vivre lui-même? Pour peu qu'on les négligeât dans la fixation du maximum, ces inévitables données, adieu la culture! Le laboureur consentirait-il à
mourir de faim au milieu de son cliarap? Que si, au contraire, en taxant les grains, on tenait compte des frais de production, comment ne voyait-on pas que, ces frais variant sans cesse, la t^xe devrait suivre ces variations pas à pas : le pourrait-elle? On se flattait bien en vain de fixer le prix du
ÎO YER -FO.NFRÈDE
pain, à moins qu'on n'eût le secret de fixer, du même coup, le prix de la charrue qui déchire le sol, et celui du bœuf qui la traîne, et le salaire de l'homme qui la conduit. Qu'arriverait-il, d'ailleurs, s'il se trouvait qu'on eût établi la taxe tro^ bas, et réduit de la sorte le cultivateur, ou à laisser les terres en friche, ou à cacher ses grains, en attendant que la taxe
fût, soit augmentée, soit supprimée? Procéderait-on par voie d'inquisition et de contrainte? Qu'on y prît garde! La tyrannie elle-même risquait en ceci de n'être qu'une affaire de luxe : il n'est pas facile de forcer les gens à se ruiner! Le mieux était donc de s'en rapporter à la sagesse de l'intérêt privé, de laisser au commerce ses franches al-
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FllAXCAlSL
lures, les échanges sociaux étant toujours justes quand ils sont libres.
Ainsi pensaient les Girondins; ainsi parla Ducos, leur organe. Mais aux transports de rage que le discours de ce dernier excita dans les galeries, transports tels, qu'il fallut les faire évacuer, les Girondins purent juger qu'ils avaient contre eux, dans cette question tragique, l'instinct du peuple. Il leur répliquait, cet instinct quelquefois si sûr, que les règles ordinaires ne s'appliquent pas toujours impunément aux situations extrêmes; que la hausse croissante du prix du pain venait moins encore de la multiplication des assignats que de la cupidité impitoyable des accapareurs et du machiavélisme de certains propriétaires, bien décidés à avoir raison de la Révolution, en l'affamant; que l'objet du maximum était, non d'enlever aux fermiers leur gain légitime, mais aux accapareurs les bénéfices de leur commerce assassin; que ce double but serait atteint, si, tout en dépouillant les seconds du pouvoir de faire monter à leur gré le prix des grains on l'établissait sur des bases qui ne supprimassent point l'inléi-èt que peuvent avoir les premiers à cultiver la terre; que cela était possible, les données à prendre en considération n'ayant rien qui ne fût parfaitement appréciable; que cela était nécessaire, parce que la faim, elle aussi, a sa logique; que cela était juste, parce qu'il n'est pas d'échange libre entre qui a tout et qui n'a rien. Lorsque, dans la séance du 2 mai, Thirion présenta le maximum comme un frein à la cupidité des accap:ireurs, d'une part, et au système désorganisateur des contre-révolutionnaires, d'autre part, il posa la vraie question : eu égard aux circonstances, elle était moins économique que politique; elle relevait moins de la science que de la nécessité. Et c'est ce qu'à l'exception des Girondins, chacun comprit. Le 3 mai, la Convention vota le maximum^ en chargeant les Directoires de le fixer, dans chaque département, selon la moyenne des prix depuis le 1" janvier, et avec cette clause qu'il serait décroissant. C'était dire aux magasiniers :'vous gardez toujours dans l'espoir de gagner davantage! Eh bien! plus vous garderez, moins vous gagnerez.
Après la disette, la Vendée. Et là encore, l'obstacle, ce fut la Gironde.
La grande mesure dont le département de l'Hérault venait de fournir l'idée et de donner l'exemple, avait été approuvée, non-seulement par les Sociétés populuires, mais encore par la Convention; et, forte de cet assentiment, la Commune avait arrêté, dès le l""^ mai :
Il sera formé un corps d'armée de douze mille hommes, avec lesquels marcheront trois membres du Conseil générai de la Commune.
Chaque compagnie, composée de cent vingt-six hommes , sera tenue d'en fournir quatorze.
Ce choix se fera par un comité composé de six membres du comité révolutionnaire de chaque section.
Le comité de réquisition ne devra désigner que ceux dont l'absence momentanée est sujette à moins d'inconvénients : en conséquence, tous les commis non mariés de tous les bureaux existant à Paris, excepté les chefs et les sous-chefs , pourront être requis, ainsi que les élèves de notaires et d'avoués, commis de banquiers, négociants et tous autres, en suivant les proportions ci-après : sur deux, il en partira un ; sur trois, deux; sur quatre, deux; sur cinq, trois; sur six, trois; sur sept, quatre; sur huit, quatre, et ainsi de suite.
Pour subvenir à l'entretien de ces nouvelles levées , la Commune, par arrêté du même jour, avait frappé un emprunt forcé de douze miUions, à prendre sur le superflu des riches de Paris. Le nécessaire étant n'puté de quinze cents livres de
revenu pour un père de famille, et, en outre, de mille lîvios pour chacun des autres membres de la famille, quiconque jouissait d'un superflu de mille à deux mille livres fut taxé à trente livres ; quiconque avait un superflu de deux mille à trois mille livres, dut payer cinquante livres, et ainsi en augmentant, jusqu'au superflu de cinquante mille livres de revenu, dont le possesseur fut déclaré débiteur de vingt mille livres à la patrie.
Ces mesures ne pouvaient manquer de paraître fort rigoureuses. La plupart des riches, quoique 1 emprunt n'atteignit que le revenu d'une année , s'abandonnèrent à une sourde fureur. Parmi les clercs, les commis de marchands, les garçons de bureaux, beaucoup répondirent par les éclats d'une colère bruyante à l'appel dont la Commune croyait honorer leur patriotisme, et chargèrent d'exécration Ghaumette, l'auteur de l'article qui les concernait.
D'un autre côté, la Convention ayant abandonné à chacjue section le mode de son recrutement , l'opération se fit sans uniformité, avec lenteur, et l'on put douter un moment de l'empressement du peuple à aller éteiudre la guerre civile en Vendée. Une seule compagnie, cependant, celle commandée par le citoyen Wenter, off"rit à la Commune cent officiers soldés, habillés et armés de sabres. Santerre demanda la permission de partir, l'obtint, partit; et aux clameurs dont on le poursuivait, Chaumette opposa cette déclaration : « Rien ne me fera changer de principes; et, le cou sous le couteau, je crierai encore : le pauvre a tout fait , il est temps que le riche fasse à son to'ir. Je crierai qu'il faut rendre utiles , malgré eux, les égoïstes, les jeunes désœuvrés , et procurer du repos à l'ouvrier utile et respectable. »
Une lutte était imminente : elle s'engagea dans le sein même des sections, dont la réaction bourgeoise essaya de s'emparer. De quelques-unes, brusquement envahies par des groupes d'agitateurs venus de différents quartiers, les Jacobins furent chassés d'une main violente. Dans la section de Ron-Conseil , le procureur-syndic du département de Paris fut accueilli par des huées et courut des risques. Marat, s'étant rendu à celle des Cordeliers , trouva la salle remplie d'hommes qui le conspuèrent , qui l'eussent maltraité sans doute, sans l'intervention de la garde. La réaction chercha aussi à se faire joiir par l'émeute. Il y eut aux Champs-Elysées, au jardin du Luxeml)ourg des rassemblements tumultueux, au milieu desi{uels fut arrêté le domestique de Buzot ; et des bandes de jeunes gens parcoururent la rue des Lombards, la rue de la Verrerie, k place de Grève, le quai Pelletier, en criant : Vive la Réptihlifjii,c ! à bas la Moutonne! Car alors fut employée pour la première fois à Paris la tactique royaliste qui consistait à faire feu sur la Montagne , en s'abritant derrière la République et la Gironde.
Et c'est ce dont celle-ci ne s'aperçut pas , tant l'esprit de parti l'aveuglait ! Entre deux mouvements dont l'un tendait à exagérer la Révolution , mais dont l'autre favorisait le royalisme, elle pencha du côté fatal. Dans le Patriote français, son principal organe , on lut : « Depuis trop longtemps le républicanisme et l'anarchie sont en présence, et n'ont fait, pour ainsi dire, qu'escarmoucher : cet état pénible ne peut plus se prolonger; on nous présente un combat à mort; eh bien! acceptons-le. Si nous sommes vainqueurs, la République est sauvée Si nous succombons, les départements
sont là.... Républicains, sentez votre force. Quels sont vos ennemis? De forcenés déclamateurs, Achilles à la tribune, Tiiersites au combat; conspirateurs de caves, qui tremblent à la vue de leurs propres poignards ; intrépides massacreurs dans les prisons, mais dont les yeux n'osent rencontrer un
LES (URONDINS ET LA VENDEE
homme de cœur, vil troupeau de misérables , que la soit' du pillage réunit, que la pluie dissipe. »
Cet appel à la guerre civile avait lieu le 4 mai, et c'était juste le lendemain, 5, que se formaient les rassemblements dont nous avons parlé. Mais de queltjue mépris que Girey- Dupré se fût étudié à couvrir ceux qu'il affectait d'appeler les ennemis de la République , les Républicains auxquels il prétendait s'adresser ne montrèrent d'autre courage que celui d'un puéril désordre , qui fut aisément réprimé ; et la Gironde, aux yeux du peuple, resta plus compromise que jamais.
Aussi bien, chaque jour venait grossir de quelque fait nouveau la liste des torts imputables à cet imprudent parti. S'enquérait-on de l'état des dt parlements, sillonnés alors pnr 170 commissaires, appartenant presque tous à la Montagne, on apprenait que leur mission révolutionnaire se trouvait paralysée par des lettres girondines envoyées de Paris, et où ils étaient dénoncés comme Maralisles. Demandait-on aux administrations de départements la désignation des biens d'émigrés? Impossible d'obtenir une réponse de celles qui étaient ou se disaient Girondines. Quelque feuillet de la correspondance privée des Girondins venait-il à être dérobé ou à s'égarer, on y lisait des phrases telles que celles-ci : « Le >eul moyen de sauver la Ilépublique , c'est de faire marcher sur Paris les quarante mille hommes qui combattent les rebelles de la Vendée. »
Que si l'on examine la conduite c{ue, pendant ce temps, ten.âent les Montagnards et les Jacobins, quel contraste ! Leurs discours sont emportés, les moyens de salut qu'ils agitent sont quelquefois de nature à dépasser le but; mais, s'ils se trompent, c'est du moins dans le sens de la Révolution. Pas un de leurs actes, pas une de leurs paroles, qui ne trahisse l'intérêt passionné qu'ils prennent à la défaite définitive et prompte du royalisme. Ils applaudissent à tout élan de patriotisme guerrier, ils poussent à l'armement des volontaires, ils pressent les enrôlements. Danton propose d'indemniser les citoyens pauvres qui se rendront dans les sections. Camille Desmoulins insiste pour qu'on invite les hommes de bonne volonté à s'exercer au champ de Mars. Rob'espierre, soit à la Convention, soit au club des Jacobins, demande que tandis que les enrôlés marchent contre les Vendéens rebelles, une armée composée de patriotes soit, formée pour la défense de Paris; que tous les gens suspects soient gardés en otage ; qu'on fabricp^ie des armes de toute espèce , et que les citoyens en peine de leur subsistance reçoivent une indemnité le jour où ils monteront leur garde.
Arrivèrent deux nouvelles sombres ; les Vendéens occupaient Thouars; et, le 9 mai, Dampierre , l'intrépide Dampierre, avait été tué devant Valenciennes , courant sur une l)alterie autrichienne. I)u sein des sociétés populaires, s'éleva un long cri de douleur et de rage. Le cœur de Paris se mit alors à battre avec force. Gomme à Lacédémone, mainte lemme du peuple dit à son mari pour adieu suprême de ne luvcnir que vainqueur. Elisabeth Fabre ayant paru aux Jarjbina, y fut couverte d'applaudissements. Elle avait suivi son mari à l'armée, et s'était tellement distinguée au siège de Macstricht, que les canonniers l'avaient élue commandant en second. Les Liégeois offrirent leur sang à leur mère adoptive, la France. De toutes parts on réclamait des armes.. Ceux des volontaires qui n'en avaient pas encore allaient en demander ;'i '.a Commune, en chantant la Marseillaise; ceux qui en avaient partaient.
Arriveraient-ils à temps?...
Le 10 mai, Goupilleau de ÎMontaigu, un des députés de
la Convention dans les départements des Deu.x-tJèvrcs et de la \endée, avait écrit de Fontenay, au Comité de salut public :
I Citoyens, mes collègues, ce n'est plus une poignée de brigands que nous avons à combattre, c'est une armée, une armée qui monte au moins à quarante mille hommes . Les voilà maîtres de Bressuire, de Thouars ; on conjecture qu'ils vont se diriger sur Saint-Maixent, Niort, Fontenay : comment leur résister? Nous n'avons ici que quatre cents citoyens armés du pays et soixante-dix gendarmes! 11 est vrai que Chalbos est à la Châtaigneraye avec deux mille hommes d'infanterie et cent quarante-trois cavaliers, excellentes troupes qui se battront jusqu'à la mort; mais peuvent elles tenir contre les forces supérieures de l'ennemi? Il faudra donc que Fontenay ouvre ses portes!... L'armée nantaise, sous les ordres du général Canclaux, est la seule qui nous puisse secourir. Presque toutes les forces qui nous sont envoyées de Paris sont arrêtées au passage par les corps administratifs.... Nous sommes maîtres des côtes. La communication des Sables à Nantes , par Challans et Machecoul , est libre ; il en est de même de celle des Saliles à Nantes, par la Mothe-Achard, Palluau et Légé ; mais de Nantes à Fontenay, la communica • tion est absolument interceptée.... Il faut vite nous envoyer toutes les troupes disponibles , et que la Convention détende aux corps administratifs d'en changer la destination; sans quoi, tout est perdu ! «
Autre lettre écrite de Luçon , le 1 1 mai , et adressée aux Commissaires de la Convention par le commandant Fayard :
« Citoyens commissaires, il y a huit jours, je me rendis auprès de vous, pour vous exposer la situation de la compagnie de gai de nationale du district de Libourne. Ceux qui la composent sont dans la désolation. Pères de famille pour la plupart, négociants, fonctionnaires publics, ils espéraient retourner dans leurs foyers : on le leur avait promis ; et cette attente déçue, les cris de leurs femmes, de leurs enfants, qui les redemandent, tout concourt à augmenter leur chagrin.... Je ne dois pas vous cacher que plusieurs ont vendu leurs chevaux, pour en envoyer le prix à leurs familles, les sachant
dans la détresse Sur le refus cj^ui lui a été fait de sou
congé, un cavalier s'est brûlé la cervelle ; un autre est devenu fou. »
Tel était donc l'aspect des choses en Vendée : ici, des armées de paysans fanati({ues sortant, pour ainsi dire, de dessous terre; là, pour défendre la République, quelques soldats, impatients de secours qu'on détournait; et quelques bourgeois pleurant leur foyer : Linqueiida tvUus, eluomus, et pl'wens uxor.
II était naturel que, maîtres de Bressuire , de Thouars, de Parthenay, les rebelles de l'Anjou tournassent les yeux vers Fontenay. Le 1 3 mai, ils allèrent attaquer à la Châtaigneraye, au nombre de douze mille hommes, Chalbos, qui n'en avait que deux mille. Soutenu des deux côtés avec une farouche constance , le combat devint terrible. La cavalerie des paysans était très bien montée, et déploya beaucoup d'audace. Chalbos, entouré de cavaliers, rjui, la pointe de leurs sabres sur son corps, lui criaient de se rendre, ne dut la vie qu'au courage de César Faucher, l'un de ces deux jumea'ix de la Rcole, dont la ressemblance était si frappante, qu'on ne les pouvait distinguer l'un de l'autre. S' élançant au secours de son général. César Faucher le dégagea, saisit à la gorge le plus hardi des paysans, le renversa de cheval, et, en ce moment même, atteint d'une balle dans la poitrine, tomba couvert de sang .sur son ennemi terrassé. La lutte continua ardente, opiniâtre. Enilu, accablés par le nombre, les repu-
blicaiiis diirenl balde en reti'aile sur Foutenay, où ils arrivèrent en bon ordre , combattant toujours , et emmenant leur artillerie, leurs munitions, leurs équipages, tout, jusqu'à la dernière des cartouches entassées dans une voiture qui s'était brisée en chemin.
Une pareille défaite était glorieuse, mais l'ennemi n'en avançait pas moins à grands pas, et (Jhalbos avait remarqué avec douleur que les rebelles pouvaient se battre tour à tour en contrebandiers et en soldats. Il le manda au ministre de la guerre, dans une lettre très-noble et mélancolique, où il annonçait d'irréparables malheurs, si l'on n'y prenait sérieusement garde. « Quant à moi, disait-il en terminant, j'ai vieiUi avec les soldats français. Gomme eux, je ne connais que la patrie. Je la verrai libre, heureuse, ou je mourrai sur ma selle, en combattant pour son bonheur et sa liberté. »
Et ce qu'il y avait de pire dans cette insurrection vendéenne, c'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, son iliqité. Le feu. qu'on éteignait dans un endroit, se rallumait dans un autre. Les rebelles, quand ils n'avaient point de bataille rangée à livrer, s'étudiaient à harasser la population des villes par de continuelles alarmes, et avaient même recours, pour cela, aux plus singuliers sti-atagèmes, témoin Saint-Pal et de Ghouppes, deux de leurs chefs, qui, près de Mareuil, avaient fait placer sur les hauteurs des troncs d'arbres disposés de manière à être pris de loin pour des pièces d'artillerie, canons fictifs autour desquels veillaient des canonniers mannequins ! C'étaient, à chaque instant, ou des attaques partielles, ou de fausses alertes. Partout le bruit du tambour; partout le son du tocsin; partout le qui-vive des sentinelles 1
On a vu dans quel dénùment se tromait la ville de Fontenay : se sentant à découvert, après la défaite de Ghalbos, elle lança des commissaires dans toutes les directions pour demander secours. Déjà Mercier du Rocher avait reçu mission de se rendre en hâte à Tours d'abord, ensuite à Saumur, et il était parti. Mais quand paraîtraient les renforts attendus? Aussi bien, la République serait-elle perdue, pour avoir transporlé ui peu plus loin ses pénates et ses dieux? Un conseil de guerre est tenu à Fontenay, le 14; on y décide que les troupes se replieront sur Niort, et les autorités, de leur côté, se disposent à abandonner la ville.
Heureusement, les paysans, au lieu de pousser droit devant eux, s'étaient arrêtés à piller la Ghàtaigneraye. En outre, ils étaient fatigués d'avoir été plusieurs jours sous les armes, et beaucoup avaient envie de retourner chez eux. Cette circonstance, et l'arrivée, à peine espérée, de l'adjudant général républicain Sandoz, à la tête de trois mille hommes, changèrent, pour un moment, la face des choses. Le 16 mai, seulement, d'Elbée, la Rochejaquelein et Lescure réussirent à conduire devant Fontenay les hommes (|u'ils commandaient, au nombre d'environ dix mille. Ghalbos, quoique inférieur en forces, sort de Fontenay pour marcher à leur rencontre, et, au moment où les rebelles descendaient des côtes qui terminent la plaine, à une demi-lieue de la ville, tombe impétueusement sur eux. Le choc fut si rude qu'il dura peu. D'ailleurs, il advint que l'artillerie des paysans, entassée dans un étroit chemin, ne put servir. Toutefois, Lescure et la Rochejaquelein , qui commandaient l'aile gauche, avaient repoussé les républicains et touchaient presque aux faubourgs, lorsque l'aile droite et le centre furent mis en déroute. D'Elbée venait d'être blessé à la cuisse; la Marsonnière, autre chef vendéen, fut enveloppé et pris avec deux cents hommes : la déroute devint générale, ( t les paysans furent poursuivis jusqu'à cinq mille toises du champ de bataille, où ils laissaient six cents morts, quatre-vingts prisonniers, trente-deux
bouches à feu aux armes d'Angleterre, des provisions considérables en vin, eau-de-vie, viande, toiles; quarante chariots et soi.xante paires de bœufs. Telle était la fureur des soldats lancés à la poursuite de l'ennemi , que plusieurs revinrent portant en triomphe des chapelets d'oreilles.
La veille , près de Liège , où il ne disposait que de treize cents volontaires , l'intrépide Boulard avait repoussé vigoureusement plusieurs milliers de rebelles, et ce succès semblait compléter la victoire de Fontenay.
Mais, hélas ! rien de décisif. Les forces des républicains étaient d'une insuffisance manifeste ; et comment compter toujours sur la ressource des prodiges?
Boulard, quoique jusqu'alors sa division n'eût jamais été vaincue , voyait approcher avec un découragement profond l'heure des revers. Réduit à se tenir constamment sur la défensive, même au sein du triomphe, et n'ayant qu'une poignée de soldats pour protéger une foule de postes importants, il se répandait en plaintes, attribuait à une négligence systématique l'abandon où on le laissait, et commençait à ouvrir son cœur à l'héroïque chagrin qui devait prématurément le conduire au tombeau.
Quant aux troupes qui gardaient Fontenay, elles savaient fort bien que l'ennemi était vaincu mais non pas dompté.
Et en effet, l'armée vendéenne, mise en fuite le 16, s'était promptement reformée et ranimée à la voix des prêtres. Pour mieux ramener la confiance parmi les paysans, les chefs avaient mandé à Ghâtillon, le jour même de la défaite, le faux évèque d'Agra. A l'arrivée de cet imposteur, toutes les cloches sonnèrent, et la foule se pressa sur ses pas. Lui se mit à distribuer des bénédictions, officia mitre en tête, promit la victoire II n'en fallait pas tant : « Le bonheur d'avoir un évèque au milieu d'eux rendit aux paysans toute leur ardeur. » Et puis, n'avaient-ils pas perdu , devant Fontenay , Mark- Jeanne, leur chère Marie-Jeanne, cette belle pièce de douze en bronze, qui portait les armes du cardinal de Richelieu, et, ce qui les touchait bien davantage , l'image de la Vierge ? Pas de milieu : la reprendre ou mourir.
Dans l'intervalle. Mercier du Rocher avait gagné Tours, où il trouva Tallien entouré de jolies femmes (jui luideixandaieiit la liberté, celles-ci d'un père, celles-là d'un mari. Tallien leur répondait avec un singulier mélange de sévérité et de douceur, et s'étudiait évidemment à plaire à tout le monde, tantôt parlant au peuple en Jacobin fougueux, tantôt allant aux messes constitutionnelles des environs, quelquefois montant en chaire, et prononçant de vrais sermons, qui enchantaient les bons Tourangeaux. Il fit accueil au commissaire de Fontenay; mais ce dernier ne put rien obtenir, sinon qu'on envoyât sur le point menacé un bataillon de nouvelle levi'e, venu d'Orléans, et qui avait à peine les armes nécessaires.
Mercier du Rocher ne fut pas plus heureux à Saumur. Et d'abord, l'aspect de la ville lui serra le cœur. Une armée de dix mille hommes s'y agitait dans une bruyante paresse. I es rues étaient couvertes dénuées d'aides de camp, qui portaient de longues moustaches, qui traînaient de longs sabres, rien de plus. Là semblaient s'être donné rendez-vous, selon l'expression de Mercier du Rocher, tous les roués révolutionnaires de Paris : Saint-Félix, Momoro, Ronsin, un prêtre nommé Hazard, que les Jacobins avaient chassé de leur société en 1790, let enfin un ancien protégé de Voyer-u'Argenson, iils d'un tisserand, qui s'était qualifié de baron de Tuncq, jusqu'au jour où les titres de noblesse furent supprimés, etciui, maintenant, en compagnie de Momoro et de Ronsin, exagérait, à Saumur, le Jacobinisme. Pour ce qui est de l'influence officielle, elle y appartenait au député girondin Carra, lequel
LES GIRONDINS ET LA VENDEE
logeait dans une magnifique maison, avec deux sentinelles à sa porte, et tranchait du grand seigneur. Mercier du Rocher se rendit auprès de lui, pour lui communiquer l'oljjet de sa mission, et ne fut pas peu surpris de la parfaite indiUerencc ([ue témoigna ce représentant du peuple. Carra motivait son
refus de secourir Fontenay sur la vicloii'o du 16, dont il venait de recevoir la nouvelle. « Si les Sables sont attaqués par les Anglais, lui fit observer Mercier, que deviendrons-nous? — Oh ! il sera temps alors. — Mais songez que, pour aller d'ici aux Sables, il faut traverser quarante lieues de pays in-
v=ôirF|FF^