‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 92 sur 100 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LES CIRONDINj a LYON

RRÈTONS NOUS ici un instant. La catastrophe à raconter demande, pour être bien comprise, qu'on n'en détache aucun des événements qui s'y rapportent. La veille du jour où les Girondins succombèrent à Paris, ils triomphaient à Lyon ; et la nature de leur triomphe dans cette seconde ville montre combien leur défaite, dans la première, fut indispensable.

Deux partis, à Lyon, étaient en présence.

L'un comprenait, groupés confusément sous le drapeau de la Gironde, un certain nombre de républicains, timides mais sincères; beaucoup de royalistes, que l'amour du repos rapprochait des Girondins ; d'artificieux agents de la noblesse, qui n'arboraient les couleurs de la République que pour la perdre ; enfin, les contre-révolutionnaires de toute nuance : prêtres réfractaires, émissaires de l'étranger, anciens nobles, agioteurs, princes de la finance ou de la fabrique. Quoique formé d'éléments certes très-hétérogènes, ce parti agissait avec une unité formidable, n'ayant encore, à cette époque, qu'un but, l'extermination des Jacobins; qu'un mobile, la haine ; qu'une préoccupation, la peur. Sa force était dans les intérêts bourgeois ; son principal appui, dans l'administration départementale. A la Gironde appartenaient ou étaient censés appartenir les hommes qu'il mettait en avant, tels que le négociant Nivière-Chol ou le médecin Gilibert; et il disposait d'un journal dont le propriétaire. Carrier, passait pour un des stipendiés de Roland.

L'autre parti, celui des Jacobins, était adossé à la Commune. Il représentait, dans cette ville de Lyon, pleine de pauvres travaillant au luxe des riches, la pâle légion des ouvriers en soie, proscrits de la civilisation moderne, que croyait conduire à la terre promise l'homme le plus étrange et le plus divers qu'ait produit la Révolution.

Parler de Lyon, c'est nommer Ghalier.

Ghalier était de petite taille. Il avait le teint bilieux, la démarche convulsive. Né en Piémont, l'extrême vivacité de son geste exagérait jusqu'à la pantomime italienne, et donnait à son éloquence, toute en images, un relief bizarre. Une perruque poudrée couvrait sa tète chauve. Quoiqu'il lançât continuellement la menace et l'anathème, il avait ces lèvres épanouies qui sont le siège de la bonté ; et que de fois les larmes brûlantes dont il portait la source dans son cœur, montant soudain à ses yeux, en noyèrent la fauve étincelle 1 Jamais la tendresse et la fureur ne se disputèrent une âme avec plus d'acharnement. Jamais homme ne montra plus étroitement confondus en lui le miséricordieux ami des damnés de ce monde, le tribun eu délire, le sage, le bouffon, l'énergumène, le martyr. Pour donner une idée du cerveau de ce puissant malade, il faudrait pouvoir peindre le chaos vu à la lueur des éclairs. Il eut des colères frénétiques, mais qui ressemblaient aux désespoirs de l'amour. Il est certain qu'il aimait le peuple, comme une mère aime son enfant, du fond des entrailles. Destiné d'abord à l'état ecclésiastique, puis professeur d'espagnol et d'italien, il avait fini par se livrer au commerce des étoffes : il y acquit de la fortune, et n'en servit qu'avec plus de violente la cause de la misère :

tant il est vrai que la passion de la justice, ainsi qu'une robe de Nessus, l'enveloppait en le consumant !

Un amer génie, qui n'écrivit jamais que devant un crucifix et une tête de mort desséchée, le royahste Ghassagnon, avait connu Ghalier avant 1789, lorsque celui-ci, jeune encore, était venu se fixer à Lyon ; voici comment il le dépeint ; « Je le vis à l'école des Dominicains; des cantharides le tr;»vaillaient jusqu'à la moelle des os ; il avait été piqué de la tarentule; il se démenait comme un saltimbanque, il bondissait comme une pythie ; il poursuivait les faces mélancoliques, comme les oiseaux de nuit recherchent les voûtes sombres. « Les têtes sont rétrécies, me disait-il, et les âmes de « glace; le genre humain est mort.... 0 créateur, fais jaillir « la lumière!... Le grand Être a fait de belles choses; mais « il est trop tranquille. Si j'étais Dieu, je remuerais les mon- « tagnes, les étoiles, les fleuves, l'Océan; je renverserais la « nature, pour la renouveler.... » Et, aux approches du soir, l'énergumène s'en allait arroser le petit jardin d'un ami, dont le pavillon était à deux pas de la ville ; et là, tout le ravissait en extase : la moindre fleur, une feuille, un brin d'hei'be; il croyait posséder un vaste champ , habiter un désert lointain.

Quelle secousse ne dut pas imprimer à une nature de cette trempe la Révolution française I Sans l'attendre, il avait parcouru, en pèlerin de la liberté, Naples, l'Espagne, le Portugal, repoussé de partout. Le soleil de 89 se lève, et voilà Ghalier à Paris, frappant à la porte de Loustalot. « Qui êtesvous? — Un ami des hommes. — Soyez le bienvenu. » Ils s'entretinrent des maux qui aftligeaient la famille humaine. Soudain, Ghalier tombe dans une noire rêverie ; il rappelle le poignard de Caton. Mais Loustalot, sévèrement : « Est-ce que ta tâche est finie? Il faut être utile, il faut vivre. » Ghalier reprit la route de Lyon dans un état d'exaltation voisin de la démence. Il avait rapporté des pierres de la Bastille : il les baisait avec transport, les donnait à baiser aux passants, se mettait à genoux dans les rues, et comTait de pleurs les affiches qui promettaient la liberté.

Bientôt, ce patriotisme fougueux lui valut l'écharpe municipale, et l'éclat de son intégrité l'office de juge. Il devint l'idole du peuple. Il fallait le voir, au club central des Jacobins, roulant les yeux, écumant, se tordant les bras!

Il criait aux révolutionnaires : « Sans-culottes , levezvous! La sans-culotterie remplace la royauté. Va-nu-pieds, mes chers camarades, embrassons nous. .. Je vous chausserai. »

Il disait aux riches : «■ Vous, qui ronflez sur l'ouate, réveillez-vous; la trompette sonne, il faut voler au combat. 'N'ous vous frottez les yeux, vous bâillez, vous faites les enfants! Une épouse, une Laïs charmante, vous enlace de ses bras voluptueux.... Vite, vite! le dernier baiser!... et habillezvous ! >•

S' adressant aux soldats républicains : o Evitez le duel, c'est l'épilepsie du courage. Socrate, ayant reçu un soufflet, répondit au brutal qui venait de le frapper : « Si ma joue « avait été couverte d'un casque, vous vous seriez blessé la <t main. »

Il disait encore « 0 Français, ô Athéniens, enfants de dix coudées, peuple que la Révolution a grandi, et aucpiel il faut toujours des oripeaux et des grelots, que signifient ces noms empruntés et retentissants de Brutus, de Guillaume Tell, de Scévola?... Soyons économes, et mettons ces beaux noms en réserve comme des prix d'attente. »

Contre les malheureux qu'on essayait d'acheter ou qui se vendaient, il s'emportait en ces termes : t Vils mendiants,

un assignat vous éblouit : peut-il compenser une seule goutte de votre sang auguste? Ne sentez-vous pas la souveraineté qui circule dans vos veines? Sachez, ah ! sachez que vous êtes des rois, et plus que des rois. »

Tantôt il mêlait le rire à la menace ; tantôt il trouvait des accents d'une douceur infinie. Lors de l'irruption du club central, la femme du concierge s'écriait en pleurant : « On veut faire mourir de chagrin ce saint homme, le bon Chalier, l'ami des pauvres.... Je l'entends tous les jours. Il prêche l'Évangile..., et je connais sa Jnenfaisance. »

Il était bon , en effet , avec les humbles , désintéressé , généreux. S'il fut digne d'être aimé de ceux qui connurent sa vie intérieure , c'est ce dont témoignent de reste , et l'aiïection courageuse que lui garda jusqu'à la fin sa gouvernante, et le dévouement absolu de ses disciples ; car il eut des disciples, et qui se paraient de son amitié, comme de leur prin ■ cipal titre d'honneur : témom une brochure scientifique que deux d'entre eux publièrent sous ce titre : « Découverte pour, etc.; par les citoyens Lauras et Bcrna^con, amis intimes de Chalier. »

Quels furent ses crimes? Rien que des paroles. Il en prononça de sanglantes, en effet, mais à l'adresse d'adversaires dont le langage n'était pas moins effréné que le sien. « Tremblez, lisait -on, dans une Ijrochure publiée à Lyon contre les Jacobins, tremblez, -brigands! Souvenez-vous que les assassins de Gharles-Stuart sont tombés sous les coups des vrais Anglais; le même sort vous attend. » C'était le ton de l'époque. En ce qui touche la guillotine , la seule différence entre Chalier et ses ennemis fut qu'il se contenta d'en parler, et qu'eux la dressèrent, justifiant de la sorte ce mot de Bazire : « Ceux qui disent de couper les lêtes ne sont pas ceux qui les coupent ! »

Nous avons raconté comment , au mois de février , les Girondins , unis aux royalistes , saccagèrent le club central des Jacobins lyonnais , et comment , pour pacifier Lyon ou le contenir , la Convention y envoya Rovère , Legcndre et Bazire. Ils trouvèrent la ville en pleine réaction. Le Directoire y était en lutte ouverte avec la municipalité. A la première de ces autorités, le ministre de la guerre Beurnonville avait adressé , en guise de garde prétorienne , deux bataillons de Marseillais tout dévoués à Barbaroux; et ces soldats de la Gironde allaient arrachant les affiches révolutionnaires, chantant les louanges de Barbaroux et de Roland, interrompant le spectacle , dans les théâtres , par des chants imprécatoires contre Marat , et se répandant en d'effroyables menaces. Un d'eux osa écrire à Legendre, à propos de Chalier et des siens, qu'il « porterait leurs boyaux en bandoulière , et garderait leurs crânes pour boire à la santé des vrais républicains. » A l'égard de Chalier, surtout, le déchaînement des Girondins était tel , que la municipalité dut lui donner une garde pour sa sûreté personnelle.

En ces circonstances , la conduite des trois commissaires fut sage et ferme. En réponse à une pétition qui tendait à opposera la Commune les sections, brusquement convoquées, ce qui risquait de mettre la ville en feu , Legendre déclara qu'il irait hii-même dissoudre les factieux à main armée, ajoutant : « J'y périrai sans doute. Eh bien.' ils partageront mon corps par morceaux aux quatre-vingt-quatre départements pour attester leur infamie. » Le parti réactionnaire fut tenu en respect, le club des Jacobins rétabli, la garde marseillaise renvoyée. Mais , en même temps et avec non moins de vigueur , les commissaires réprimaient les excès du parti contraire. Ils mirent en prison trois municipaux, accusés de malversation et d'abus d'autorité : rendirent la liberté au substitut

du procureur de la Commune, injustement frappé par elle, et renvoyèrent devant le tribunal révolutionnaire à Paris, pour menées coupables, le raaratiste Laussel.

Ces mesures eussent rétabh le calme, peut-être, si calmer Lyon eût été possible. Les trois commissaires partis, la flamme reprend. Profitant du passage de Dubois-Grancé, Albitte, Nioche et Gauthier, attendus à l'armée des Alpes, les Jacobins lyonnais demandent que l'exemple du département de l'Hérault soit suivi, que les patriotes soient appelés au secours de la Vendée; et, sur leurs sollicitations pressantes, il est décidé, le 14 mai, par les corps administratifs réunis, en présence et avec le concours des conventioîicels Dubois-Grancé, Albitte, Nioche et Gauthier, qu'une armée révolutionnaire de huit bataillons sera formée, au moyen de réquisitions personnelles adressées aux plus patriotes et aux plus braves; que, pour son entretien, on ouvrira un emprunt forcé de six millions ; que des huit bataillons civiques , les deux premiers équipés marcheront immédiatement contre les Vendéens re- Jîelies, avec quatre pièces de canon, et accompagnés de deux commissaires de la Commune; que quiconque, étant requis, refuserait, sera noté d'infamie, et, dans le cas contraire, inscrit sur une Hste portant ces mots : Noms des citoyens qui ont bien mérité de la patrie; que des secours seront assurés aux familles que le départ de leurs chefs laisserait sans pain ; que celui-là sera rayé du livre des républicains qui aurait porté atteinte à la propriété, déserté son poste, ou reculé devant l'ennemi.

Cet arrêté, où semblait revivre le génie de Rome républicaine, ne contenait rien qui n'eût été proposé par l'Hérault, sanctionné par la Convention, exécuté par la capitale. Mais il imposait des sacrifices dont l'idée seule transporta de fureur les royahstes, parce que leur cœur était en Vendée; la plupart des riches, parce que l'emprunt forcé les concernait; les Girondins, parce que l'initiative venait de leurs adversaires. Ce fut donc un concert de malédictions. Ils affectèrent de ne voir dans l'armée révolutionnaire que l'embrigadement de quelques milliers d'assassins. « Organisation d'égorgeurs d'élite, de coupe-têtes, tas ensanglanté de misérables dressés au pillage et au meurtre, » voilà de quelles quahfications leur rage se servit pour désigner les recrues de la République en danger. L'établissement projeté d'un tribunal révolutionnaire à Lyon ne les irritait pas moins, et lorsque, en l'interdisant, la Convention leur eut enlevé ce texte d'injures, ils se rejetèrent sur l'institution, suivant eux abominable, d'un Comité local de salut public !

Il est juste d'ajouter que, de leur côté, les Jacobins lyonnais prêtèrent le flanc par des actes où il n'y avait ni modération ni prudence. L'article de l'arrêté du 14 mai qui faisait dépendre la perception de Y emprunt forcé de « mandats impératifs, avec terme fatal de vingt-quatre heures, » était d'une rigueur excessive et fut rigoureusement exécuté. On put raconter que Sautemouche, officier municipal, était allé demander quatre mille livres à deux sœurs , dont l'une , lui voyant un sabre nu à la main , était morte de frayeur. Chalier avait inscrit plusieurs noms de contre-révolutionnaires sur une liste qu'il appelait Boussole des patriotes, pour les diriger sur la mer du civisme; était-ce le catalogue des victimes futures? Ses ennemis le crurent, ou feignirent de le croire. Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il avait proposé une formule de serment ainsi conçue : « Je jure de maintenir la Hberté, l'égalité, l'unité et l'indivisibilité de la République, la sûreté des personnes et des propriétés , ou de mourir en les défendant, et à'extirmiiier tous les tyrans du monde, ainsi cpie leui'S suppôts, désignés sous les noms d'aristocrates, de Feuil-

Page 1