CHAPITRE X
LES DOUZE RENVERSÉS
E 29 mai 1793, qui vit, à Lyon, le triomphe des Girondins, fut pour eux, à Paris, une date Ifjv néfaste. Ce jour-là, en effet, l'idée d'un autre 10 août à tenter contre eux se précisa et se généralisa, d'abord à cause du rétablissement du Comité des Douze, et ensuite par l'eilet d'un fatidique concours de noires nouvelles.
Coup sur coup on apprit :
Que l'armée du Nord avait été repoussée;
Que toute communication était coupée entre Cambrai et Valenciennes ;
Qu'à Perpignan, les gendarmes avaient lâché pied;
Que Clialbûs avait été hattu par les Vendéens ;
Que Fontenay-le Peuple était menacé.
La Gironde n'était certes pas comptable de ces revers ; mais il suffisait, pour qu'on les lui imputât, qu'ils fussent liés aux désordres suscités ou encouragés par elle à l'intérieur ; et tel était le cas, mallieureuseraent ; car on savait :
Que Nantes élargissait les ennemis de la liberté et en écrouait les défenseurs ;
Que Rennes ne reconnaissait plus, parce qu ils étaient Montagnards, les commissaires de la Convention ;
Que le Jura se soulevait et que la Lozère semblait à la veille d'imiter la Vendée;
Que les murs de Rordeaux se couvraient de placards oîi l'opposition des Girondins éclatait en menaces de guerre civiie ;
Qu'à Marseille, les Girondins devenus les maîtres, promettaient leur protection aux riches qui déserteraient la France en emportant leur fortune;
Qu'à Lyon, enfin, la Gironde ne formait plus que l'avantgarde du royalisme.
Au nombre des circonstances fatales, il ne faut pas oublier la récente publication de YHistoire des 5ns50ï^/is, par Camille. Une épée ornée de fleurs, voilà ce qu'était ce livre. Tout ce qui pouvait rendre les Girondins odieux se trouvait rassemblé là avec un art meurtrier, dans un style plein de gaieté voltairienne et de grâce :
a Nous étions seuls dans le salon jaune de la rue Neuvedes-Mathurins. Le vieux Sillery, malgré sa goutte, avait frotté lui-même le parquet avec de la craie, de peur que le pied ne glissât aux charmantes danseuses. Mme Sillery venait de chanter sur la harpe une chanson que je garde précieu- •sement, où elle invitait à l'inconstance ; et Mlles Paméla et Sercey dansaient une danse russe dont je n'ai oublié que le nom, mais si voluptueuse et qui était exécutée de manière que je ne crois pas que la jeune Hérodias en ait dansé devant son oncle une plus propre à lui tourner la tête, quand il fut question d'en obtenir la lettre de cachet contre Jean-le-Raptiseur. Bien sûr de ne pas succomber à la tentation, je ne laissais pas de jouir intérieurement d'être mis à une si rude épreuve, et je goûtais le même plaisir que dut éprouver saint Antoine dans sa tentation. Quelle fut ma surprise au milieu de mon extase et dans un moment où la gouvernante magicienne opérait sur mon imagination avec le plus de force, et où la porte devait être fermée aux profanes, de voir'entrer....
qui? un aide de camp de Lafayette.... » — « J'ai fait toucher au doigt la jointure entre Brissot et d'Orléans. J'achève de compléter l'ensemble irrésistible des preuves, qui surprendront bien du monde, que Brissot, Pétion et la clique n'étaient que les continuateurs de la faction d'Orléans. Comme, depuis longtemps, j'étais devenu suspect à Sillery, qui ne m'a plus invité, je n'ai pu continuer mes observations sur les lieux; mais il m'a été facile de deviner que Louvet, Gorsas et Carra dînaient à mon couvert, dans le salon d'Apollon..., etc.... » — « N'est-ce pas un fait que Frissot a été secrétaire de Mme Sillery ou de son frère Ducrest?... N'est-ce pas un fait que Pétion a fait le voyage de Londres dans une dormeuse, avec Mme Sillery et Mlles d'Orléans, Paméla, Sercey, qu'on pouvait appeler les trois Grâces, et qui pressaient son genou vertueux et heureusement incorruptible ; et que c'est à ce retour qu'il a été nommé maire de Paris? etc »
C'est ainsi qu'à travers de riantes descriptions et des phrases légères, Camille Desmoulins avait distillé le poison d'une calomnie mortelle.
Mais les haines de parti avaient eu un aliment plus sérieux dans le rapport fait par Brival, au nom du Comité de sûreté générale, relativement à des papiers saisis chez Roland. De neuf lettres non signées, mais d'une écriture qu'on vérifia, il résultait que Roland avait employé, pour propager ce qu'il appelait l'esprit public, un corrupteur vulgaire nommé Gadol, dont les passages suivants feront apprécier l'action :
I II faudra me faire parvenir, j^ar l'Allemand Gobel, une somme de 600 livres au moins, ce soir, en assignats de 50 livres et de 5 livres, et quelques-uns de plus petits, s'il se peut. J'ai déjà bien dépensé, et j'ai besoin de me faire des amis.... Une petite fête remet les choses; au dessert, je persuade, je découvre des projets.... » — « la raison pour laquelle j'ai fait accepter à cet homme les 50 livres était fondée sur ce qu'il aurait besoin d'offrir quelques verres de vin à ses acolytes du faubourg, de peur qu'ils ne tombassent dans l'assoupissement moral, faute d'un entregent bachique. Il s'ouvre entièrement à moi II en est de même de ce sapeur à large sabre, qui est concierge du Temple. Enfin, tout mon monde ne voit en moi qu'un ardent patriote, qui caresse et choie les défenseurs de la patrie, qui fait amitié à leurs enfants, leur prête, ou donne à l'enfant de quoi acheter un beau joujou, bien persuadé que le ménage en tù-era parti. — J'amènerai Peuchon et les autres en faveur de la garde (départementale). Allons doucement....»
Gonchon se trouvant désigné dans certaines lettres de Gadol à Mme Roland, le fameux orateur des faubourgs avait été mandé au Comité de sûreté générale, le 24 avril 1793. Interrogé, il avoua que Gadol avait eu avec lui plusieurs entrevues; qu'il lui avait, en mainte occasion, suggéré ses discours et ses démarches ; que souvent il lui avait donné de l'argent, et notamment le jour d'une pétition présentée par lui à la barre.
Rien de tout cela, on le devine, n'était resté à l'état de mystère. Le rapport de Brival, distribué dans la matinée du 19 mai, avait occupé le club des Jacobins, qui en arrêta, ce jour-là même, non-seulement la réimpression, mais l'envoi aux sociétés affihées.
Quant aux commentaires, ils ne pouvaient manquer. « Est-ce en corrompant le peuple, avait dit Brival, qu'on se flatte de lui donner un esprit pubhc? Est-ce en séduisant l'enfant par de riches joujoux, convertis bientôt par la mère en d'autres coUfichets ; est-ce en conduisant le père au cabaret, en troublant sa raison par l'ivresse, en procurant à l'ou-
LES DOUZE RENVERSES
vricr le moyen d'exister sans travail, qu'on espère de rétablir le- lionnes mœurs?... L'émissaire de Roland n'avait doncde son aveu, que le masque du patriotisme, qu'une fraternité hj-pocrite ! Et son action consistait dans l'habitude criminelle d"arrach-^r aux patriot es leurs secrets pour en abuser ! »
Un tel langa.sre devait naturellemenl éveiller mille éclios , de sorte que tout concourait à la porte des malheureux Girondins.
Ce fut à l'Evêché qu'eut lieu, le 29 mai, la réunion d'où allait partir l'impulsion première. Trente-six sections, sur