ROBESPIERRE JEUNE
consentement, il l'appelle un « acte de faiblesse inconcevable. »
Toujours est-U qu'aucun débat ne suivit, et la séance fut levée.
Or, comme il était encore de bonne heure, la Convention, en se séparant, semblait vouloir éviter des visites semblables
à celles de la veille : on ne manqua pas d'en faire la remarque. Là-dessus, les soupçons s'allument; la générale est battue dans les rues, par un mouvement tout spontané; et l'agitation recommence.
Bien que condamné dans cette crise à un rôle secondaire, le Comité de salut pubUc ne s'elTaçait pas complétenunt :
soit désir de satisfaire le peuple, soit espoir de l'apaiser, il eut l'idée de convoquer pour le soir une séance extraordinaire : circonstance dont ceux de la Droite s'inquiétèrent.
« Nous en conçûmes du souci, raconte Meillan Après en
avoir conféré, Penières et moi, avec quelques amis, nous allâmes au Comité de salut public, où nous ne trouvâmes que Treilhard et Danton. Les autres étaient absents, ou renfermés dans un arrière-cabinet avec Danton , que j'en vis sortir un instant après. Treilhard et Danton nous écoutèrent à peine. Ils voulaient, disaient-ils, profiter d'un quart d'heure qui leur restait pour aller prendre l'air. Treilhard avoua cependant que la convocation pouvait avoir des dangers. Danton, répondant moins à ce que je lui disais, qu'entraîné par les idées qui roulaient dans sa tête : « Il faut, dit-il, que l'un « des deux côtés donne sa démission. Les choses ne peuvent « plus aller ainsi. Nous avons envoyé chercher cette Commune, <' pour savoir ce qu'elle veut. » Ces dernières paroles me persuadèrent que Danton commençait à redouter la municipalité. Je conçus aussitôt le projet de nourrir cette crainte et de laire servir les talents et le crédit de Danton à rétablir l'autolité de la représentation nationale.... Je le pris par le bras, et le menant à l'écart : « Danton, lui dis-je, ceci va mal et et n'ira jamais bien, tant qu'un homme vigoureux ne se met « tra pas à la tête. » Il me regarde et me répond : « Ils n'ont « pas de confiance. — Je le sais ; mais si vous ne proposez V que des choses raisonnables, la confiance renaîtra.... Vous « pouvez diriger le Comité et faire le bien. » Il me regarde encore et répète : « Ils n'ont pas de confiance. » Alors il me quitte et va rejoindre Treilhard. »
D'où il résulte : d'abord , que Danton ne comptait point parmi les meneurs et n'était pas même bien au courant de leurs projets; ensuite, que les Girondins, moins prévenus contre lui, l'auraient eu aisément pour allié.
Autre circonstance non moins caractéristique :
A Athènes, troublée par les divisions d'Aristide et de Thémistocle , le premier s'était un jour écrié noblement : « 0 Athéniens, vous ne pourrez être tranquilles et heureux que lorsque vous nous aurez jetés, Thémistocle et moi, dans le baratre! » Carat, se rappelant ce trait, et émettant le vœu que ceux des deux côtés de la Convention, dont les haines mutuelles faisaient le plus scandale , se condamnassent à un ostracisme volontaire, Danton se leva les larmes aux yeux et s'écria : « Je vais proposer cette idée à la Convention, et je m'offre le premier à aller en otage à Bordeaux. » Delmas, Cambon, Barère n'avaient point paru moins touchés. « Mais, écrit Carat, Barère fut le seul ([ui fit la proposition à l'Assemblée, Lanthenas le seul qui se leva pour s'ofï'rir à l'exil, et j'ai su depuis que cette idée, embrassée au Comité de salut public avec enthousiasme, mais communiquée imprudemment à la Convention, avant d'avoir été présentée avec la solennité de la tribune , fut couverte de mépris et de risée par Robespierre, comme un piège tendu aux patriotes.
De son côté, Marat poussait au mouvement de toutes ses forces. Vers cinq heures du soir, craignant sans doute quelque hésitation de la part de la Commune, il y court , se fait annoncer par le maire lui-même, et d'un ton sérieux qui contiastait avec le langage mêlé d'insolence et d'ironie dont il avait coutume de se servir dans la Convention : <■< Lorsqu'un peuple, dil-il, et un peuple libre, a confié son bonheur à une autorité constituée par lui, il doit, sans contredit, respecter les décrets de ses mandataires, ne les point troubler dans leurs délibérations , et les tenir pour inviolables dans l'exercice de leur mandat ; mais si ces représentants du peuple trahissent sa confiance, et mettent la chose publique en danger
au Heu de la sauver, le peuple alors doit se sauver lui-même. Levez-vous donc, peuple souverain, présentez-vous à la Convention, lisez votre adresse, et ne désemparez* de la barre, que vous n'ayez une réponse définitive, d'après laquelle vous, peuple souverain , vous agirez d'une manière conforme au maintien de vos lois et à la défense de vos intérêts. Voilà le conseil que j'avais à vous donner. » Il sort au milieu de vifs applaudissements, monte à l'horloge de l'Hôtel de Ville et se met lui-même à sonner le tocsin , plus résolu en cela que Chaumette, qui ne voulait pas de ces bruyants appels à la révolte, ne les jugeant bons qu'à « fatiguer inutilement les citoyens. »
Mais ils n'avaient attendu, ce soir-là, pour se lever, ni le son des cloches, ni le bruit du canon d'alarme. Déjà le rappel battait dans toutes les sections, et la force armée était sur pied.
La Commune ne songea plus qu'à mettre à profit cet élan. Informée par Pache des dispositions favorables du Comité de salut public, et de son dessein de convoquer pour le soir l'Assemblée , elle tenait toute prête une pétition impérieuse ; il fut décidé que cette pétition serait portée sur-le champ à la Convention par dix-huit commissaires, dont six pris dans le Comité révolutionnaire, et douze dans le Conseil général. Un contre-temps était à prévoir. Réunir les Parisiens, au moment de l'action, cela n'est pas difficile; ce qui l'est, c'est de les retenir quand l'heure des repas les rappelle à leurs foyers. Comme le remarque très-bien Toulongeon, dès l'époque de la Fronde, le célèbre coadjuteur de Retz se plaignait fort de ce qu'on ne pouvait désheurer les Parisiens. Pour parer à cet inconvénient, la Commune arrêta que les sections seraient invitées à faire conduii'c à la suite de leurs bataillons des voitures chargées de vivres ; et, afin de mieux soutenir le mouvement, il fut convenu que, dans la soirée, les officiers municipaux iraient, sous escorte, proclamer les décrets relatifs à la vill^ de Paris, engager les citoyens à conserver les droits reconquis par eux, et si ces droits étaient de nouveau attaqués, « à reprendre les armes »
Pendant ce temps, Louvet réunissait les principaux Girondins, et, pour la dernière fois, ils allaient dîner ensemble. Dans la crise qui les enveloppait , que devaient-ils résoudre ? Telle fut naturellement la question qu'ils agitèrent pendant ce repas funèbre. Louvet opina vivement pour la fuite comme moyen de recommencer le combat. « Nos ennemis , leur disait-il, sont ici maîtres de la force , et le sol se dérobe sous nos pas. Retourner à l'Assemblée! Demeurer en otage entre les mains des Montagnards! Non, non ; cherchons pour ce soir quelque asile sûr, et, demain, partons. A Bordeaux, dans le Cïilvados , les - insurgés prennent une attitude imposante : allons nous réunir sur l'un ou l'autre de ces deux champs de bataille. // n'y a que l'insurrection dé par te mentale qui puisse sauver la France.... •■ Le tocsin sonnait de toutes parts, tandis que Louvet parlait ainsi; et les illustres convives savaient que Roland , menacé la veille d'être arrêté, avait dû s'évader; que Mme Roland était, en ce moment même, à l'Abbaye. Lesage approuva Louvet ; mais Brissot, Vergniaud, Gensonné, Mainvielle, Valazé, Ducos, Duprat, Fonfrède furent d'un avis contraire. Survient la fausse nouvelle qu'on va mettre les scellés dans leurs domiciles respectifs. Ils se dispersèrent. Plusieurs se rendent dans un hôtel v;tste et inhabité que Meillan occupait à peu de distance de la Convention. Louvet va retrouver la femme qu'il aime , l'avertir : « Lodoïska courut chercher la mère de Barbaroux , avec laquelle elle alla se réfugier chez une parente. C'est de là qu'elles entendirent, durant toute la soirée, le tocsin, la générale, et les