LE PRINCE DE BROGLIE
On sait maintenant ce qui servit de modèle à la Charte de 1814!
Non content d'appuyer ce plan à la tribune, Mounier en propagea les idées dans une brochure autour de laquelle l'opinion s'agita. Il fit plus : avide du succès, on le vit entourer d'obsessions ardentes, tantôt les députés patriotes, auxquels il assurait que l'établissement des deux Chambres ne pouvait être et n'était repoussé que par l'aristocratie, tantôt les députés de la noblesse en leur montrant le Sénat comme le seul port qui les attendit après leur grand naufrage. Un moment, il se crut vainqueur, et la nomination de l'évêque de Langres à la présidence fut son ouvrage.
Mais il allait contre le courant. Pour le Peuple , le Sénat , c'était un asile ouvert à l'ancienne noblesse; c'était le berceau
d'une aristocratie nouvelle ; c'était un appât offert aux ambitieux ; c'était un moyen de corruption ménagé à la royauté , c'était l'hypocrisie de la contre-révolution. Les partisans des institutions féodales ne voulaient pas d'une dignité toute moderne, et par conséquent fatale au prestige des vieux parchemins. La noblesse de province ne mettait pas en doute que le Sénat ne fût exclusivement envahi par la noblesse de cour; et les curés se sentaient animés d'une crainte semblable à l'égard du haut clergé. Restaient les amants fanatiques du passé; et ceux-là repoussaient aussi le système des deux Chambres, parce que l'unité du pouvoir législatif leur apparaissait comme un péril immense, et que, dans leurs calculs pervers, ils étaient heureux d'applaudir à ce qui leur semblait le plus mauvais.
Tel était l'état des esprits, lorsque, le 8 septembre, l'Assemblée eut à se décider. Mais, avant de se prononcer sur la question qui était l'objet de tant de vives préoccupations , il fallait savoir si l'Assemblée serait permanente ou périodique. Ce fut, du moins, l'ordre dans lequel Camus proposa de voter; et, son opinion ayant été celle de l'Assemblée, on alla d'abord aux voix sur la permanence, qui fut décrétée avec empressement.
Mais quelle ne fut pas la surprise de tous, quand soudain, par un de ces stratagèmes dont il aimait à faire des coups de théâtre, Mirabeau s'écria . « Puisqu'on vient de décider qu'il y aurait une Assemblée toujours permanente, il n'y a pas lieu à délibérer sur les deux Chambres : c'est une question jugée. » Il y eut des applaudissements, il y eut des exclamations de stupeur, il y eut des éclats de colère. Le lendemain, Regnault s'éleva violemment contre ce qu'il n° craignit pas de dénoncer comme une supercherie indigne; Clermont-Tonnerre protesta au nom de sa conscience, il invoqua la foi publique; et Virieu s'emporta jusqu'à un jurement brutal. Les passions étaient allumées : ce fut. un orage de cris, de reproches, d'imprécations. On demande contre l'orateur un rappel à l'ordre énergique , on l'accuse d'avoir insulté une partie de l'Assemblée par l'emploi du mot démagogues ; les interpellations se croisent , amères tour à tour et menaçantes ; la motion de Mirabeau est enfin rejetée : — « J'ai toujours craint d'indigner la raison , avait-il dit fièrement ; les individus , jamais. » — Et c'est au milieu d'une confusion inexprimable que la question des deux Chambres est mise aux voix.
Le moment était décisif. Haletant et le cœur troublé , Mounier court de rang en rang; Lally paraît au pied de la tribune, le bras levé, la bouche ouverte. Mais le tumulte va croissant : « C'est vous, crie une voix à l'évèque de Langres, qui avez appelé Lally à la tribune. — N'ètes-vous point las de fatiguer l'Assemblée? » ajoute injurieusement Dubois- Grançé. L'évèque s'élance alors de son fauteuil et sort de la salle, accompagné du bruit d'applaudissements railleurs. Il fallut remettre la délibération au lendemain. Mais la voix du peuple était arrivée jusqu'à Versailles; elle avait pénétré dans l'Assemblée, et, malgré les tentatives violentes que firent dans l'intervalle les disciples éperdus de Montesquieu, huit cent quarante-neuf voix contre quatre-vingt-neuf prononcèrent l'indivisibilité du Corps législatif.
Cependant, Paris bouillonnait depuis quelques jours. Car, au débat qui vient d'être rappelé s'en était joint un autre qui avait enflammé les âmes. Le mot veto se trouvait dans toutes les bouches; la question du veto passionnait tous les citoyens. « Eh bien, le veto? — Est-il vrai que la reine veut le veto? — Serions-nous menacés du veto, grand Dieu! » Voilà ce qu'on se disait en s' abordant dans les rues, voilà ce qui faisait ressembler le Palais-Royal à uns fournaise ardente et remplissait la capitale d'un trouble mystérieux. Rientôt, cette haine du veto, colportée le long des grandes routes, pénétra dans les villes, se répandit de village en village et tint la France entière attentive, inquiète, frissonnante.
Que signifiait-il donc , ce mot terrible ? Il est certain que tous n'avaient pas une idée bien nette de ce qui leur était un sujet d'horreur. Il y en eut qui crurent haïr dans le veto un personnage dangereux. Un homme demanda de quel district il était; un autre opina pour qu'on le mît à la lanterne. Virieu assura, du haut de la tribune, que, parmi le peuple de Paris , le veto passait pour un impôt , et il raconta que deux habitants de la campagne parlant un jour du veto, l'un dit à l'autre : « Sais-tu ce que c'est? — Non. — Eh bien, tu as
ton écuelle remplie de soupe; le roi te dit : Répands ta soupe, et il faut que tu la répandes. »
Qu'on ne se hâte pas de sourire. Eh! sans doute, le veto était un personnage dangereux : c'était le roi pouvant dire non, quand la nation avait dit oui. Le veto était un impôt et le plus funeste de tous : il livrait à la volonté d'un seul, non pas l'argent du peuple, mais son sang et sa-vie. « Le roi dit : Répands ta soupe, et il faut que tu la répandes. » C'était bien cela, en effet, et le comte de Virieu ne prévoyait pas qu'un jour le monde , parvenu à l'âge de raison, mettrait fort au-dessus des savants sophismes des partisans du veto, cette vive image, cette saillie, à la fois si originale et si profonde, du bon sens populaire ! c II n'y avait de risible en ceci que les moqueurs, » a écrit excellemment M. Michelet.
Le 30 août, au moment même où la question de la sanction royale était posée devant l'Assemblée, une brochure parut sous ce titre : Départ précipité de Monsieur. De son côté, Loustalot s'écriait dans son journal :
« La disette naissant de spéculations avides, les travaux suspendus, le commerce languissant, les troubles excessifs, les ligues secrètes de nos ennemis, tout nous afflige et noua effraye. Ce matin (30 août), il se répand des bruits alarmants. On dit qu'il existe une coalition entre le clergé, la noblesse et quatre cents membres des Communes; on dit que plusieurs grands seigneurs s'éloignent de la capitale; on dit que Monsieur, frère du roi, va conduire Mme la comtesse d'Artois jusqu'à Turin; on dit que le comte de Mirabeau a été attaqué, blessé d'un coup d'épée et qu'il a succombé à son patriotisme. Tous ces bruits sont hasardés ou faux sans doute; mais ce qui ne l'est pas, c'est que des membres de l'Assemblée nationale aient osé hier, au milieu de ce sénat auguste, demander que le roi possédât le veto absolu sur la nation. »
Le soir, la foule se pressait, s'entassait au Palais-Royal, grossie encore par l'oisiveté du dimanche. Du café de Foy partaient des clameurs qui se prolongeaient d'échos en échos au travers de la multitude émue. Là dominaient Loustalot, Camille Desmoulins, le baron de Tintot, le marquis de Saint- Huruire. Une tète énorme, un corps trapu, un geste brutal, des itlées pleines de fièvre suivies par une voix retentissante faisaient de ce dernier un agitateur en vue. Les vengeances d'une jolie femme, puissante à la cour, l'avaient, en 1787, jeté en Angleterre, d'où il rapporta, contre l'ancien régime, une haine aigrie par l'exil. Loin du peuple, il se vantait d'être cousin de la reine; au milieu du peuple, il l'oubliait. Il avait autrefois réclamé d'Éprémenil pour défenseur, et maintenant il laissait d'Éprémenil figurer sur les listes de proscriptions dressées au Palais -Royal. Il devint suspect plus tard; en attendant, il était tribun.
Ce fut lui qu'on mit à la tête d'une députation chargée de porter à Versailles les vœux du peuple irrité: — La nation est suppliée de briser les représentants qui veulent le veto absolu et d'en nommer d'autres ; — le roi et le dauphin sont également suppliés de se rendre au Louvre afin que leurs personnes y soient en sûreté. — Pour appuyer ces prières, quinze mille hommes sont prêts à se mettre en marche.
La députation partit à dix heures du soir, suivie d'un groupe très-nombreux, très-animé, quoique sans armes. Mais Lafayette, averti à temps, avait fait garder les places, les rues, les barrières. Refoulée vers le Palais-Royal, la foule prit la route de l'Hôtel de Mlle, où on refusa de la recevoir. Une seconde députation, choisie parmi les citoyens domiciliés et ayant à sa tête un capitaine de la garde nationale nommé Contran , obtint d'être entendue. Ce fut tout. La
PREMIERS TRAVAUX DE L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE
Commune ne voulut point donner aux doléances du Palais- Royal l'autorité d'un caractère légal, et deux citoyens prirent sur eux d'aller faire sentir à Versailles la pointe du glaive dont Paris tenait la poignée.
Us se présentent à Lally-Tollendal : « Paris ne veut point de veto. Il regarde comme traîtres ceux qui en veulent et il punit les traîtres. » A ces mots, les yeux de Lally-Tollendal s'allument, et d'un ton qui était celui de l'indignation contenue : « Venez, leur dit-il, venez à l'Assemblée, et vous verrez quel compte fidèle j'y rendrai de votre mission! » Il part, et les deux envoyés le suivent.
A l'Assemblée, il lut un extrait de la motion faite au Pa-
lais-Royal : elle contenait cette phrase décisive : « Le veto n'appartient pas à un seul homme, mais à vingt-cinq millions d'hommes, » et se terminait par des menaces d'ostracisme.
Un jour viendra, — et il approche, — où il sera reconnu que la souveraineté du peuple est inaliénable, sous quelque forme que ce soit; qu'une nation ne saurait, sous peine de démence, accepter pour maîtres ceux qu'elle prend pour commis; qu'elle doit avoir l'œil incessamment ouvert sur ses élus, et que tout contrôle meurt qui s'interrompt et sommeille. Mais ces vérités que l'immortel auteur du Contrat social avait mises en lumière et que, dans sa redoutable tur-