CHAPITRE YI
UN POUVOIR NOUVEAU : LE JOURNALISME
u Palais-Royal, l'émeute avait levé ses tentes, la foule ne faisait plus que traverser en légers tourbillons ce jardin sonore, et les patrouilles bleues de Lafayette tenaient le pavé. Qu'importait cela au génie de la Révolution? Il avait créé pour son usage un pouvoir bien autrement inévitable que celui des orateurs en plein vent, pouvoir multiple, incohérent, désordonné, parlant mille langues diverses, atteignant toutes choses de ses bras innombrables et sans cesse armé contre lui-même, mais doué de la singulière vertu u< pousser les hommes vers la lumière par le chaos, et d enfanter, tôt ou tard, à force de confusion, l'harmonie.
Qu'est-ce qu'un écrit? Une parole qui dure. Les livres la font durer dix ans , vingt ans , un siècle , dix siècles : ils suffisent aux époques où l'humanité pense lentement et n'a pas besoin de parler vite. Mais quand le cerveau de l'humanité bout ; quand le cœur delmacun bat avec violence ; quand sur toutes les lèvres les passions agitées viennent se traduire en mots brûlants; quand, pour le monde pressé de vivre, aujourd'hui dévore hier et doit être dévoré par demain, l'ère des livres est fermée ; c'est l'ère des journaux qui s'ouvre.
Rien ne se perd, d'ailleurs; et s'il est vrai, selon la remarque de Carlyle, qu'il y ait dans la parole de l'homme, ainsi que dans l'homme lui même, une âme qui survit au corps, cela est-il moins vrai du journal que du livre?
La Révolution ayant donc apporté avec elle le journalisme, il y eut dans l'espace de quelques mois une éruption sans exemple de feuilles mensuelles, hebdomadaires, quotidiennes, royalistes, ou populaires, élégiaques ou satiriques, retenues ou effrénées, distillant le poison ou distribuant l'injure, semant l'erreur, servant la calomnie, proclamant la vérité, donnant un écho à toutes les passions, faisant tomber un éclair sur toutes les idées, et réunissant dans je ne sais quel fantastique concert tous les bruits de la nature, depuis le rugissement du lion jusqu'au cri des oiseaux moqueurs.
Était-ce seulement impatience de penser, impatience de dire? Non : à ce besoin de vivre en courant et de répandre sa vie, se mêlait la tentation de gouverner. Car, le journalisme était bien véritablement un pouvoir nouveau, d'autant plus attrayant qu'il était consenti, et que sa portée dépendait d'une élection renouvelée à tout moment sous forme d'achat. Mandataire de ses acheteurs, chaque écrivain se taillait un royaume dans le mouvant domaine de l'opinion; or, la puissance, de quelque espèce qu'elle soit, ne manqua jamais de candidats !
Aussi, que d'inventions , que d'efforts pour avoir part à l'exercice de cette souveraineté flottante ! A côté des journaux qui se vendaient, il y eut ceux qui se donnèrent; à côté des journaux qui allaient chercher le lecteur au fond de sa demeure, il y eut ceux qui attendirent et arrêtèrent le passant au détour des rues. Le journalisme imprimé, le journalisme crié, le journalisme colorié, le journalisme collé le long des murs se disputèrent un public avide. Quel changement dans le monde dejniis qu'un chiffon de papier, lancé de Venise, avait pris le nom de gazelle, pour s'être vendu une gazzji! Et. qu'était devenu le temps où, en voyant passer dans les jardins royaux le bonhomme Métra, l'homme aux nouvelles,
UN POUVOIR NOUVEAU : LE JOURNALISME
Louis XVI demandait : Que dit Métra? Pendant un siècle et demi, le Mercure et la Gazette de France avaient suffi à la curiosité paisible de nos pères; encore ne paraissaient- ils que de loin eu loin. La première feuille quotidienne datait de 1777 seulement; elle s'était intitulée Journal de Porw,
et que contenait le numéro d'apparat ? Un article sur l'almanach des Muses, une lettre échappée à Voltaire, une annonce de librairie, l'indication des spectacles, deux faits et un bon mot. A cette publicité naïve la Révolution en substitua une autre, variée et saillante, forte et redoutable comme elle! La
KRERON
pensée voulut éclater en vives figures, elle se peignit de toutes les couleurs du prisme, elle provoqua le regard et le fascina. Ce fut le tour des placards, ce fut le règne des affiches. Une âme fut en quelque sorte soufflée aux édifices, les pierres mêmes se couvrirent d'idées et les murailles parlèrent. Suivais, fat-ce à la course, ce mouvement de la presse.
L'histoire de la Révolution, sans cela, serait-elle complète? Le Journal de France publié vers 1 780 par l'abbé de Fontenay, à l'adresse des curés de province ; quelques ouvrages périodiques, imités des productions anglaises d'Addison et de Johnson, tels que le Dubillard, le Spectateur; des compilations comme V Esprit des journaux et l'Esprit des gazelles,
venant après Y Année littéraire de ce Fréron, guêpe par qui Voltaire fut piqué jusqu'au sang; le Journal du Lycée de Londres, de Brissot de Warville; le Journal ecclésiastique de l'abbé Barruel , un recueil de bavardages meurtriers , que Mallet Dupan datait de Genève, et enfin ces fameuses Annales politiques et littéraires, champ de bataille où, seul contre la terre entière, Linguet fit aux philosophes, aux économistes, aux avocats, aux académiciens , une guerre de sarcasmes, de hardis paradoxes et d'accusations aussi tranchantes que I'épée; voilà, si l'on y ajoute quatre numéros publiés à la fin de 1788 sous le titre de Moniteur, ce que les approches de la Révolution avaient enfanté.
L'année 1789 s'ouvrit par la publication du Journal général de l'Europe, que Lebrun et Smith rédigèrent, et par celle du Hérault de la nation, que Mangourit lança, sous les auspices de lo> patrie. Aussi le vit-on, plus tard, revendiquer avec orgueil, pour son journal, le titre de précurseur des journaux de la Révolution. « Je suis, — écrivait-il, en décembre 1789, à Camille Desmoulins, alors rédacteur des Révolulions de France et de Brabant, et qui s'était appelé lui-même le procureur général de la Lanterne, — je suis le père des journalistes libres.... Si vous voulez une mèche bretonne de plus à votre lanterne ou \m cheval de trait à votre courrier brabançon, je fournirai de bon cœur mes services. »
A la même époque, Mondesève et Volney plaçaient près du berceau de la révolution, en Bretagne, la Sentinelle du Peuple. Elle ne tarda pas à disparaître ; mais que d'autres allaient accourir pour la relever !
L'ouverture des Etats généraux en mai 1789 avait été le signal d'une véritable inondation de brochures et de pamphlets : alors commencèrent à se laisser entrevoir ceux qui devaient être les principaux journalistes de la Révolution. Marat présenta son Offrande à la patrie; dans Y Orateur des États généraux, Carra, auquel était réservé le bizarre honneur de mettre les piques à la mode , Carra prit son ton d'inspiré ; de sa plume joyeuse, légère et cynique, Camille Desmoulins laissa échapper sa France libre et son Discours de la Lanterne; tandis que, dans le camp opposé, l'auteur des pamphlets Domine, salvum fac regem et Pange linguam, un royaliste, se levait en secouant ses deux mains pleines de mensonges et de scandales.
Était-il possible que Mirabeau ne se précipitât point dans une telle mêlée? Le 2 mai, le Journal des États généraux parut.
Que dire de Mirabeau, pamphlétaire et journaliste? Il fut la gloire de la presse, il en fut l'opprobre. Polémiste sans égal quand le démon de l'orgueil et de la colère s'éveillait en lui, homme d'État et penseur vigoureux quand il n'était pas obligé d'écrire pour payer le solde de son libertinage et s'acquitter envers les deux danseuses d'Opéra qui devaient lui donner la mort entre deux baisers, ce sera sa honte éternelle d'avoir mis lui-même en pratique ce conseil que reçut de lui un jeune homme : « Si vous voulez parvenir dans le monde, tuez votre conscience. » Quand il devint journaliste, il y avait déjà plusieurs années qu'il faisait commerce de son âme et vendait le bruit de son nom. La plupart des écrits dont s'enflait sa renommée n'étaient pas de lui. La Caisse d'escompte, les Lettres sur les eaux, la Banque de Saint-Charles, la Dénonciation de l'agiotage, tous ces ouvrages qui avaient si vivement ému l'opinion étaient de Clavière, de Clavière, dont Mirabeau se vantait en termes grossiers d'être Yaccoucheur. Mais il ne se vantait qu'aux siens de ce singulier talent, et le public, il le tenait prosterné devant ses usurpations, à force de les nier avec audace. C'est ainsi que
des doutes s'étant élevés sur la paternité réelle du livre de la Caisse d'escompte, lequel fut en effet l'œuvre collective de Dupont de Nemours, de Clavière et de Brissot, Mirabeau s'écria fièrement dans la préface du livre sur la Banque de Sairit-Chayies : « J'ai pu prêter mon talent à mes amis, mais prêter mon nom eût été indigne de moi. » Or, cette phrase même appartenait à Clavière , qui écrivit la préface ! Tels étaient les antécédents de Mirabeau, journaliste.
Une amère critique du discours d'ouverture de Necker ayant entraîné la suppression du Journal des États gènèiaux, première et criminelle attaque de Necker à la liberté de la presse, Mirabeau fit paraître ses Lettres à ses commettants, publication qui, après la prise de la Bastille, devint un journal régulier sous le titre de Courrier de Provence. Il y fut lui, plus que dans ses autres écrits antérieurs; il y soutint des discussions lumineuses; il y éleva quelquefois la politique à une grande hauteur, et il lui arriva d'y servir la vérité.... Mais la vérité veut être servie par des cœurs dignes d'elle !
La presse, à l'époque dont il s'agit, était encore condamnée à des allures si timides, que Regnault de Saint- Jean d'Angély, fondateur du Journal de Versailles, disait dans son Avertissement : « Nous avons demandé et obtenu un privilège borné aux annonces et demandes qui concernent la ville et les paroisses du bailliage. Nous nous proposons de faire un récit fidèle de toutes les opérations des États généraux, et même, si notre travail avait le bonheur de mériter leurs suffrages, un extrait des actes de l'Assemblée , tel que les États jugeraient à propos de nous le faire remettre avec ordre de le publier. »
Le langage du Journal de Paris n'était pas moins circonspect. La presse tremblait, en attendant qu'elle fit trembler.
Ce fut le 19 juin 1789, c'est-à-dire la veille du jour immortalisé par le serment du Jeu de Paume , que Barère lança le Point du jour, bientôt suivi du Courrier de Versailles à Paris et de Paris ù Versailles, œuvre diffuse, inféconde et lourde du maître de pension Gorsas, créé journaliste par le succès de la satire Y Ane promeneur, et devenu depuis un des plus violents organes du parti girondin.
Mais entre Barère et Gorsas venait de monter sur la scène un homme qu'attendait un rôle tumultueux, important et fatal. Il faut s'arrêter à cette figure.
Pendant les années qui précédèrent la Révolution, il existait à Londres un amas d'hommes impurs aux mains de qui la plume était un stylet, rebut de peuples divers, vils lansquenets de la littérature, qui se nourrissaient du fiel des libelles, avaient toujours des scandales à mettre en vente et vivaient de la lâcheté de ceux que menaçaient leurs diffamations ou leurs calomnies. De ce groupe odieux faisaient partie l'Ecossais Swinton, espèce d'Arétin vulgaire, amant d'une femme que sa mère lui avait vendue âgée de douze ans, et spéculateur en débauches; Pelleport, qui marchandait à la police de Paris d'impudiques horreurs imprimées contre Marie-Antoinette ; Morande enfin, de tous les libellistes le plus audacieux et le plus rampant, Morande que la chevalière d'Eon, attaquée par lui, fi» mettre à genoux, et à qui le comte de Lauraguais fit signer cette déclaration : « Je suis un infâme. »
Comment Brissot de Warville se trouva-t-il égaré au miT lieu de ces misérables ? Swinton était propriétaire d'une feuille rédigée à Londres en français, et dont le ministre Vergennes se servait comme d'un espionnage public organisé au sein de l'Angleterre : quelle inspiration funeste poussa Bris-
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sot à accepter, dans un semblable journal et de la part d'un homme semblable, l'offre d'une collaboration qui flétrissait? C'est ce que Brissot explique dans ses Mémoires par l'ignorance où il était, d'abord, du caractère do Swinton et par l'impatience qu'il éprouvait de sortir du bourbier où, à Paris, ses connaissances l'avaient plongé.
De fait, quelle avait été jusqu'alors son existence? Fils d'un traiteur de Chartres, il s'était hâté, jeune encore, d'apporter dans le tourbillon de Paris, en même temps que le nom de Warville emprunté à un village de la Reauce où il avait été mis en nourrice, les projets d'un esprit ambitieux mais irrésolu, beaucoup d'activité sans suite, un caractère faible avec des éclairs de hardiesse, une tolérance extrême pour les gens vicieux, l'amsur des livres, le goût des plaisirs. Il avait débuté par une dissertation où il s'attachait à prouver que, théoriquement, la propriété c'est le vol; mais, plus tard, il appela cet essai de sa verve naissante « une amplification d'écolier qui s'exerce sur un paradoxe. » Admis dans l'étude d'un procureur au parlement, nommé Nolleau, en qualité de premier clerc, il y eut pour second clerc Robespierre. Mais pendant que celui-ci, ardent au travail et prenant au sérieux tout ce qu'il avait une fois entrepris, maigrissait et pâlissait sur la procédure, Rrissot, lié avec des jeunes gens corrompus, tombait peu à peu dans une corruption d'emprunt. Il côtoya le parasitisme, sans être parasite; il demeura pauvre en se donnant les airs d'un intrigant ; avec un penchant naturel à la franchise, il mendia des emprunts par des mensonges ; avec une âme capable de sentir le prix des nobles amitiés et le charme sacré de l'amour, d eut de ces amis qu'on rougit d'avouer, il eut de ces maîtresses qu'on n'avoue pas, et comme l'abîme appelle l'abîme, il ne put fuir la pourriture de Paris qu'en tombant dans celle de Londres. Là, l'esprit d'aventure, des habitudes d'imprévoyance continuées au sein de son mariage avec une femme que cependant il adorait, l'argent d'autrui dévoré en entreprises mal conduites, des liaisons suspectes presque aussitôt après remplacées par des haines mortelles, tout ce désordre l'entoura de soupçons qui n'attendaient que l'occasion de revivre contre lui sous forme d'accusations dégradantes. S'il fut plus malheureux que coupable, c'est ce que nous aurons à examiner, lorsque, demandant les suffrages populaires, il lui faudra rendre compte de sa jeunesse. Toujours est-il qu'en 1789, le passé de Brissot ne se trouvait qu'à demi couvert d'un voile qu'il avait intérêt à tenir baissé.
Quant à ses doctrines, elles manquaient, comme son caractère, de fixité et d'assiette. Il avait, selon ses propres aveux, « erré de système en système, » se couchant matérialiste et se réveillant déiste; athée un jour, le jour suivant pyrrhonien; puis religieux à la manière du vicaire savoyard de Jean-Jacques, et non moins inconsistant en politique qu'en philosophie. Car il était de ces hommes qui, aujourd'hui républicains avant l'heure, et demain révolutionnaires attardés, ne savent jamais régler leur pas sur celui de leur siècle, et n'ont pas la force de le suivre après avoir eu l'audace de le devancer. Inébranlable, Rrissot ne le fut que dans son aversion pour le3 prêtres; un prêtre l'avait séparé de sa famille, un prêtre l'avait chassé du cœur de sa mère : il s'en souvint toujours, et un livre, Rome démasquée, fut sa vengeance. A part cela, nulle vigueur, même dans ses haines : il ne s'estimait pas assez pour être implacable.
Voilà l'homme qui nous apparaîtra, dans cette histoire, marchant à la tête de la Gironde !
Ce n'est pas qu'il n'eût des connaissances variées, du talent. Sa Théorie des lois criminelles, basée sur cette grande
idée que le méchant est un malade, révélait quelque puissance; il avait des aptitudes diplomatiques, le coup d'œil prompt; s'il n'eût pas été obligé de lire ses discours à la tribune, il eût marqué parmi les orateurs; s'il eût écrit moins facilement, on le compterait au nombre des écrivains. Dérisoires présents de la nature! Brissot avait du talent où il fallait du caractère. Il sut imprimer à son Patriote français des allures graves ; il en fit un livre politique à feuillets détachés, et quoique vendu dès l'origine au despotisme ombr; geux de l'Hôtel de Ville, son journal ne tarda pas à lui valoir une influence populaire. Mais, à être bien connu, Rrissot de Warville risquait trop ...Malheur à ceux qui, dans les révolutions, acquièrent en se faisant lire une autorité qu'ils perdent en se faisant voir!
C'était le 28 juin que Rrissot avait publié le Patriote français ; moins de quinze jours après, le libraire Prudliomme commençait, avec un avocat nommé Tournon, les Révolutions de Paris, qui, quelques mois plus tard, rédigées par Lous talot, eurent un succès foudroyant. Deux cent mille souscripteurs accoururent et se groupèrent autour de l'épigrapl e fameuse : « Les grands ne nous paraissent, grands que parce que nous sommes à genoux : levons-nous! » Loustalot méritait bien, d'ailleurs, que l'âme du peuple allât chercher la sienne. L'historien Carlyle l'a comparé à un jeune prunier sauvage dont les fruits ne seraient pas destinés à mûrir. Il y avait en effet quelque chose d'un arbre sauvage dans l'abondance, dans la verdeur de son style, et il s'était donné à la Révolution avec une conviction si sérieuse, avec une passion si prompte à se changer en inquiétude ou en douleur, que, tout jeune encore, il mourut de son amour pour la liberté.
Mais voici qu'à côté de Loustalot, un autre écrivain se lève, tel que jamais on n'en connut de plus original et de plus brdlant. Quel est-il? Quel est cet habitué des salons d'Aspasie qui, les vêtements en désordre et les cheveux au vent, s'en vient monter, au Palais-Royal, sur le trône de nos modernes tribuns? Quel est ce rayonnant écolier qui, l'esprit plein des images de Rome et de la Grèce, fait si familièrement descendre au milieu de nos agitations les souvenirs antiques, et qui, toujours riant, toujours menaçant, toujours aiguisant des plaisanteries meurtrières, badine à propos de pendaisons et de pillage, mêle le langage des harangères en fureur aux saillies d'un génie athénien et met tant de grâce à se débattre dans la violence? Qui donc vous' fit ainsi toni ber dans une coupe pleine d'absinthe, et vous y plaire, abeille du mont Hymète?
Pour peindre Camille Desmoulins, il suffit de rappeler ses indiscrétions. Né à Guise, dans le pays qui fut depuis le département de l'Aisne, Camille Desmoulins n'avait été évidemment attiré que par le bruit de la Révolution, que par son éclat. Sa brochure de la France libre et son Discours de la Lanterne aux Parisiens ayant fixé sur lui l'attention de certains membres influents de l'Assemblée , Mirabeau l'avait emmené à Versailles, et il était demeuré pendant quelques semaines chez l'orateur épicurien. « Depuis huit jours, écrivait Camille à son père, le 29 septembre, je suis à Versailles chez Mirabeau. Nous sommes devenus de grands amis; au moins m'appelle- t-il son cher ami. A chaque instant il me prend les mains, il me donne des coups de poing; il va ensuite à l'Assemblée, reprend sa dignité en entrant et fait merveilles ; après quoi, il revient dîner avec une excellente compagnie et parfois sa maîtresse, et nous buvons d'excellents vins. Je sens que sa table, trop délicate et trop chargée, me corrompt. Ses vins de Rordeaux et son marasquin ont leur prix, que je cherche vainement à me dissimuler, cl
j'ai toutes les peines du monde à reprendre ensuite mon austérité républicaine et à détester les aristocrates, dont le crime est de tenir à ces excellents dîners.... » Il écrivait encore, dans un accès d'amour-propre naïf, tout à fait caractéristique : « Il m'a été plus facile de faire une Révolution, de bouleverser la France, que d'obtenir de mon père, une fois pour toutes, une cinquantaine de louis, et qu'il donnât les mains à me commencer un établissement. • Puis, revenant sur ses besoins, rapprochés de ses espérances, il terminait en ces termes le posl-scriplum de sa lettre : « J'ai à Paris une réputation, on me consulte sur les grandes affaires, on m'invite à dîner, aucun faiseur de brochures dont les feuilles se vendent mieux : il ne me manque qu'un domicile : envoyez-moi six louis ou bien un lit. »
Il y a loin de là aux graves et touchantes préoccupations de Loustalot; mais, du moins, Camille Desmoulins n'avait pas, comme Brissot de Warville, un passé à voiler, et il pouvait répondre -gaiement à ses détracteurs : « Je serai toujours fort aise qu'un pauvre diable dîne à mes dépens et tire un assignat de vingt-cinq livres sur ma vie secrète. »
Les Révolutions de France et de Drabanl ayant paru, Camille Desmoulins écrivit aussitôt à son père : « Me voilà journaliste , et déterminé à user amplement de la liberté de la presse. Deviniez-vous que je serais un Romain, quand vous me baptisiez Lucius - Sulpicius - Camillus , et prophétisiezvous? »
Le journal nouveau eut beaucoup de vogue. Aussi, il faut voir comme Lucius-Sulpicius-Camillus en est enorgueilli! Le petit avocat stagiaire qui, pendant six années, avait en vain quêté l'argent nécessaire pour acheter des meubles, était devenu un personnage important, craint et ménagé. La reine, qu'il n'appelait jamais que la Femme du roi, n'avait-clle pas demandé elle-même qu'on l'arrêtât?
En lisant Camille Desmoulins, acteur si riant au milieu de tant de sombres acteurs, il est impossible de ne pas éprouver un profond sentiment de pitié et de tristesse. A l'étourderie de ses imprécations, à ses hardiesses inconsidérées, à son étalage de fausse cruauté, à ses défaillances rachetées par un redoublement d'énergie factice, à ses repentirs aussi frivoles que ses colères, au soin qu'il prend de se tenir toujours à la suite des noms populaires, non pas des noms fameux tels que celui de Mirabeau, mais des noms redoutés comme ceux'de Robespierre, de Danton, de Marat, on sent que Camille Desmoulins trompe et se trompe; on s'aperçoit cju'il aime la liberté, mais d'un amour trop semblable à l'i vresse; on le plaint d'avoir plus de verve que de courage, et, à mesure qu'on avance, on est frappé de l'amertume de ses éclats de rire, on est frappé de son empressement à se faire, par ses bravades, illusion sur son effroi. Mais, en commençant ses Révolutions de France et de Rrabant, il était loin de prévoir les suites. Il croyait n'allumer qu'un feu d'artifice, et ne se doutant guère de l'incendie où il devait périr, enfant qu'il était, il faisait joyeusement partir ses fusées!
Pendant ce temps, et jour par jour, une multitude de feuilles, moins connues, venaient grossir le tourbillon : le Journal des Débats et des Décrets; le Journal Universel ou Révolulions des royaumes, par Audouin, sapeur dans le bataillon des Carmes; le Courrier National; Y Observateur, de Feydel, recueil populaire de nouvelles et d'anecdotes; les Annales Patriotiques, de Carra et Mercier; la Chronique de Paris, publiée sous le patronage de Condorcet, de Rabaut Saint- Etienne, de Noël, de Ducos , de Millin de Grandmaison. • C'est le journal de la capitale qui passe pour le mieux fait, » écrivait Camille Desmoulins à son père, en lui envoyant un
numéro de cette dernière feuille où l'on mentionnait d'une manière flatteuse une de ses brochures.
Déterminer en détail le caractère propre à chaque publication périodique et expliquer d'une manière précise en quoi différaient les doctrines, ce serait un travail fastidieux, presque impossible d'ailleurs. La liberté bégayait encore; les doctrines étaient donc généralement fort indécises et les points de vue très-divers. Il y avait plutôt des tendances que des systèmes; encore ces tendances étaient-elles exposées à changer rapidement d'aspect, tant la Révolution, en se développant, amenait de subites découvertes sur les hommes et sur les choses ! On se trouvait être un grand citoyen dans le premier numéro d'un journal, un citoyen suspect dans le second, un traître dans le troisième; et combien devinrent républicains sans même s'apercevoir qu'ils cessaient insensiblement d'être royalistes? qu'il nous suffise de dire que tous les journaux précités étaient, quoique à divers degrés, dans le sens de la Révolution.
Quant à l'ancien régime, comme il avait des soldats, il se crut pendant quelque temps dispensé d'avoir des journalistes : la plume, ce glaive du monde nouveau, effraya et tua la contre-révolution presque du même coup. Ce ne fut guère que par des pamphlets que, jusqu'aux derniers mois de 1789, l'aristocratie se défendit. Il est vrai que ce fut violemment, effrontément, sans scrupule. Dans ces pamphlets, on prodigua la calomnie; on essaya de soulever les provinces contre Paris ; on parla de la sainteté de la force ; on prêcha la guerre civile. Mais la Révolution n'en fut que plus vigilante et plus impérieuse.
Trois journaux, la Gazelle de Paris, de Durozoy, longue élégie; les Actes des Apôtres et le Journal général de la Cour et de la Ville, vulgairement connu sous le nom de Petit Gautier, telles furent, en fait de journalisme, les seules productions marquantes du parti aristocratique, vers la fin de 1789.
Les deux premiers numéros du Petit Gautier, lancé le 15 septembre, et qui s'essaya tout d'abord à grimacer le patriotisme, avaient pour titre Magasin historique ou Journal général; les numéros 3, 4 et 5 furent intitulés Journal dédié au district des Cordeliers; enfin, le numéro 6 prit le titre qu'il a conservé jusqu'à la fin, celui de Journal général delà Cour et de la Ville.
Les Actes des Apôtres se distinguèrent par un luxe sans exemple d'injures en prose et en vers, par un peu de sel attique mêlé à beaucoup de grossièreté cynique, surtout par une inconcevable ignorance de la solennité des problèmes qui s'agitaient.
J'ai dit dans un précédent chapitre que c'était la tête haute, l'œil clignotant, le sourire du dédain sur les lèvres, que la vieille noblesse marchait vers le gouffre rempli de sang où elle devait tomber engloutie. On en jugera par la citation suivante. Ils riaient, les malheureux !
« Les hommes de plaisir et les femmes qu'ils aiment à rencontrer ont tous connu et fréquenté cette charmante rotonde dite le Panthéon, temple élevé à la volupté, en face du Palais -Roy al.... Le Panthéon, depuis quelque temps, voyait ses pontifes le fuir pour faire fumer leur encens dans le cirque, lorsque M. le marquis de Condorcet a conçu le noble projet d'en faire un temple à la liberté.... Mme de Gouges, si connue par son naufrage, sera la prêtresse à qui la garde en sera confiée.
« L'ouverture s'est faite le jour des Rois. Environ cinq cents membres des plus zélés défenseurs du peuple dans la plus auguste assemblée de l'univers, y brillaient à l'envi les uns des autres, et M. l'abbé Sieyès présidait.
UN POUVOIR NOUVEAU : LE JOURNALISME
« Un pareil nombre de personnes du sexe, des plus ardentes amatriees des droits de l'homme, avaient été jugée^ dignes d'y être incorporées , et Mlle Théroigne de Méricourt a été nommée présidente de ses concitoyennes
« La décoration avait été prêtée par l'Académie nationale
de musique; c'était celle du dernier acte de Panurge Elle prêtait à merveille à l'illusion.
« Une entrée générale de quatre quadrilles a commencé le bal....
a M. Ghampcenetz le fils donnait la main à une dame dé-