‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 116 sur 156 · LINGUET · texte numérisé non relu

LINGUET

guisée en Vénus. Elle ne montrait que son visage, et l'orchestre jouait le joli refrain : Finissez donc, cher père.

« M. Guillotin, médecin politique, et Mlle Samson , ont alors dansé, d'un pas grave , le menuet d'Exaudet. La vétusté de cet air aristocratique a l'ait proposer par M. de Robespierre , déguisé en enfant de chœur , d'y substituer

une danse de corde. M. Guillotin s'y est opposé par décence....

« Un pas de quatre a été exécuté ensuite par quatre sauteurs en liberté. L'un, habillé en tigre royal avec un masque boue de Paris, a été reconnu être.M. le comte de Mirabeau; le second, habillé en juif errant, était M. Brissot de WarviHe

« On a annoncé les danseurs de corde et l'équilibre sur le fil de fer. M Target s'est élancé vêtu en matelot blanc bordé de bleu, appuyé sur l'orteil du pied droit, la jambe gauclie en l'air, les coudes arrondis. M. l'abbé Siéyès lui a présenté une pyramide colossale et renversée, en annonçant à l'assemblée que M. Target allait la mettre en équilibre sur la pointe. C'était un emblème très-ingénieux de la Constitution. M. Target a, en effet, essayé de mettre la pyramide en équilibre sur le bout des doigts. M. Thouret, habillé en arlequin, chantait le joli air de Rose et Colas, Ah! comme il y viendra! M. Target, ayant voulu répondre : J'ai, plus que vous, le poignet ferme, a fait un faux mouvement , la pyramide l'a entraîné; il a roulé et disparu comme un éclair. On l'a cherché longtemps inutilement; enfin, M. Roussillon l'a déterré dans une cave, occupé à raccommoder ses pompons et sa fraise à dentelle, derrière un tonneau de Frontignan, etc.... etc.... » Ainsi, des bouffonneries, de facétieuses descriptions, des allusions grossières jusqu'à l'indécence, et quelquefois, jusqu'à l'obscénité, c'étaient là les armes des royalistes dans cet incomparable combat !

Faut-il, pour compléter ce chapitre, passer en revue toutes les feuilles éphémères que la Révolution fit éclore , fil pulluler? Le nombre en est prodigieux, et la plupart, d'ailleurs, n'ont d'autre mérite que la singularité ou le pittoresque de leurs titres : Je perds mon état, faites-moi vivre. — Le Courrier nocturne. — Les Veillées villageoises de la plaine d'Ivrij. — La Diminution des vivres. — Le Disciple des Apôtres. — Le Déclin du jour.

Mais un journal manque à cette liste, Y Ami du peuple; un portrait manque à cette galerie, Marat.

Marat était né à Baudry, près de Neufçhâtel en Suisse, le 24 mai 1743. Son père n'aspira qu'à faire de lui un savant; il dut à sa mère un entraînement passionné vers la gloire et k haine de l'injustice : deux sentiments qu'une irritabilité maladive développa prématurément en lui et poussa jusqu'au délire. A cinq ans, il aurait voulu être maître d'école, à quinze professeur, auteur à dix- huit. Victime d'un châtiment inique, à un âge où une impression forte décide quelquefois de la vie entière, il refusa pendant deux jours toute nourriture ; enfermé dans une chambre, il ouvrit la croisée, se précipita sur le pavé et se fit au front, en tombant, une blessure dont la cicatrice lui resta. L'autre blessure, celle du cœur, ne se cicatrisa jamais.

A peine reçu docteur en médecine, il se jetait, éperdu, dans l'étude. Médecine, philosophie, physique, physiologie, politique, son ardente curiosité embrassa tout. Et pourquoi? Pour révolutionner tout, pour renverser les idoles. Dès 1775, il avait publié, en réponse au fameux ouvrage d'Helvétius, un livre où il traitait avec un amer dédain Locke, Condillac, Malebranche, Voltaire enfin, le triomphant Voltaire, et où il tombait à genoux devant Rousseau, pauvre, plaintif, déjà penché vers la fosse au bord de laquelle il agonisait dans sa gloire. Savant, Marat poursuivit sa guerre aux renommées. Il attaqua par diverses expériences les principes d'optique de Newton; il accusa Lavoisier de s'être approprié le génie de Cavendish; il annonça, sur le feu et l'électricité, des découvertes qui détruisaient le système de Newton : il semblait s'être promis d'exterminer tous les dieux mortels, à l'exception des dieux méconnus ou souffrants.

Toutefois, et quelque fiévreuse que commençât à être son existence, il avait encore, à cette époque, des heures de calme et il jouissait avec délices de « ces moments paisibles où l'âme, repliée sur elle-même, semble s'écouter en silence, peser à la balance du bonheur la vanité des grandeurs hu-

maines, chercher l'homme au delà du tombeau et porter une inquiète curiosité sur ses destinées éternelles. » Mais les jours sombres vinrent vite pour lui. Voltaire, avec ce sourire qui tuait, l'avait condamné en ces termes : « C'est un grand empire que le néant, régnez-y! » Et en effet, une poignante solitude se fit autour de Marat. On essaya d'abord de l'écraser sous le poids du silence. On affecta d'ignorer ses expériences sur la lumière , que Franklin n'avait pu s'empêcher d'admirer Les physiciens ne se contentèrent pas de nier ce que ses travaux présentaient de neuf; ils convinrent entre eux de ne jamais prononcer son nom. L'académicien Leroi ayant dû faire un rapport qui, en certains points, lui était favorable, ce rapport fut supprimé. De toutes parts l'oppression l'enveloppa. On ne faisait, il est vrai, que lui rendre guerre pour guerre. Mais celle qu'on lui déclara fut si injuste, si cruelle, si acharnée, qu'on la trouve énergique ment flétrie dans les Mémoires de Brissol, écrits longtemps après, et lorsque Rrissot marchait à la tête des ennemis de Marat. Comme la politique, la science a ses rois, qu'on ne brave point sans péril!

C'est ainsi que, de bonne heure, Marat fut formé à son rôle. Alors, d'audacieux qu'U était, son orgued devint farouche; son cerveau, excité par l'excès du travail et la continuité des veilles, s'exalta outre mesure, et son âme entra pour toujours dans la nuit qu'habitent les visions sanglantes et les fantômes.

Il fut aimé, cependant, il fut aimé d'amour : doux obstacle à l'envahissement des pensées funestes ! La marquise de Laubépine, femme gracieuse et dévouée, qu'il avait sauvée d'une maladie presque mortelle, s'attacha noblement à lui, moins par reconnaissance peut-être que parce qu'il était malheureux. Mais l'influence de sa tendresse sur Marat ne put rien contre les décrets de la puissance mystérieuse à laquelle appartenait sans doute cette terrible destinée.

Bizarre effet des circonstances ! Marat était médecin des écuries du comte d'Artois quand la Révolution le vint réclamer. Un ouvrage intitulé The chains of Slavery, qu'il avait publié en anglais à Edimbourg, en l'année 1775, indiquait assez clairement son chemin : il allait du côté où il y avait des chaînes à briser. Il avait aussi concouru pour le prix fondé en 1780 par la Société économique de Berne, sur la question de la réforme des lois criminelles , et la hardiesse avec laquelle il abordait ces problèmes redoutables le promettait pour défenseur à l'esprit nouveau. Mais ce qui mérite d'être remarqué dans le discours de Marat sur la législation pénale, c'est le caractère qui y est empreint. La philosophie en est indulgente autant que profonde; la société y est reconnue coupable de la plupart des crimes si violemment punis par elle; et tout ce que l'auteur y dit de ces malheureux que le génie du mal attend au sortir du berceau, de ces pauvres créatures que la misère condamne à des amours vénales, se rapporte aux plus touchantes inspirations de la conscience. Mais à cette douce lumière avait succédé, depuis, de bien funèbres lueurs! Le Marat qui prit la plume pour écrire l'Ami du peuple, c'était celui que l'injustice avait rendu implacable, celui qui s'était juré d'être désormais aussi dur envers les autres qu'il l'était envers lui-même; c'était le Marat qui, en proie à des douleurs d'entrailles, avait voulu forcer un chirurgien à lui ouvrir le ventre.

J'ai vu son buste, celui qui était aux Cordeliers; je le vois encore. Sous un mouchoir brutalement noué, sale diadème de cette tête orgueilleuse, le front rayonne et fuit. La partie supérieure de la face est vraiment belle , la partie inférieure est épouvantable. Le roi des Huns devait avoir ce nez écrasé.

UN POUVOIR NOUVEAU : LE JOURNALISME

Le dessus des lèvres , qu'on dirait gonflé de poisons , est d'un reptile. Le regard, qui monte et s'illumine, est d'un prophète. Qu'exprime ce commencement de sourire dont la physionomie s'éclaire ? Est-ce l'ironique mépris des hom-

mes, la bonté aigrie ou le plaisir de la défiance triomphante ?

Nous le verrons agir, nous l'entendrons parler. En attendant, le voici qui s'annonce : « J'attaquerai les fripons, je dé-

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