‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 117 sur 156 · C A MILLE DESMOULINS · texte numérisé non relu

C A MILLE DESMOULINS

masquerai les hypocrites, je dénoncerai les traîtres, j'écarterai des affaires publiques les hommes avides et les lâches. » En effet, garder inviolablement le secret à quiconque lui fournira des renseignements accusateurs; attirer, entasser dans quelque antre obscur mille délations privées dont se

grossira le trésor de ses délations publiques; promettre aux inimitiés personnelles de chacun le bénéfice d'une révélation, vengeresse dont il prendra pour lui seul tout le scandale, et pousser droit aux coupables à travers la foule des innocents, heurtés, saisis d'effroi, tel sera son rôle.

Et, pour le remplir, il a ce qu'il faut, soit en qualités, soit en vices. Clairvoyant, infatigable, jaloux, le talent l'inquiète, le bruit des réputations l'importune, la grandeur le révolte, la gloire l'irrite, et la vertu, qu'il adore si elle se cache, il la tient, si elle paraît, pour le charlatanisme du crime. Rafouer Voltaire et faire effort pour détrôner Newton furent ses coups d'essai comme philosophe et comme savant. Oui, il est envieux, et sa pénétration est centuplée par l'envie. Lor -qu'il aura dit : « A telle époque, Louis XVI essayera de s'enfuir ; — à telle autre, Lameth et Rarnave se donneront à la cour, * ne vous étonnez pas si ses prédictions se réalisent. A force de hasarder on rencontre juste : Marat devina beaucoup , parce qu'il soupçonna tout.

Que voulait-il? Dans sa Constitution, publiée en 1789, il se montre royaliste, et il présente l'égalité des biens comme un but vers lequel il faut tendre sans espoir de jamais l'atteindre. Rien de net, rien de précis. Mais sa mission n'est point là. « Si aujourd'hui vous n'avez pas nommé un tribun militaire..., et si vous le nommez pour autre chose que pour marquer les têtes à abattre, votre perte est assurée. » Un Tarquin démocrate qui, de sa baguette, fasse tomber les têtes gênantes, et en réponde, voilà sa doctrine.

Non que son âme soit devenue de bronze. Dans son journal, à côté de pages qu'on croirait ponctuées avec des gouttes de sang, il en est où l'amour dfe l'humanité déborde en épanchements de tendresse amère, il en est où l'on sent la trace des larmes. Mais l'ère des batailles est-elle fermée? Et, comme prix d'une bataille, la Révolution à sauver ne vautelle pas bien une province à conquérir, ou le crâne de quelque César imbécile à ceindre d'une couronne de laurier? Voilà sa logique.

Afin de pouvoir déclarer suspects les vêtements tissus d'or et de soie, il se fait sale à plaisir. S'il dénonce le luxe des tables trop somptueuses, au milieu du peuple affamé , qui l'accusera d'inconséquence ? « Depuis neuf mois je me suis mis au pain et à l'eau. » Flatteries adressées à un souverain en guenilles, n'est-ce pas? Peut-être. Seulement, c'est pour mieux servir le peuple que Marat le flatte; car, s'il faut le servir en le rudoyant, en l'insultant, il est prêt. « Peuple ingrat et frivole, qui encenses tes tyrans et abandonnes tes défenseurs, etc. » Pour qu'on ne l'empêche pas de frapper tout le monde, et de frapper longtemps, il se cache de grenier en grenier, de cave en cave. En ce sens, il a peur, c'est certain, il a peur et il s'en vante. Mais que l'occasion s'offre d'employer le courage à son but, il ira braver les juges du tribunal révolutionnaire sur leurs sièges, ou bien, du haut de la tribune , « rappelant ses ennemis à la pudeur, » il forcera toute une assemblée furieuse à s'arrêter soudain, pétrifiée par son audace. Jusque-là, sa prétendue lâcheté, c'est la prudence du serpent.

Aussi, quel pouvoir que le sien ! Il dicte des arrêts, il dispose du Forum sans y paraître, il dresse à la manière de Sylla dos tables de proscription , il a l'indignation des faubourgs à ses ordres, il peut étouffer un homme entre deux phrases. En parlant de lui-même , il dit : Je suis l'œil du peuple. De son tribunal invisible relèvent jusqu'aux choses du ménage. Voici un maii qui maltraite sa femme : malheur à lui ! Voici un homme qui a un remboursement à faire . s'il s'y refuse, qu'il tremble! Et cette tyrannie de la vigilance, Marat l'exerce du fond des souterrains où son corps petit et fatigué s' épuise en soupçons, où il se traîne, une plume à la main, spectre parmi des spectres, et où il meurt lentement de ce supplice, plus affreux que la morsure des poux qui mangèrent le cœur de Sylla-, un immense besoin de croire au mal!

Tel fut Marat, « cet être divin » qu'attendait le Panthéon, ce monstre dont le buste était réservé à l'égout. Pourquoi inspira- t-il tant de passion au peuple, à un peuple remarquable entre tous par la sûreté de ses instincts? Question profonde, et qui arrête.... D'ailleurs, quels étaient ses mobiles? L'ambition? Quand il se mit à vouloir une dictature, il la voulut pour Robespierre, que, personnellement, il ne connaissait pas. La cupidité? On ne devait trouver chez luiv à sa mort, qu'un assignat de vingt-cinq sols. La soif des honneurs? D'avance il protesta contre l'injure qu'on ferait à ses cendres, si on s'avisait de les mêler aux poussières fameuses. La passion de la gloire ? 11 l'avait eue , étant jeune ; mais ne s'était-il pas violemment exposé, depuis, à tous les anathèmes, et pouvait-il ignorer que, longtemps après lui, des cris de vengeance troubleraient seuls le silence de son tombeau? Le goût de la popularité? Chaque matin, il jetait la sienne à tous les vents. Où trouver place pour l'égoïsme dans le choix volontaire d'une existence ténébreuse , rongée de soucis , pleine de fiel trempé dans des pleurs de rage, toujours menaçante, mais toujours menacée, et dont l'horreur ne fut adoucie que par l'affection d'une femme, seconde étoile qui s'alluma dans cet enfer! Reste donc l'amour de la Révolution, qui servit son délire et sur laquelle il veilla avec l'ardeur fauve, avec la béante sollicitude d'une louve inquiète pour ses petits.

Après cela, qu'on foule aux pieds Marat, si on l'ose ; et, si on l'ose, qu'on l'admire !

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