LA PRINCESSE M)E LAMBALLE
été servies de façon à humilier les convives; et l'on fit paraître au dessert, des figures en sucre qui présentaient d'offensantes allusions. Ainsi s'annonçaient de loin ces formidables haines de la Commune de Paris !
Un monarque rejeté sur le second plan, une reine insultée, voilà donc ce qui personnifiait en France la royauté, à une époque où, plus que jamais, les mensonges du prestige eussent été nécessaires. Et en avant de ce trône, désormais incapable de se défendre seul, personne pour le défendre. Ces princes et nobles semblaient à l'envi se précipiter vers le déshonneur et la mort. Ne demandez pas ce que font, sur le sol miné de la monarchie, les gardiens naturels des institutions et des choses d'autrefois. Pendant que ses deux frères s'occupent, celui-ci d'horlogerie, celui-là de machinations viles, le comte d'Artois court les bals masqués. Le duc d'Orléans laisse s'éteindre aux bras de madame de Montesson, secrète épouse, les restes d'une existence usée par des amours d'Opéra. Son fils, le duc de Chartres, se partage entre le jeu, les voluptés grossières et des leçons d'escamotage payées à Gomus. Représentant farouche, infirme et caduc de la descendance illégitime de Louis XIV, le comte d'Eu passe sa vieillesse à chasser, dans une voiture d'invention nouvelle. Le prince de Lamballe... il est mort sous les baisers de créatures immondes, dont une a eu le vode du palais rongé par la débauche.
Dans la masse de la noblesse , à part un petit nombre d'exemples glorieux, même décadence. Quand l'abbé Terray s'était avisé de taxer les citoyens à raison de leurs titres, on avait rencontré dans les bureaux de recette une foule de nobles venant déclarer, sous l'empire d'une sordide inquiétude, qu'ils n'étaient pas nobles, qu'ils ne voulaient pas l'être; et ce mouvement d'abdication morale n'avait fait que revêtir depuis un caractère de plus en plus honteux. Sur la scène élevée où marchaient fièrement les femmes des lieutenants généraux et les duchesses, mainte union solennelle fit monter, non pas des vierges plébéiennes, mais des femmes disputées et dérobées à des embrassements d'histrions, mais des courtisanes publiquement vendues aux plaisirs des ambassadeurs étrangers. Epouser, dans l'unique but de s'enrichir, la fille de quelque opulent financier devint un procédé de gentilhomme. C'était au point qu'un marquis ruiné reçut, des officiers de son corps , l'autorisation dégradante de refaire sa fortune en se mariant à une des élèves de la Paris, célèbre entremetteuse du temps. Et ils appelaient cela, dans un lan gage aussi bas que l'action elle-même : prendre du fumier afin d'engraisser leurs terres. Il y eut des procès de vol où des gens de qualité figurèrent; il y eut des accusations d'assassinat échangées entre grands seigneurs, et des poursuites judiciaires substituées aux réparations par l'épée.
Pour faire autour du trône une solitude absolue et mortelle, que fallait il encore? Yn ministre ennemi des privilèges militaires et destructeur systématique de la maison (lu roi! Ce ministre fut trouvé. Car c'est le propre des situations graves de créer les hommes qui leur conviennent.
Lorsqu'en 1775, M. du Muy mourut, laissant vacante la place de ministre de la guerre, il y avait à Lauterbach, en Alsace, un vieux soldai dont les habitants du lieu aimaient a citer la dévotion mystique, la bienfaisance et les propos moqueurs. Saint- Germain étail son nom. D'abord jésuite, puis lieutenant de dragons, et forcé' de fuir, à la suite d'un duel BBUglant, il avait promené au loin la double bizarrerie de son caractère et de sa destinée. Rappelé en France par le maréchal de Saxe, après avoir accompagné la fortune d'Eugène, servi l'Autriche, servi la Bavière, combattu les Turcs, il était.
parvenu rapidement au grade d'officier général, et quoique dans des commandements secondaires, il avait su mieux que personne, durant la guerre de Sept ans, ralentir le cours de nos désastres et embarrasser le génie de Frédéric. C'était le temps où Mme de Pompadour décidait de la direction et disposait du sort de nos armées. Or, le rude officier dédaignait fort les princes, les flatteurs, les favorites ; et, comme il avait pour principe de viser axissi haut que le comportait son étoile, il se lassa d'obéir à des généraux courtisans qui ne le valaient pas. Ses services, trop peu vantés par le maréchal de Rroglie, se tournent en aigreur. Il se plaint, il éclate, il se croit entouré de persécuteurs mystérieux, U écrit, dans son style original et animé : « on me livre, tout nu, aux morsures des guêpes; » et, un beau jour, désertant tout à coup son corps d'armée, jetant derrière lui son cordon rouge, abandonnant sa patrie en deuil, il court, un traité secret à la main, bouleverser la constitution militaire du Danemark. Ses réformes irritèrent par leur violence; le pouvoir dans l'exil lui échappa; un infidèle banquier le réduisit à la misère, et, retiré à Lauterbach, il était en train de planter un arbre, la tête couverte d'un bonnet de laine, quand on lui vint annoncer, de la part de Louis XVI, sa nomination au ministère de la guerre. « Ah! ah! dit-il d'une voix triomphante et amère, on songe à moi! » N'ayant pas de domestique, il pria un paysan de le suivre, et partit.
On croit que ce furent les illuminés d'Allemagne- et notamment le comte de Rlecken qui préparèrent cette nomination. Surprise à l'apathie de Louis XVI, elle, avait plu à la causticité du comte de Maurepas, curieux de voir à l'œuvre un réformateur qu'on disait tenir du fou et du héros, et qui n'était pas sans rappeler cet autre aventurier mystique dont s'était amusée la cour de Louis XV.
La vérité est que la présence du comte de Saint-Germain à Fontainebleau fut un coup de théâtre. Un déserteur devenu ministre! Un dévot à la tête des licencieux guerriers de l'Œilde-bœuf ! L'homme du camp, l'homme du village au milieu des langueurs et des magnificences de la cour! On savait, d'ailleurs, qu'il exerçait sur les esprits ardents une sorte de fascination; qu'il avait fait beaucoup de fanatiques dans l'armée; qu'à la nouvelle de la banqueroute qui le ruina, les régiments allemands s'étaient cotisés pour lui assurer une pension de sei/.e mille livres; qu'en payant sa part du tribut, le baron de Wurenser avait dit, par manière de prophétie : « On ne doit jamais se brouiller avec les malheureux. » Lui, sans tenir compte de sa fortune présenti', il arrivait impatient de venger les injures passées. Il allait donc enfin pouvoir leur mettre le pied sur le front, à ces élus de la faveur dont l'insolence avait autrefois pesé sur lui ! Au soldat de fortune l'honneur d'anéantir les privilèges militaires. Et rien, certes. ne convenait mieux au génie du comte de Saint-Germain, génie observateur et calme sur les champs de bataille, mais partout ailleurs, inquiet, turbulent et emporté. On rapporte qu'ayant acheté un domaine à Montfermeil, il se hâta de démolir le château, de couper les bois, de bouleverser les jardins, ne gardanl que le sol et des ruines : ce fut l'image de son administration. Tout ce qui servait à l'éclat ou à la force du trône, il le détruisit avec une joie secrète et d'une main violente. Il rendait libres les routes qui, dans les journées des 5 et 6 octobre, du iO août, devaient conduire au monarque le peuple soulevé.
Jusqu'alors le principe de l'inégalité sous les armes avait été représenté par les mousquetaires gri6 , les mousquetaires noirs, les grenadiers à cheval, les chevau-légers, les gendarmes: M. de Saint Germain supprima les deux compagnies d<-