MADAME ELISABETH
son service comme valet de chambre un professeur d'anglais, auquel une sévère discrétion fut prescrite. On commença, on poursuivit assidûment des études dont personne ne recevait confidence; et, bientôt, le comte de Provence fut en état de comprendre ce que son frère disait devant lui avec la conviction de n'être pas écouté.
Vains artifices ! L'événement tant redouté par le comte de Provence arriva enfin. La dévotion de Louis XVI, la rigueur des principes qui avaient présidé à son éducation, la gravité naturelle de ses mœurs, sa timidité même, tout contribuait aie sauver du scandale de ces amours adultères dont Louis XIV et Louis XV lui avaient laissé l'exemple. Et, d'un autre côté, il n'était pas sans souffrir de l'oisiveté de sa jeunesse. Il ne put donc s'obstiner jusqu'au bout dans le parti pris de l'indifférence. Les obstacles qu'on avait d'abord jugés insurmontables ayant fini par céder à l'art des médecins, son éloignement pour la reine fit place à une affection emportée, peu déhcate, mais qui le subjugua. Aussi le bruit ne tarda-t-il pas à se répandre que Marie-Antoinette allait devenir mère, et, en effet, le 19 décembre 1778, elle accoucha d'une fille. Grande fut. l'émotion. Les uns voyaient déjà Marie-Antoinette arrivée à un crédit que rien ne balancerait désormais, et ils étalaient leur joie, tandis que les autres gardaient un silence plein d'embarras ou songeaient à décrier par d'obscures manœuvres une fécondité qui leur était odieuse.
A cette époque se rapporte un fait étrange et qui montre bien de quelle région partirent tant de traits empoisonnés. Peu de jours après qu'elle fut relevée de couches, la reine reçut, de la part d'un curé de Paris, une petite boîte contenant son anneau nuptial. A la boîte était joint un billet conçu en ces termes : « J'ai reçu sous le secret de la confession l'anneau de Votre Majesté, avec l'aveu qu'il lui a été dérobé en 1771, dans l'intention de servir à des maléfices pour l'empêcher d'avoir des entants. »
Vint le baptême de Madame, et il donna lieu à un incident non moins caractéristique. La cérémonie commençait, lorsque, s'adressant au comte de Provence, qui tenait sa nièce sur les fonts baptismaux, le grand aumônier lui demanda de quel nom il avait fait choix. « Monsieur, répondit aussitôt le prince d'un ton sardonique et avec une affectation outrageante, cette question n'est pas la première que vous ayez à m'adresscr: il faut s'enquérir d'abord des père et mère. » Etonné, confus, le prélat fit observer (pie la question n'était de rigueur que quand le doute était permis, «s Or, ajouta-t-d, ce n'est point ici le cas, et personne n'ignore que Madame est née du roi et de la reine. — Est-ce votre avis, monsieur le curé? » dit le comte de Provence en se tournant vers le curé de Notre-Dame et comme pour prolonger le scandale de cette scène. L'assistance était nombreuse, la cérémonie solennelle. Un sourire cruel parut sur les lèvres de quelques-uns ; les plus honnêtes furent secrètement indignés, et ce fut au milieu d'une rumeur, provoquée à dessein, que le curé répondit : « En thèse générale, Votre Altesse Royale a raison ; mais, dans le cas présent, je n'aurais pas agi autrement que le grand aumônier. »
A partir de ce jour, les pamphlets se multiplièrent, et la haine qui les dictait ne sommeilla plus. De ténébreux réquisitoires, où à des accusations trop fondées se mêlait le limon de la calomnie, accoutumèrent les esprits à des commentaires que l'histoire rougirait de mentionner, s'il n'était pas juste d'assigner leur véritable origine aux libelles que les ennemis de la Révolution française ont ramassés dans ses bas-fonds.
Et, chose singulière! plus les attaques devenaient violen-
tes et dangereuses, plus la reine semblait prendre plaisir à mettre contre elle les apparences. L'orgueil qui dure est une fatigue; d'ailleurs, s'essayer à des hardiesses impunies, c'est un des privilèges de la puissance : on eût dit que Marie - Antoinette avait hâte de mesurer son pouvoir par ses caprices. Un jour, elle fut aperçue à Marly, dans un cabriolet de rencontre, seule et le conduisant de sa main royale. Tout Paris parla d'une course nocturne de la reine, et de la reine déguisée, dans une voiture de place. Les réjouissances publiques l'attiraient ; et qu'on la découvrît à demi cachée au sein du tumulte, elle s'en inquiétait peu. Ne l'avait-on pas vue rechercher avec enivrement le perd des bals de l'Opéra, et se perdre en leur tourbillon, heureuse ou tremblante sous le masque? « De même, lui écrivait à ce propos son frère Joseph II le 29 mai 1777, daignez penser un moment aux inconvénients que vous avez déjà rencontrés aux bals de l'Opéra, et aux aventures que vous m'en avez racontées vousmême là-dessus. Je ne puis vous cacher que c'est de tous les plaisirs indubitablement le plus inconcevable de toute. façon, surtout de la façon que vous y allez, car Monsieur,
qui vous accompagne, n'est rien Le lieu par lui-même est
en très-mauvaise réputation. Qu'y cherchez- vous? Une conversation honnête? vous ne pouvez l'avoir avec vos amies; le masque l'empêche. Danser non plus; pourquoi donc des aventures, des polissonneries, vous mêler parmi le tas de libertins, de filles, d'étrangers, entendre ces propos, en tenir peut-être qui leur ressemblent, quelle indécence!... Le roi, abandonné toute une nuit à Versailles, et vous, mêlée en société et confondue avec toute la canaille de Paris! » Et dans ces nuits d'été qu'elle avait coutume de passer sur la terrasse du parc , livré alors à la foule des promeneurs, nuits embaumées, nuits languissantes, dont la musique des gardes françaises complétait l'enchantement, ne lui était-il pas arrivé d'aller s'asseoir, en robe de percale blanche et en simple chapeau de padle, sur les bancs que l'ombre effaçait, pour y épier le moment de quelque surprise et les émotions de l'imprévu? On doit la blâmer, el il est permis de la plaindre. Élevée par l'abbé de Vermond, un Dubois amoindri; entourée de séductions et de pièges; unie à un prince dont la gaieté même était pesante, comment ne se seraitelle point parfois dérobée au despotisme du respect, elle si docde au commandement des fantaisies passagères et des vaines pensées '!
Mais ne s'appartenir pas est la loi des hautes situations. Par un juste retour à l'égalité, il faut, quand on jouit de la grandeur, qu'on soit des premiers à la subir. Marie-Antoinette l'oublia trop, et une désaffection aussi accablante que rapide vint l'avertir en la frappant. La naissance de sa fille avait été saluée par ces élans de joie servile qui, dans un État monarchique, emportent les peuples aussitôt que le hasard leur envoie des maîtres :1a naissance du Dauphin fut accueillie, trois ans après, avec froideur ou, plutôt, avec insulte. On répandit dans le public qu'à l'instigation du comte de Provence, douze pairs avaient signé circulairemenl une protestation dans laquelle la légitimité du fils de la reine était attaquée en termes formels. Il est certain que les magistrats de la cité affectèrent une indifférence propre à accréditer le soupçon. Ils mirent tant de retard à ordonner les divertissements d'usage, que Marie-Antoinette s'écria dans un accès d'humeur: « Devrons nous attendre les fêtes jusqu'à ce que le nouveau né soit en état de les voir et d'y danser? » On les donna enfin, ces fêtes désirées. Mais elles furent silencieuses et mornes. Chacun remarqua la mesquinerie calculée du feu d'artifice. A l'Hôtel de ville, les tables avaient