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CHAPITRE YIII

LA QUINZAINE DES COMPLOTS

ependant, le peuple, à Paris, était à bout de souffrances. Il mourait littéralement de faim. Chaque jour, du fond de ces noirs quartiers que l'inquiétude assiège et qu'habite la pâleur, on voyait sortir par groupes, dès quatre heures du matin, hommes, femmes, enfants, vieillards, qui tous à grands cris imploraient le pouvoir de vivre. Un pain acheté, conquis, c'était une victoire. Et quel pain ! Une masse dont la couleur noirâtre, la saveur terreuse, la fétide odeur annonçaient des farines viciées par d'homicides mélanges. Qui dira le désespoir d'une mère, quand sur ses genoux repose immobile la tète de son enfant tué par la faim? Rachel ploravit filios suos, et noluil consolari quia non sunt!

Vers qui montait, du sein de cette horrible détresse, l'espérance du peuple? Vers le roi, oui, vers le roi, qui, pendant ce temps-là, faisait des serrures, dînait, chassait, s'endormait au conseil.

« Ah! si le roi savait! disait-on parmi la foule. Il est bon, lui! Mais ceux de la cour lui cachent la vérité, ils le trompent. Ah ! s'il pouvait voir de près nos misères ! s'il n'était pas à Versailles ! s'il était ici ! »

Touchante et sublime confiance ! A ce peuple accablé de tant de maux il paraissait impossible que le chef de l'État ne fût pas le père des malheureux.

Il est juste d'ajouter qu'abandonné à ses propres inspirations, Louis XVI n'eût peut-être pas été indigne de cette confiance. On se reportait aux promesses de ses jeunes années. Oa se le représentait surpris un jour par quelques-uns de ses gardes au sortir d'une mansarde où il avait porté de furtives aumônes, et s'écriant : «Eh! messieurs, ne puis-je donc aller en bonne fortune sans que tout le monde le sache? » On se rappelait la simplicité de ses mœurs, et avec quelle effusion vraie, avec quel attendrissement, embrassé un jour en pleine rue par une vieille femme, il l'avait embrassée à son tour. Enfin , les calamités d'un récent hiver avaient laissé, de sa bienfaisance, un souvenir qui faisait battre encore sous les haillons plus d'un pauvre cœur déchiré. Pendant le froid, si rigoureux, de 1783, n'avait-il pas ordonné des distributions de bois qu'il surveillait lui-même? N'avait-il pas permis aux indigents d'entrer au château, de pénétrer dans les cuisines, de s'y chauffer, d'en emporter de la braise et de la soupe?

Il était donc naturel que Paris , le Paris des malheureux, brûlât d'arracher Louis XVI à son funeste entourage de Versailles. Pourquoi, d'ailleurs, cet éloignement qui ôtail tout contre-poids à l'influence des pervers? Pourquoi le trône relégué derrière cet insolent rempart de flatteurs et de valets ? Pourquoi, entre le roi et le peuple, cette distance qui empêchait le peuple de voir le roi, et le roi d'entendre, de connaître, de comprendre le peuple? Eientôt, d'un bout à l'autre des faubourgs, il n'y eut plus qu'une voix : « Ayons le roi, nous aurons du pain. »

Telle était la disposition des esprits, quand tout à coup des rumeurs pleines d'alarmes se répandent. On raconte, on assure que la mort des meilleurs citoyens est résolue; qu'une liste de proscription est dressée; que les principaux d'entre les nobles se sont engagés par un serment terrible; qu'on

veut enlever le roi, Je conduire à Metz. Là sont des soldats qu'on juge capables de décider de l'empire, comme autrefois les prétoriens à Rome ; là commande le marquis de Rouillé , qui a refusé, quant à lui, de prêter serment à la Constitution et qu'on sait prêt pour la guerre civile.

En même temps paraissaient dans les rues, ainsi que cela s'était vu avant la prise de la Rastille, des uniformes nouveaux, étranges, des uniformes verts à parements rouges. Les chevaliers de Saint-Louis affluaient, la provocation dans les yeux et affectant des airs vainqueurs. Des cocardes noires se montraient aussi ; et que signifiaient-elles, que présageaientelles, ces cocardes, couleur de la nuit?

La souffrance est féconde en visions , et les visions ne trompent pas toujours : Paris se crut enveloppé de mystérieux ennemis. Les femmes, plus promptes d'ordinaire soit à la peur, soit au courage, furent les premières à s'émouvoir. Elles excitaient leurs maris et leurs frères, les gourmandaient. Esprits épais , cœurs pusillanimes , qu'attendaient-ils ? Une caverne sombre était devant eux : que n'y entraient-ils résolument pour la sonder, une pique dans une main, un flambeau dans l'autre? Et à ces exhortations violentes leur colère mêlait injurieusement le nom de la reine. ' Car, sur Marie- Antoinette s'était accumulée , par le crime des courtisans, toute la haine qu'inspiraient leurs complots. Elle-même, d'ailleurs , volontairement et avec audace, elle courait alors au-devant des inimitiés. Ce n'était plus, à l'époque où nous sommes , cette princesse frivole et charmante qui, du rang suprême, n'aimait que ce qui le fait oublier. Depuis la convocation des États généraux, depuis la prise de la Rastille surtout, son visage avait pâli, son front était devenu pensif, et- l'amertume de son sourire, la tristesse altière de son regard, trahirent plus d'une fois les secrets de son âme. Elle s'occupait maintenant des affaires ; elle y apportait l'ardeur d'une femme et les fureurs d'une reine outragée; absente ou présente, elle pesait sur les délibérations des ministres ; Louis XVI passait sa vie à lui résister faiblement et à lui céder ; Necker la craignait ; et, en la voyant si décidée, si fière, si impétueuse , si supérieure par l'énergie de la vo- ' lonté à un monarque - artisan , la cour se groupait autour d'elle : la reine c'était le roi.

On le savait bien, à Paris, et même ce qui se passait au château, dans ses profondeurs les plus cachées, nul ne l'ignorait. Il y avait là, en effet, toute une classe d'hommes qui, bien que leur sort dépendît de la cour, n'en étaient pas moins attachés de cœur à l'ordre nouveau. Les domestiques principaux, dont les familles demeuraient à Versailles et formaient une partie notable de la bourgeoisie de cette ville, appartenaient presque tous à la garde nationale. Ils étaient enorgueillis de leur uniforme, et ce leur était une mortelle offense d'entendre la cour parler en termes de mépris de ce qu'elle appelait « la transformation des valets en capitaines. » Mme Campan rapporte qu'un jour les musiciens de la chaoelle ayant paru à la messe du roi en habit militaire , Louis XVI en fut très-offensé et fit défendre à ses serviteurs de paraître désormais en sa présence avec ce costume déplacé. Ainsi s'aigrissaient, autour du trône, dans son voisinage, les ressentiments et les haines. Nous avons eu déjà occasion de faire remarquer que la nombreuse domesticité qui encombrait les antichambres de Versailles constituait un peuple d'espions. Les murailles, au château, écoutaient tout et redisaient tout. Les gestes mêmes, on les dénonçait.

Le 14 septembre, le comte d'Estaing écrivit à la reine une lettre dont il est heureux que le brouillon ait été conservé à l'histoire :

LA QUINZAINE DES COMPLOTS

« Mon devoir et ma fidélité l'exigent.... Il faut que je mette aux pieds de la reine le compte du voy âge que j'ai l'ait à Paris. On me loue de bien dormir la veille d'un assaut ou d'un combat naval.... Eh bien! il faut que je l'avoue à Votre Majesté, je n'ai pas fermé l'œil de la n uit. On m'a dit dans la société, dans la bonne compagnie.... qu'il y a un plan de formé ; que c'est par la Champagne ou par Verdun que le roi se retirera ou sera enlevé ; qu'il ira à Mefz. M. de Bouille est

nommé, et par qui? par M. de Lafayette, qui me l'a dit tout bas à table, chez M. Jauge. J'ai frémi qu'un seul domestique ne l'entendit. Je lui ai fait observer qu'un mot de sa bouche pouvait devenir un signal de mort. Il est froidement positif, M. de Lafayette ! Il m'a répondu qu'à Metz, comme ailleurs, les patriotes étaient les maîtres, et qu'il valait mieux qu'un seul mourût pour le salut de tous. M. de Breteuil, qui tarde à s'éloigner, conduit le projet. On accapare l'argent, et l'on

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