COMTE D ESTAING
promet de fournir un million et demi par mois. M. le comte de Mercy est malheureusement cité comme agissant de concert.... Je suis allé chez l'ambassadeur d'Espagne, et c'est là, je ne le cache point à la reine, que mon effroi a redoublé.... Après avoir parlé de la cour errante, poursuivie, trompée par ceux qui ne l'ont pas soutenue lorsqu'ils le pouvaient, et qui voudraient encore, qui veulent actuellement l'entraîner dans leur chute, et m'être affligé d'une banqueroute générale, devenue dès lors indispensable, je me suis écrié que, du moins,
il n'y aurait d'autre mal que celui que produirait cette fausse nouvelle, si elle se répandait, parce qu'elle était une idée sans fondement. M. l'ambassadeur d'Espagne a baissé les yeux à cette dernière phrase. Je suis devenu pressant, et il est enfin convenu que quelqu'un de considérable et de croyable lui avait appris qu'on lui avait proposé de signer une association *
Le comte d'Estaing terminait sa lettre par l'expression de» plus vives alarmes et par la demande d'une audience.
Marie-Antoinette le reçut : que se passa-t il dans leur entrevue ? Rien à cet égard ne transpira ; mais la suite montre assez que le comte d'Estaing, patriote par système, courtisan par habitude et par ambition, se laissa gagner à demi.
Les bruits dont on s'inquiétait si fort étaient fondés. La route de Versailles à Metz avait été garnie de troupes. A quinze lieues de la première de ces villes, elle étaient échelonnées, et à des distances assez rapprochées. Comme on avait prévu la résistance de Louis XVI, tout se trouvait préparé pour son enlèvement. L'idée venait de M. de Rreteuil. ef l'ambassadeur d'Autriche appuyait le projet de son influence diplomatique.
Voici quel était le plan d'invasion, tel que le donne un auteur royaliste, Montgaillard, qui ajoute :
« L' ex-ministre et l'ambassadeur se glorifiaient, en 1794, d'avoir formé et conduit ce projet de contre-révolution. Nous l'affirmons, parce que M. de Rreteuil et M. de Mercy nous l'ont dit. M. le marquis de Rouillé a bien voulu nous dire aussi en 1794, à la Haye, que le projet avait été formé et poussé assez avant, mais que Louis XVI n'ayant pu se décider au moment Se l'exécution, les personnes dont le monarque était environné à cette époque manquèrent du caractère nécessaire pour l'enlever. »
Du reste, à ce complot de la cour répondaient des complots contraires. Ceux-là se sont trompés sans doute qui n'ont attribué pour cause aux fameuses journées d'octobre que le jeu des. partis ; mais non moindre a été l'erreur de ceux qui les ont présentées comme l'unique effet de la spontanéité populaire. La vérité est que les ambitieux mécontents avaient intérêt à traîner Louis XVI à Paris, où ils comptaient le dominer par la peur. Ils enflammèrent et se préparèrent à diriger un mouvement qui servait leurs desseins. Déjà, à l'issue d'une orgie, au milieu des fumées du vin, Mirabeau s'était écrié en termes dont l'obscénité brutale défie toute reproduction textuelle : « Il faut violer la cour et s'en moquer. » Peu de temps après, vers la fin du mois de septembre, il disait à Rlaizot, libraire de la cour : « Mon ami, je prévois de malheureux événements ici, dans dix à douze jours. Mais que tous les honnêtes gens et ceux qui vous ressemblent, Rlaizot, ne s'en alarment point : l'orage ne crèvera pas sur eux. » On répandit aussi dans Paris, et principalement au Palais-Royal, ces paroles prononcées à dessein par le même Mirabeau : « Si une insurrection est possible, ce serait seulement dans le cas ou les femmes s'en mêleraient et se mettraient à la tête. »
Un fait sur lequel Rerfrand de Molleville donne des détails qui ne permettent pas d'infirmer son témoignage et que les divers historiens de la Révolution se sont abstenus rie faire connaître, soit ignorance, soit calcul de l'esprit de parti, c'est le fait du conciliabule tenu chez Malouet, le 15 septembre. La veille, plusieurs membres de l'Assemblée, dévoués au roi, avaient reçu avis, par lettres confidentielles, que le 5 octobre était le jour désigné pour frapper un coup décisif. Saisis de frayeur , ils se communiquèrent l'un à l'autre leurs renseignements, les comparèrent et mirent en délibération les mesures à prendre. Ils s'étaient réunis au nombre de quinze, mais ils se croyaient assurés du concours de plus de trois cents députés du tiers; et l'évêque de Langres, Lally-Tollendal, Virieu, qui faisaient partie de la réunion, répondaient de l'assentiment de la majorité des nobles et du clergé. Après mûr examen, il fut convenu que le mieux était d'engager Louis XVI à transférer l'Assemblée à Tours. Porter directement cette proposition au roi, c'était ébruiter
le projet et tout perdre . l'évoque de Langres et Malouet eurent mission de se rendre chez M. de Montmorin, qu'ils allèrent trouver à neuf heures du soir. Necker y était. On fit part aux deux ministres de la résolution adoptée. Ils partirent aussitôt ; le conseil fut convoqué ; mais Malouet et l'évêque de Langres ne tardèrent .as à être informés que le roi s'opposait d'une manière absolue à la translation de l'As semblée, et que, d'ailleurs, on avait pris pour la sécurité commune toutes les précautions nécessaires.
Ces précautions jugées suffisantes, en quoi les faisait-on consister? Le 18 septembre, le comité militaire, à Versadles, fut averti qu'il allait recevoir, de la part du comte d'Estaing, une communication importante. En effet, le comte entra, l'air profondément préoccupé, mais composant son visage. Après avoir fait sortir ceux qui n'étaient pas de l'état-major de la garde nationale : « J'ai un secret à vous confier, dit-il : jurez que vous ne le divulguerez pas.. » On le jure, et lui, mpntrant un papier qu'il avait apporté mystérieusement, donne lecture de la lettre suivante, adressée à M. de Saint -Priest, ministre de la maison du roi :
« Le duc de La Rochefoucauld vous aura dit l'idée qu'on avait mise dans la tête des grenadiers d'aller cette nuit à Versailles. Je vous ai mandé de n'être pas inquiet, parce que je comptais sur leur confiance en moi pour détruire ce projet, et je leur dois la justice de dire qu'ils voulaient me demander la permission et que plusieurs croyaient faire une démarche très-simple et qui serait ordonnée par moi. Cette velléité est entièrement détruite par les quatre mots que je leur ai dits, et il ne m'en est resté que l'idée des ressources inépuisables • les cabaleurs. Vous ne devez regarder cette circonstance que comme une nouvelle indication de mauvais desseins , mais non en aucune manière comme un danger réel. Envoyez ma lettre à M. de Montmorin. On avait fait courir la lettre dans toutes les compagnies de grenadiers, et le rendez-vous était pour trois heures à la place Louis XV. »
Le signataire de ce billet, c'était Lafayette.
Ainsi, plus de doute. Les gardes françaises avaient été au moment de marcher sur Versailles. Et qu'importait que M.- de Lafayette les en eût détournés? Un danger venait d'être signalé : ne pouvait-il renaître? Voilà ce que le comte •d'Estaing fit ressortir vivement. Il se garda bien de dire, ce qui était vrai, que les gardes françaises, animés- du sentiment populaire, n'avaient eu d'autre intention, lorsqu'ils avaient parlé de marcher sur Versailles, que d'aller partager avec les gardes du corps le soin de veiller à la conservation du prince , tout en empêchant son départ. Il peignit les alarmes du roi, le péril où cette insurrection, ce furent ses termes, jetterait et la famille royale et les représentants de la nation. Puis, un cri s'élevant : « Nous repousserons la force par la force. » — « Ètes-vous en état, demanda - 1 - il, de résister à dix -huit cents ou deux mille hommes bien armés, bien disciplinés? » Le comité n'osa répondre affirmativement, et le comte d'Estaing fit décider que la municipalité serait requise de demander au roi le secours d'un régiment.
Aussitôt, accompagné de six officiers, le comte court à la municipalité, qui consent à ce qu'il désire, sous la condition. que la lettre de M. de Lafayette sera annexée aux registres et déposée dans les archives municipales, tant la responsabilité de la décision à prendre paraissait redoutable ! Le comte d'Estaing représenta que c'était exposer Lafayette à de terribles colères. Que ne sollicitait-on de M. de Saint-Priest une lettre ostensible, propre à remplacer celle de Lafayette? Cette opinion ayant prévalu, on dresse le modèle de la communication écrite, on le porte à M. de Saint-Priest, qui le signe,
LA Ol'ïNZAINE DES COMPLOTS
et la demande d'un régiment est adressée au roi d'une manière officielle par la municipalité.
Sur la notification qui en l'ut laite à l'Assemblée dans la séance du 21 sept ombre, Mirabeau nia qu'une municipalité eût le droit de décréter l'établissement d'un corps armé. 11 réclama la lettre de M. de Saint-Priest , sachant combien un pareil document compromettrait Lafayette. Mais l'Assemblée passa outre, partagée qu'elle était entre deux peurs contraires.
C'est à ces tristes manœuvres, c'est à ce courage négatif qu'aboutissaient les résistances organisées, et rien ne montre mieux dans quel état de défiance, de crainte, d'embarras, d'abaissement, vivaient alors tous les pouvoirs qui n'étaient pas ce pouvoir si imposant et si nouveau : le peuple !
Les ordres étaient déjà donnés pour l'arrivée des troupes. Mais on ignorait si la garde nationale tout entière partagerait, sur la nécessité de renforcer la garnison de Versailles, l'opinion de l' état-major. La ville comptait, en ce moment, quatre mille hommes sous les armes, et, récemment encore, sous prétexte d'assurer la police du marché, on y avait appelé un détachement de dragons. Le comte d'Estaing ordonne aux capitaines d'assembler leurs compagnies. Pour obtenir leur adhésion, prières, menaces, tout fut employé. Sur quarante-deux compagnies, vingt-huit résistèrent.
Alors , comme si Versailles eût été menacé de quelque épouvantable catastrophe , des émissaires à l'air effaré sont çà et là lancés dans les rues, on distribue des proclamations ; on affiche des placards ; on bat la- générale ; on exagère la portée d'un rassemblement tumultueux provoqué par la famine à la porte d'un boulanger; on l'ait apparaître aux yeux de la bourgeoisie le spectre du peuple soulevé.
Enfin, le 23 septembre, vers cinq heures du soir, le régiment de Flandre entra dans Versailles , commandé par le marquis de Lusignan, et traînant après lui deux pièces de canon, huit barils de poudre, six caisses de balles, un caisson de mitraille, et près de sept mille cartouches toutes faites, outre celles dont les gibernes étaient garnies. Le long de l'avenue de Paris se tenaient les gardes du corps, bottés et prêts à monter à cheval. Le régiment de Flandre alla droit à la place d'armes, où il prêta serment aux mains de l'autorité municipale. On avait si habilement semé l'inquiétude parmi la bourgeoisie, qu'elle se montrait en général disposée à bien accueillir ces troupes : on acheva de la gagner par la remise de l'artillerie et des munitions à la garde nationale. Mais il n'y avait dans le peuple de Versailles que défiance et sourdes colères.
Quant au peuple de Paris , plus libre et plus excité , il éclata. Les districts s'assemblent, des députations sont envoyées à l'Hôtel de Ville, d'autres au ministre. Il fallut, pour calmer les craintes, que le maire intervînt, et une affiche annonça que le nombre des troupes cantonnées autour de Paris, dans un rayon de quinze lieues, s'élevait seulement à trois mille six cent soixante et dix hommes.
En même temps, on essayait de détourner les regards des Parisiens de ce qui se passait à Versailles par une cérémonie faslueusement annoncée à l'avance : la bénédiction des drapeaux. Cette cérémonie eut lieu le 27 septembre, à Notre- Dame, en grande pompe. Le roi avait offert de prêter, pour la fête, des ornements pris dans les magasins des menus : M. de Saint-Priest le fit savoir en termes pompeux à Lafayettt , et celui-ci aux Parisiens. Mais, au milieu des graves préoccupations du moment, cette condescendance parut une flatterie grossière adressée à la garde nartionale. Les journaux de la Révolution se répandirent en railleries ; ils rappelèrent ce mot du. prince d'Orange : « Rien d'un si haut prix que
l'homme, et cependant on peut l'acquérir par un coup de chapeau, »
De son côté, et comme une sorte de défi jeté à l'irritation populaire, l'Assemblée nationale portait Mounier à la présidence. Le secrétaire de la célèbre Assemblée de Vizille était rapidement descendu de la position respectée que lui avait faite un premier acte de courage. On le croyait vendu à la cour, et, en apprenant sa nomination, un des agitateurs du Palais-Royal avait dit ce mot, qu'on se plaisait à répéter • « Voici une quinzaine par-dessus laquelle il faudra sauter à pieds joints. » Que Mounier eût réellement prostitué sa conscience, c'est ce que son caractère démentait; mais il n'était pas riche; il demeurait, par le hasard des circonstances peutêtre, dans l'hôtel des écuries de Monsieur; il avait amené de la province sa famille, et c'était de lui que Mirabeau, jugeant de la corruption des autres par la sienne propre , disait : « Venir aux États généraux avec une femme et des enfants, qu'est-ce autre chose que de donner deux anses pour vous soulever. »
L'arrivée du régiment de Flandre à Versailles , l'accueil qu'il avait reçu de la bourgeoisie, l'appui que le comte d'Estaing prêtait à la cour, celui qu'elle attendait de Lafayette, la vigilance et l'emportement des janissaires bourgeois de l'Hôtel de Ville à Paris, la nomination de Mounier à la présidence , la dispersion des agitateurs connus , dont les uns , comme Saint-Huruge, étaient en prison, dont les autres se cachaient comme Camille Desmoulins, l'abattement supposé du peuple que la faim décimait, tout cela avait enhardi outre mesure la faction contre^révolutionnaire. Elle commença de marcher sans contrainte à l'accomplissement de ses desseins. Le cours des travaux législatifs fut entravé par mille pratiques secrètes, par mille lâches manœuvres. Il y eut contre les députés fidèles à la cause de la nation redoublement de brochures venimeuses et d'outrages payés. On se mit à parler hautement de revenir aux trois ordres. La guerre civile, dont l'enlèvement de Louis XVI devait donner le signal, loin de la redouter, on la désirait comme ouvrant des abîmes où la Révolution disparaîtrait noyée dans le sang. Il fut question de former d'un nombre indéfini de volontaires une espèce de bataillon sacré, et, en attendant, rien ne fut négligé pour exalter la fidélité militaire des gardes du corps. A ceux d'entre eux qui arrivèrent à Versailles pour le service du quartier d'octobre, on réunit ceux qui avaient servi le trimestre précédent, et qu'on eut soin de retenir, de manière à doubler la garde du roi. Mais il ne suffisait pas qu'elle lût nombreuse : on la voulait fanatique. Déjà, lors de la convocation des États généraux, les gardes du corps s'étaient plaints amèrement des patrouilles qu'on les avait forcés de faire côte à côte avec des régiments étrangers : pour prévenir le retour de ces plaintes prévues , on accabla de caresses les soldats-gentilshommes Chez les uns on enflammait l'orgueil de la naissance, chez les autres l'ambition, chez tous le sentiment de l'honneur monarchique. Ainsi entraînés, quelques-uns, les plus jeunes, s'emportèrent jusqu'à des bravades d'une portée funeste, affectant de donner le fil à leurs sabres en pleine avenue, ou bien montrant des balles, et disant d'une voix moqueuse :' a Voilà de jolies prunes; elles seront bientôt mûres. »
H est vrai que, d'autre part, les soldats du régiment de Flandre étaient sourdement sollicités à la défection par des messagers inconnus et même par des femmes, envoyées de Paris pour les séduire. La cour en fut informée et se hâta d'opposer à cette influence de propagande des complaisances dont on voyait trop le but. Les officiers sont présentés à la famille royale, accueillis avec de gracieux sourires et des pa-
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rôles de miel, admis au jeu de la reine, et enfin invités à un repas de corps en usage dans l'armée, mais le premier que les gardes du roi eussent jamais donné, à Versailles.
Furent appelés à prendre part au banquet, outre les officiers du régiment de Flandre, ceux des dragons de Montmorency, des gardes suisses, des cent-suisses, de la prévôté, de la maréchaussée, et, parmi l'état-major de la garde nationale de Versailles, les hommes sur lesquels on croyait pouvoir compter. Un détail qui n'est pas indifférent , et que les historiens modernes ont eu tort d'omettre, c'est qu'au sein d'une détresse publique jusque-là sans exemple, le repas, commandé chez Harmes, célèbre traiteur du temps, le fut pour le nombre de deux cent dix convives, à raison de vingt-six livres par tète, non compris le vin, les liqueurs, les glaces et les bougies. On convint, par une autre imprudence, qu'il serait servi dans la salle de spectacle du château, laquelle avait toujours été réservée aux fêtes de la cour, et, pour que tout concourût à l'exaltation des convives, des loges furent distribuées aux dames. La reine, quoique sa présence fût vivement désirée, avait résolu de s'abstenir, avertie par un de ces sentiments qui ne trompent pas. M. de Luxembourg vainquit sa résistance.
A qui n'a-t-elle pas été racontée et qui ne l'a gardée vivante dans son souvenir, cette fête si pleine de mouvement, de bruit, d'éclat, et pourtant si funèbre, plus funèbre, a dit Garlyle, que le repas des enfants de Job, quand les murs de leur salle de festin s'ébranlèrent au souffle d'un vent impétueux? C'était le jeudi, 1er octobre. Du salon d'Hercule, où les conviés s'étaient d'abord réunis , ils passèrent dans la salle d'opéra, qui les attendait. Partout des glaces, des reflets magiques ; la lumière ruisselait ; on avait appelé un nombreux orchestre ; les loges étaient remplies de spectateurs. Autour des tables, dressées sur le théâtre, on plaça alternativement, en signe de confraternité d'armes, un garde du corps et un officier du régiment de Flandre. Dès le second service, on porta les santés de la famille royale. Proposée à son tour par une voix timide, la santé de la nation fut rejetée, suivant les uns, suivant tous, omise. Peu à peu les vins pétillent, les visages se colorent. Des soldats sont introduits et mêlent quelque désordre à l'enthousiasme des chefs, Soudain les portes s'ouvrent.... La voilà! C'était elle en effet. Suivie de Louis XVI en habits de chasse , et tenant son fils par la main, elle s'avançait l'œil humide, le sein agité, radieuse avec un léger nuage de mélancolie sur le front, et la bouche entrouverte par ce sourire des femmes, si pénétrant et si doux quand on le sait voisin des larmes ! Ce ne fut qu'un cri, cri de folie, cri d'amour. Elle, comme pour mettre sa majesté de reine sous la protection de sa dignité de mère , elle prit son enfant dans ses bras , fit le tour des tables , excitant aux transports, recueillant les hommages, traînant les cœurs après soi. Elle sortait.... un air bien connu se fait entendre : 0 Richard, ô mon roi, l'univers t'abandonne! C'en est trop! Les temps de la chevalerie venaient d'être évoqués; le fantôme de Rlondel était apparu. Il y eut un accès d'enthousiasme insensé. Les gardes du corps portaient encore la cocarde blanche : ils veulent la faire prendre aux officiers des autres régiments qui, en vertu d'un récent décret, l'avaient échangée contre la cocarde nationale. Celle-ci est proscrite. Vive la cocarde blanche, s'écrio-t-on de toutes parts, celle des âmes fidèles! Au même instant l'orchestré se met à jouer la M arche' des Hulans. Le délire alors ne connut plus de bornes. Les gardes tirent L'épée, les trompettes sonnent la charge. On se croil à un siège, devant l'ennemi Chancelants, épcrduSj 1rs convives escaladent les loges ; ils se répandent
dans la cour de marbre, qui retentit de clameurs passionnées. Un grenadier suisse grimpa même jusqu'à» balcon et arriva dans la chambre de Louis XVI, qui lui tendit la main. On a écrit et On a cru que la reine détacha de'son cou une croix d'or pour la donner à ce grenadier; mais le ait est faux : la reine ne portait à son cou crue le portrait de ses enfants.
Tel fut ce banquet fameux, la noblesse y avait invoqué le passé ; ainsi que don Juan dans sa dernière orgie, elle avait invité la mort : la mort fut exacte au rendez-vous !
Le tumulte avait été si grand, qu'une subite frayeur s'empara de la ville. Des corps de garde éloignés prirent l'alarme. Averti par la sentinelle qui gardait les drapeaux, Lecointre, lieutenant-colonel de la garde nationale, monta précipitamment à cheval, courut au château, et ce fut seulement sur ses assurances que les habitants, attirés au dehors par l'inquiétude, regagnèrent leurs demeures.
Parmi le« circonstances qui marquèrent cette journée, il en est une dont on n'a pas éclairci le mystère. Dans le passage qui conduit de la terrasse au grand escalier, un chasseur des trois évêchés avait été aperçu, quand déjà finissait l'orgie, le front appuyé sur le pommeau de son sabre nu, dans une attitude tragique, et comme attendant, pour quelque coup de théâtre, des spectateurs complaisants. Un ancien officier du régiment de Turenne, nommé Miomandre, étant venu à passer, le soldat l'arrête, et, la douleur sur le visage, d'une voix tremblante : « Notre bon roi.... cette brave maison du roi.... les monstres.... ces misérables commandants.... et d'Orléans.... » Puis, avec le geste d'un désespoir simulé, il tourne contre sa poitrine la pointe de son saine. Quelques gouttes de sang coulent. Mais on s'empresse autour de lui, on le désarme, et il est transporté à un corps de garde voisin où, étendu sur une botte de paille, il demeura dans une sorte d'état de stupeur. Que promettait cette et range scène? On ne put l'attribuer à l'ivresse. Car le malheureux fut impitoyablement tué par quelques-uns de ses camarades, tué à coups de pieds , soit qu'on le crût dépositaire d'un secret fatal ou acteur d'une comédie odieuse préparée pour calomnier le duc d'Orléans.
Le lendemain, 2 octobre, nouveau repas dans la salle du manège, moins bruyant, moins provocateur, mais qui servait à prolonger le scandale. Le duc de Guiche y fut décoré de quatre bandoulières, pour s'y être associé sans réserve à la conduite des gardes.
Il était dit que la cour comblerait la mesure des Jolies ! En répondant à une députation de la garde nationale qui était allée la remercier dû don de quelques drapeaux, Marie- Antoinette laissa échapper ces paroles : « Je suis enchantée de la journée de jeudi. » L'uniforme civique, au château, était ouvertement insulté Le dimanche soir, au jeu de la reine, un bourgeois de Versailles et un avocat de Rennes, revêtus l'un et l'autre de cet uniforme, se virent, à cause de cela seul, expulsés avec insolence. Lecointre fut provoqué en pleine rue et poursuivi par un chevalier de Saint-Louis, (ils de la bouquetière de la reine : il ne se débarrassa de cet homme qu'en lui proposant, en dehors de'tout duel régulier, un combat à mort. De leur côté, par la tendresse du regard, par le charme du sourire, par ces muets et intimes encouragements, d'où sortirent les prodiges des tournois du moyen âgo, mais qui ne pouvaient niaintenanl que pousser aux horreurs de la guerre civile, les daines de la cour s'étudiaient à dominer les jeunes gens, ahbés ou capitaines. Elles détachaient de leurs rohes. elles ôtaient de leurs cheveux des rubans blancs dont elles faisaient des cocardes, présentées
LA QUINZAINE DES COMPLOTS
par de jolieB mains qu'il était permis de baiser. On fit des rêves d'un autre âge, on prêta des serments funestes, on renouvela les extravagances des chevaliers de la Table ronde. Il n'en fallait pas tant pour mettre Paris en ébullition. Les faubourgs s'ébranlèrent; les halles assoupies s'éveillèrent ; un bruit mêlé d'imprécations et de menaces monta de tous les quais, de tous les ponts, de toutes les places publiques, de tous les lieux où les grandes foules émues appor-
tent d'ordinaire l'écume de leurs flots. Ah ! la cocarde nationale était maudite à l'Œil-de-Bœuf! Ah! les gentilshommes parlaient de lever l'épée sur la canaille! Ah! la cour voulait Louis XVI a Metz! Eh bien, on aurait Louis XVI à Paris les cocardes noires disparaîtraient jusqu'à la dernière, et, s'il le tallait, le peuple préviendrait les coups d'épée par des coups de pique. Mêlant au son du tocsin sa voix tonnante Danton, un homme nouveau, bien connu depuis, rassemble le