CHAPITRE IX
LES FEMMES A VERSAILLES
I calomnier un homme est déjà un crime de lèsehumanité , qui définira le crime qui consiste à calomnier un peuple? C'est pourtant là ce qu'ont fait, dans le récit qu'ils ont laissé des journée-, d'octobre, les historiens, ennemis à divers degrés de la Révolution. Donnant pour la fureur de tous la fureur de quelques-uns, recueillant comme l'expression d'un sentiment unanime dix ou douze phrases meurtrières, re-
cueillies dans un océan de paroles, étendant sur des milliers de têtes la responsabilité des excès d'un petit nombre de misérables , perdus au milieu d'une foule immense, ils ont abusé jusqu'au scandale, jusqu'au délire, de l'art de conclure du particulier au général; de leurs doigts, trempés dans quelques gouttes de sang, ils ont souillé tout un vaste tablftau, et, le montrant à la postérité, ils ont dit : Au mois d'octobre 1789, tel fut le peuple !
2kk
Nous ne voulons rien taire, quant à nous, ni le bien ni le mal ; mais nous prouverons par un imposant ensemble de témoignages que si l'étrange armée qui alla chercher Louis XVI à Versailles ne se composa pas uniquement d'héroïnes , elle se composa bien moins encore de mégères. L'image de la femme, de la femme du peuple, avec ses emportements, avec sa compatissante bonté, avec ses crédules colères et sa générosité plus crédule encore, avec sa facilité à suivre les premiers élans et à se laisser ramener sous l'empire de la raison, voilà ce qui domine dans les scènes que nous allons retracer ; voilà ce qui reste cgmme l'impression vraie, justice faite des exagérations des partis et de leurs mensonges contraires.
Le lundi, 5 octobre, de grand matin, une jeune fille entra dans un corps de garde du quartier Saint-Eustache, près des halles, prit un tambour et sortit en criant : « A moi! » Un attroupement se forme aussitôt derrière elle, il se grossit rapidement, il s'augmente des femmes ou filles d'ouvriers qui se trouvaient, à cette heure-là, dans la rue, occupées des achats du ménage ; et, du quartier des halles jusqu'aux quais, à travers les rues Saint-Denis, Saint-Martin, Montorgueil, Montmartre, l'avalanche roule entraînant tout sur son passage « Nous allons à l'Hôtel de Ville demander du pain. » Celles qui résistaient, on les menaçait de leur coupelles cheveux, et elles suivaient.
Lorsqu'elles se présentèrent, il n'y avait sur la place de Grève que quelques centaines de soldats épars, et, dans l'Hôtel de Ville, que ceux des administrateurs qui avaient passé la nuit dans les bureaux et dont on apercevait aux fenêtres les visages alarmés. Un boulanger, convaincu d'avoir vendu à faux poids, allait être mis à la lanterne : le major général Gouvion profita, pour le faire évader, du désordre occasionné par l'arrivée des femmes, et il écrivit en toute hâte aux districts pour solliciter du renfort.
Mais déjà une partie des femmes pénétraient dans l'Hôtel de Ville, celles-ci en haillons et pâles de faim, celles-là vêtues de blanc, coiffées, poudrées et s'avançant d'un air riant. Avec une curiosité mêlée d'inquiétude, elles parcourent les salles. C'était donc là le siège de cette nouvelle aristocratie bourgeoise, si dure aux pauvres gens ! C'était de là que, les Trois cents lançaient leurs patrouilles ! Les plus animées s'emportaient contre Bailly, contre Lafayette, alors absents. Il y en eut qui ne se cachèrent pas pour dire que la Commune était composée de mauvais citoyens. Les papiers qui leur tombaient sous la main, elles les déchiraient, criant que ces vaines paperasses étaient tout ce qu'on avait lait pour le peuple depuis la Révolution. Elles allaient, d'ailleurs, répétant qu'elles ne voulaient point d'hommes parmi elles ; qu'elles sauraient bien se passer d'eux et se venger. Mais en même temps elles se montraient sensibles à la souffrance, bonnes, généreuses. Leur premier acte avait été de délivrer cinq prisonniers, retenus là pour de légers délits. Une jeune fille de dix-sept aus, ouvrière en sculpture, et nommée Pierrette Chabry, prit tout ce qu'elle avait dans sa poche, douze francs, et les donna, pour qu'on achetât à ces malheureux des souliers et des hardes. Les autres applaudirent, firent une quête en faveur des prisonniers et les renvoyèrent heureux.
Paris, éveillé, s'agitait. A leur tour, les hommes commençaient à se rassembler. Deux inconnus étaient allés chez Laugier de Reaurecueil, curé de Sainte-Marguerite, arracher l'ordre de faire sonner le tocsin ; et, sur le refus du prêtre, le sonneur a\ait été contraint d'obéir. Une compagnie des vainqueurs de la Bastille se hâtait vers la Grève sous les or-
dres de Hullin. Le faubourg Saint-Antoine était en marche. Bientôt, sur la place de Grève affluèrent, de toutes les rues adjacentes, une foule d'hommes armés de piques ou de bâtons ferrés, parmi lesquîls des forts de la halle habillés en femmes , et des espèces de sauvages à longues barbes , à bonnets pointus : êtres effrayants, singuliers, que la tempête apporte et que remporte la tempête.
Vers dix heures et demie, quatre ou cinq cents femmes, de celles qui était restées au dehors, ayant repoussé jusqu'à la rue du Mouton des gardes à cheval postés à la barrière de l'Hôtel le Ville, les hommes se précipitent, enfoncent les portes, envahissent les salles malgré la résistance des femmes, et tandis que les uns vont cherchant des armes, les autres montent au beffroi pour faire sonner le tocsin. Le magasin d'armes était confié à la garde de l'abbé Lefebvre : on s'élance sur les fusils ; des mains avides ramassent les cartouches et munitions placées à l'entre-sol ; victime de la haine que la Commune inspirait au peuple, l'abbé Lefebvre luimême est saisi, traîné dans le beffroi de l'horloge Déjà
un homme lui avait passé une corde autour du cou, l'avait accroché à un morceau de bois : une femme accourt, coupe la corde et le sauve.
Sur ces entrefaites , un inconnu à la taille haute , à la ligure triste, jeune encore et tout vêtu de noir, avait paru sur les degrés de l'Hôtel de Ville. Les femmes, le prenant à son habit pour l'un des Trois cents, lui avaient barré le chemin, et il descendait les marches lorsque soudain il est reconnu. « C'est un des vainqueurs de la Bastille ! — C'est Maillard! » Ce cri décida de son rôle. Le désordre se livra pour ainsi dire à lui, et lui se prépara résolument à diriger le désordre. La foule augmentait à chaque instant, l'exaltation des esprits croissait avec le tumulte. Lafayette et Bailly n'arrivaient pas, on parlait de toutes parts d'aller à Versailles, et l'aide-major Derminy errait de pensée en pensée, impuissant, éperdu. Maillard l'aborde et lui propose d'emmener les femmes à Versailles. On dégagerait ainsi l'Hôtel de Ville , on délivrerait la capitale ; les districts auraient le temps d'aviser.... Que tenter, d'ailleurs, quand on n'avait plus que le choix des périls? Maillard venait de faire un heureux essai de son influence, en éteignant des torches dont deux forcenées menaçaient les papiers de la Commune ; il se montrait calme, décidé. Derminy, dans son trouble, ne consent à rien, ne s'oppose à rien. Maillard alors s'empare d'un tambour et se met en route pour Versailles, beaucoup de femmes le suivent, d'autres se répandent par la ville avec mission de faire des recrues et de les conduire à la place Louis XV, où le rendez-vous général est fixé.
Pendant la confusion, une somme considérable en billets de caisse avait disparu de l'Hôtel de Ville : au bout de quelques jours, cent quatre-vingt dix- neuf mille livres furent spontanément rapportées.
On a écrit dans une multitude de livres et de pamphlets que, chemin faisant, les femmes conduites par Maillard, commirent des excès ; qu'elles arrêtaient les voitures particulières, forçaient les dames qui s'y trouvaient à en descendre, à se joindre au cortège, à cheminer à travers la boue. Rien de plus propre à fausser l'histoire que cette manière de généraliser des faits individuels , désavoués, bien souvent , par les masses mêmes auxquelles on les impute. Il est trèsvrai qu'au guichet du Louvre, le groupe que guidait Maillard ayant rencontré une voiture particulière où étaient une dame et son mari, plusieurs femmes firent descendre la dame et la voulurent contraindre à les suivre. Mais on peut lire dans la uéposition de Maillard qu'une telle violence provoqua une
LES FEMMES A VERSAILLES
résistance énergique, et que si, parmi cette bizarre légion d'amazones populaires, il y en eut que les larmes de l'inconnue éplorée ne touchèrent pas, d'autres, au contraire, en furent émues au point de se battre contre les premières , pour qu'on laissât la pauvre dame en liberté, ce qui eut lieu. Une circonstance qui mérite aussi d'être signalée, c'est l'impétueux désir que les femmes , arrivées aux Tuileries , manifestèrent de traverser le jardin. Maillard craignait que ce ne fût insulter à la demeure royale. Mais elles, qui aimaient Louis XVI, qui se plaisaient dans leur langage naïf à l'appeler le bon papa, qui enfin l'allaient chercher, afin
qu'il vînt vivre au milieu de ses enfants, comment auraientelles compris que la maison du roi pût être souillée par le passage respectueux du peuple? Et que signifiait donc le voyage à Versailles, s'il ne signifiait pas que la royauté devait se rapprocher du peuple, faire bon ménage avec le peuple, ou disparaître? Maillard dut se rendre ; il envoya demander le passage au suisse de faction , répondant de tout. Celui-ci, pour réponse, tira son épée. Maillard fut obligé d'en faire autant. Les fers se croisèrent; mais, les femmes intervenant, le suisse fut renversé, désarmé en même temps que sauvé par Maillard, et ce fut a travers le jardin qu'on ga-