MAILLARD
gna, sans désordre, mais triomphalement, la place Louis XV, puis les Champs-Elysées.
Là, subitement grossi par des détachements accourus de tous les points de la ville, le cortège ne tarda pas à présenter le spectacle le plus extraordinaire. Armées de fusils ou de pistolets, de fourches ou de lances, et traînant deux pièces de canon, les femmes, au nombre de sept ou huit mille, formaient l'avant-garde, à la tète de laquelle se faisaient remarquer par leur beauté, leur jeunesse et leur ardeur, l'actrice Rose Lacombe, Pierrette Chabry, Reine Audu, surnommée la reine des halles, et, entre toutes, Théroigne de M-'i-icourt, jplie Liégeoise que la Révolution venait d'enlever
au dernier de ses amants, et qui n'aima plus que la liberté, le jour où elle l'aima. Vêtue d'une amazone écarlate, les cheveux flottants sur les épaules, la tête couverte d'un chapeau rond qu'ornait un panache noir, elle maniait intrépidement un cheval de trait et, la lance à la main, s'amusait de son propre enthousiasme. Marchaient ensuite, sous les ordres de Hullin, les volontaires, vainqueurs de la Rastille, et les hommes des faubourgs, conduits par deux d'entre eux qu'on désignait sous les noms de capitaine des bâtons ferrés et de général La Pique.
L'appareil, au reste, était plus guerrier que les desseins n'étaient violents. Ce qui le prouve, c'est que Maillard put
détourner les femmes d'aller à l'Arsenal chercher de la poudre; et même il ohtint de la plupart qu'elles abandonnassent leurs armes, en leur représentant que, puisqu'elles n'avaient à demander à l'Assemblée nationale que la justice el du pain, il leur convenait mieux de se présenter en suppliantes. Maillard ajoute, dans sa déposition, qu'elles continuèrent leur route jusqu'à Sèvres, avec sagesse , et qu'elles n'anél tarent divers courriers qui se dirigeaient du côté de Versailles que dans la crainte de se voir barrer le passage. Une d'elles ayant laissé échapper ce mot féroce : « Nous apporterons la tête de la reine au bout (Tune épée, » les autres lui imposèrent silence.
Cependant le bruit de la générale se mêlait, à Paris, aux appels funèbres du tocsin ; les districts s'assemblaient ; les gardes nationaux rejoignaient leurs bataillons, et, placés au coin des rues, les patriotes recommandaient aux citoyens de se défier des chefs, jurant, par le saint nom de la patrie . que dans le nombre se trouvaient de lâches aristocrates. Les anciens gardes-françaises, incorporés dans la garde nationale, et formant ce qu'on appelait les compagnies soldées, parurent sur la place de Grève, alors remplie de peuple. La foule, charmée de leur allure martiale, éclata en applaudissements. Eux : « Ce ne sont pas des applaudissements que nous demandons. La nation est insultée : prenez les armes et venez. » Bailly et Lafayette étaient arrivés. Les Trois cents entrèrent en délibération, mais à huis clos, « selon l'usage dangereux, dit Loustalot, qui subsiste encore, quoique hautement réprouvé par l'opinion publique. »
En attendant, la garde nationale couvrait peu à peu la place de Grève, faisant refluer dans les rues voisines et sur les quais la foule non armée.
Vers une heure, la délibération secrète durant toujours, quelques grenadiers des gardes françaises se détachent des rangs et montent à l'Hôtel de Ville pour porter à Lafayette le vœu de leurs camarades, irrités de tant de lenteurs. Certains auteurs rapportent que, dans un discours tenu à Lafayette, un d'eux, nommé Mercier, se servit, en parlant de Louis XVI, de termes méprisants : « On dit que le roi est un imbécile. » Mais cette version est démentie par le témoignage, très-circonstancié et très-précis, d'un autre soldat, camarade du premier, son ami, qui assistait à la scène, et qui, interrogé, déclara tenir Mercier pour un citoyen fort attaché au roi. Voici quel fut, selon les écrivains les plus graves, la harangue du grenadier, vive et fidèle expression des sentiments populaires d'alors :
« Mon général, nous sommes députés par les six compagnies de grenadiers. Nous ne vous croyons pas un traître ; mais nous croyons que le gouvernement vous trahit; il est temps que tout ceci finisse. Nous ne pouvons tourner nos baïonnettes contre des femmes qui nous demandent du pain. Le Comité des subsistances malverse ou est incapable d'administrer son département ; dans les deux cas , il faut le changer. Le peuple est malheureux : la source du mal est à Versailles. Il faut aller chercher le roi et l'amener à Paris; il faut exterminer le régiment de Flandre et les gardes du corps qui ont osé fouler aux pieds la cocarde nationale. Si le roi est trop faible pour porter sa couronne, qu'il la dépose : nous couronnerons son fils, on nommera un conseil de régence, et tout ira mieux. »
Lafkyette s'étant écrié : « Vous avez donc le projet de faire la guerre au roi, et de le. forcer à nous abandonner? — Mon général, répondit le grenadier, nous en serions bien fâchés, car nous l'aimons beaucoup. Il ne nous quittera pas, et, s'il nous quittait,.... nous avons le Dauphin. *
Toute la vérité sur le caractère du mouvement d'octobre est dans ce peu de paroles. Louis XVI ne s'était pas encore aliéné par ses fautes le cœur du peuple. On le voulait à Paris, parce qu'on le jugeait trompé ou opprimé à Versailles.
Quoique habitué à jouer le rôle du sang-froid, Lafayette avait de la peine à cacher son trouble. Il descendit sur la place de Grève, où on le vit rester longtemps en proie aux plus cruelles incertitudes et comme enveloppé par l'agitation.
Ailleurs, la fermentation n'était pas moindre. Au Palais- Royal, des groupes nombreux s'étaient formés d'hommes impatients de se communiquer leurs pensées. « Tels autrefois nos pères délibéraient , à la face du ciel et les armes à la main, sur les affaires communes. ■» Mais aussitôt parurent les patrouilles du district de Saint-Roch, et déjà le commandant parlait d'aller chercher des canons , de les charger à mitraille, de les placer au milieu du jardin pour expulser la canaille. Les citoyens qu'on menaçait, qu'on insultait de la sorte, et qui « étaient aussi éloignés d'être des séditieux que leurs agresseurs d'être les soutiens de la cause publique » se rangèrent dans le passage des boutiques en bois, devant le vestibule du palais, et, présentant un front armé de trois rangs de pique, ils tinrent en respect cette milice, coupable à leurs yeux « d'avoir détruit h patriotisme du Palais-Royal, qui éclairait tout, et d'avoir rempli des fonctions indignes de leur habit, en chassant d'un lieu public les citoyens pauvres. »
Il était quatre heures et demie du soir, et les Trois cents ne se décidaient pas. Lafayette flottait sur son cheval au milieu d'une foule innombrable qui criait : A Versailles ! à Versailles ! d'une voix de plus en plus terrible. Il allait et venait, déclarait ne pouvoir agir sans un ordre exprès de la Commune, semblait vouloir gagner du temps. Comme il essayait de monter à l'Hôtel de Ville : « Morbleu ! lui dirent les grenadiers, vous ne nous abandonnerez pas. » On frémissait d'impatience, on frémissait de colère. Enfin, une lettre est apportée à Lafayette. Il l'ouvre; tous les regards se portent sur lui. Elle était de la municipalité, et contenait ces mots : « Vu les circonstances et le désir du peuple, sur la représentation de M le commandant général qu'il est impossible de s'y refuser, la municipalité autorise M. le commandant général, et même lui ordonne, de se transporter à Versailles. » Lafayette devint pâle , mais il donna l'ordre du départ, que le peuple, joyeux, accueillit par un grand cri.
Sans attendre le signal, quelques patriotes avaient pris les devants et s'étaient portés sur les hauteurs de Passy, du Mont-Valérien, de Bellevue, afin d'éclairer la route. Ils apprirent et rapportèrent que les femmes , parties le matin , avaient gagné Sèvres; qu'elles avaient fait halte dans ce lieu, où elles étaient effectivement arrivées accablées de fatigue, mourant de faim, et où elles n'avaient trouvé que quelques brocs de vin, offerts de bon cœur par un pauvre malade, et huit pains de quatre livres à partager entre plus de dix mille personnes !
« Un de ces patriotes, écrit Loustalot, rencontra, à son retour, dans le Cours-la-Reine , une foule d'hommes et de femme armés de piques autour d'une voiture. Un homme en habit noir, qui se rendait à Versailles, ne leur avait paru autre chose qu'un espion du faubourg Saint -Germain. Ce voyageur conjurait les femmes avec instance de le laisser partir, et elles se disposaient à le faire descendre de la voiture, lorsque le patriote s'avança et lui demanda quelles affaires pouvaient le conduire de Paris à Versailles dans un moment où les esprits étaient ouverts à tous les soupçons. « Je suis député de Bretagne, dit le voyageur. — Dé-
LES FEMMES A VKKSAILLKS
puté? ah! c\-st différent. — Oui, je suis Lfl Chapelier. — Oh! attende/. » Aussitôt le patriote grimpe sur la voiture, harangue l'assistance, répète le nom de Le Chapelier avec ceux des vrais députés de la nation. Vive Le Chapilur! crie le peuple.» Le patriote dont parle ici Loustalot , c'était Louslalot luimême.
Pendant qu'à Paris tout se précipitait, voici ce qui se passait à Versailles.
Vers onze heures du matin, le comte de ïSaint-Priest avait appris les événements de la bouche d'un de ses valets de chambre accouru de Paris. Il en écrivit aussitôt à M. de Larboust, écuyer du roi. Quand la lettre du ministre fut remise à l'écuver. le marquis de Cubières était présent : ce fut lui cfui se chargea d'aller prévenir Louis XVI. Le roi, comme on l'a vu, était à la chasse. Au moment où il reçut le message , il venait d'écrire dans son journal : Tiré à la porte de Chatillon, tué qwitre-vingl-une pièces. Il dut ajouter : Interrompu par les événements .... Un gentilhomme du Dauphiné, M. de La Devèze, lui ayant dit alors de n'avoir pas peur : c Je n'ai jamais eu peur de ma vie, » répondit-il avec l'accent de la fierté blessée. Puis, montant à cheval, il prit la route de Versailles. Chemin faisant, il dit à ceux qui l'accompagnaient , d'une voix émue : e Elles viennent pour du pain: hélas! s'il eût dépendu de moi, je n'aurais pas attendu qu'elles vinssent m'en demander. » Au château, les gardes du corps l'attendaient pleins d'inquiétude : en l'apercevant, le comte de Luxembourg le pria de lui donner ses ordres. « Quels ordres? répondit Louis XVI en souriant ; contre des femmes? Vous vous moquez! »
De son côté, la reine avait été avertie. Le billet par lequel M. de Saint-Priest la suppliait de rentrer à Versailles, l'avait trouvée assise dans sa grotte du jardin de Trianon.
Quant à l'Assemblée nationale , elle siégeait comme à l'ordinaire, ignorant l'état de Paris et tout occupée d'une réponse du roi, relative à l'acceptation des premiers articles constitutionnels et de la déclaration des droits de l'homme. Cette réponse était équivoque , embarrassée ; la sanction royale n'y était donnée, aux premiers articles constitutionnels, que conditionnellement, sous forme d'accession, eu égard aux circonstances; et il y était dit, en ce qui touchait la déclaration des droits : « Je ne m'explique point sur votre déclaration des droits de lhomme et du citoyen. Elle contient de trèsbonnes maximes , propres à guider vos travaux ; mais des principes susceptibles d'applications et d'interprétations différentes ne peuvent être justement appréciés et n'ont besoin de l'être qu'au moment où |eur véritable sens est fixé par les lois auxquelles ils doivent servir de première base. »
C'était l'esprit, c'était le style de Necker.
Robespierre fit remarquer sèchement que la réponse du roi était une véritable censure et que ce n'était pas au roi de censurer la constitution. « Si les circonstances, observe à son tour Adrien Duport, avaient été favorables aux ministres, le roi n'aurait donc pas accordé son adhésion? » Il rappelle la récente orgie.... A ce souvenir, les membres du côté gauche prennent feu. Le vicomte de Mirabeau veut parler en faveur de l'autorité royale; mais sa voix se perd dans le bruit des interpellations, mêlé à de violents murmures des tribunes; et aux clameurs qui l'irritent , la droite oppose des clameurs contraires
Alors, le comte de Barbantanne, qui était assis à côté des enfants du duc d'Orléans, se lève avec vivacité, et s'adressant à la partie aristocratique de l'Assemblée : « On voit bien que ces Messieurs veulent encore des lanternes ; eh bien, ils en auront.— Oui, oui, il faut encore des lanternes, » répète le jeune
duc de Chartres (depuis Louis-Philippe). Ces paroles produisirent un mouvement d'indignation dont l'écho vihrait encore quand de vagues rumeurs pénétrèrent dans l'Assemblée : il était question d'une révolte à Paris.... On appela au dehors le duc de Chartres, qui, rentrant un instant après, s'entretint à voix basse avec son frère. Ils sortirent et ne rentrèrent plus.
Dans l'intervalle, Pétion venait de parler d'imprécations poussées par les gardes du corps contre l'Assemblée nationale. « Dénoncez , lui cria impétueusement M. de Monspey, et signez. » Jusque-là , soit conviction , soit , comme quelques-uns l'ont cru, qu'instruit du soulèvement de Paris, il brûlât de couper court aux débats , Mirabeau avait déployé une modération extrême , disant qu'il fallait respecter la prérogative royale; que l'acceptation du roi devait paraître libre et volontaire ; que le contre-seing du roi était l'égide de la liberté nationale; que, par une pieuse fiction de la loi, le roi ne pouvait se tromper; que si le peuple réclamait des victimes, ces victimes ne pouvaient être que les ministres. Mais, à la provocation inattendue de M. de Monspey, perdant patience : « Je commence par déclarer que je trouve souverainement impolitique la dénonciation qui est demandée : cependant, si on persiste, je suis prêt, moi, à fournir les détails et à les signer; mais, auparavant, je demande que cette Assemblée déclare que la personne du roi est seule inviolable , et que tous les autres individus, quels qu'ils soient, sont également sujets et responsables devant la loi. » L'Assemblée comprit et resta consternée. Lui, audacieux jusqu'au bout, il dit à ses voisins, assez haut pour être entendu : « Je dénoncerai le duc de Guiche et la reine. — Quoi ! la reine '. » cria
une voix partie d'une tribune de derrière, où était Mme de Sillery. « Oui, fut-il répliqué dans la même tribune, la reine comme une autre, si elle est coupable. »
Durant le cours de la discussion , des allées et venues fréquentes, une agitation sourde annonçaient quelque chose d'extraordinaire. Mirabeau monte au fauteuil de Mounier, et lui dit à demi-voix : * Mounier, Paris marche sur nous. — Je n'en sais rien. — Croyez-moi, ou ne me croyez pas, peu m'importe, mais Paris marche sur nous. Trouvez-vous mal, allez au château, donnez-leur cet avis; dites, si vous le voulez, que vous le tenez de moi, j'y consens. Mais faites cesser cette controverse scandaleuse, le temps presse, il n'y a pas une minute à perdre. — Paris marche sur nous ? répondit Mounier avec une amère affectation d'indifférence ; eh bien, tant mieux; nous en serons plus tôt république. »
Il est probable qu'en pressant ainsi la dissolution temporaire de l'Assemblée , et en essayant de faire de Mounier un porteur d'alarmantes nouvelles , Mirabeau avait pour but de forcer le roi à s'éloigner. Car, qu'un plan bien arrêté de conspiration fût ou non dans sa tète, Mirabeau, une fois le terrain libre, était plus près que personne de devenir maître de la situation. Il le sentait, et la dictature dans la tempête avait de quoi tenter son cœur.
Les femmes approchaient. A Viroflay, elles se croisèrent sur la route avec des cavaliers à cocardes noires. Indignées, elles entourent l'un d'eux , le renversent de cheval et ne lui font grâce de la vie qu'à condition qu'il les suivra portant derrière le dos un écriteau indicateur de l'insulte faite à la nation. A quelque distance de Versailles , Maillard , toujours prudent, fit former un cercle et dit aux femmes qu'il ne leur convenait point de se montrer , précédées de deux pièces de canon ; qu'il y avait sagesse à les rejeter à l'arrière-garde ; qu'il ne fallait pas inquiéter les bons habitants de Versailles, les effrayer, leur laisser croire qu'on marchait contre le roi.
Il leur recommanda même de chanter, en arrivant à Versailles : Vive Henri IV! Et c'est ce qu'elles firent, non sans entremêler leurs refrains de cris de Vive le roi! auxquels la population de Versailles, aussi charmée que surprise , répondit par le cri de ; Vivent nos Parisiennes ! Il était environ trois heures.
Mais plus le peuple se confiait au roi, plus la cour se défiait du peuple , et , dans ce moment même , le conseil des ministres ayant été convoqué, le comte de Saint-Priest y ouvrit un avis qui menait droit à la guerre civile. Les mesures qu'il proposa pour arrêter la marche de Piiris sur Versailles, consistaient à envoyer garder les ponts sur la Seine par un bataillon du régiment de Flandre, à Sèvres ; par un autre, à Saint-Gloud; par les gardes suisses, à Neuilly. La reine et la famille royale se seraient réfugiées à Rambouillet, où étaient les chasseurs du régiment de Lorraine, pendant que Sa Majesté serait allée au-devant des Parisiens avec les deux cents chasseurs des évèchés et ses huit cents gardes du corps. Les mille chevaux mis en bataille au delà du pont de Sèvres, le roi aurait fait ordonner à la troupe parisienne de rétrograder, et on l'aurait chargée en cas de refus. Enfin, rien de ton! cela ne réussissant , le roi aurait gagné Rambouillet après être retourné à Versailles. Necker combattit vivement cette opinion, touché des périls auquel un appareil de forces assez menaçant pour irriter, trop faible pour contenir, exposerait inévitablement le roi, et convaincu que l'affection du peuple lui serait un plus sûr rempnrt que le zèle de ses gardes. Les ministres se partagèrent : le maréchal de Reauvau , de La Luzerne et de La Tour du Pin se rangèrent du côté de Saint- Priest ; le comte de Montmorin , l'archevêque de Vienne et l'archevêque de bordeaux du côté de Necker. Louis XVI, in décis, congédia le conseil et alla consulter la reine, qui déclara qu'aucun motif ne la déciderait à se séparer de Louis XVI. Pourquoi? C'est ce que nul historien n'a dit. et ce qui mérite pourtant d'être constaté. Voici quelle fut, à cet égard, la déclaration de Thierry, valet de chambre do Louis XVI, devant les juges du Châtelet : « Entre huit cl neuf heures du soir , la reine me fit l'honneur de me dire qu'on en voulait à sa personne et non à celle du roi, et qu'elle était persuadée que beaucoup d'hommes étaient à la suite des femmes qui étaient venues demander du pain : c'est d'après cette conviction que la reine, au lieu de se retirer à Ram bouillet, s'était déterminée à rester, avec les enfants de France , sous la sauve-garde du roi. »
En conséquence, on ne décida rien : on attendit. Seulement les gardes du corps, sortant de leur hôtel au bruit des imprécations de la foule, allèrent se ranger en ordre de bataille sur la place d'armes, devant la grille faisant face à l'avenue de Paris. Le régiment de Flandre y avait déjà pris position, appuyant sa droite au château, prolongeant sa gauche vers l'avenue de Saint-Gloud; et bientôt, à son tour, la garde de Versailles vint s'étendre sur une ligne parallèle, depuis la grille jusqu'à l'avenue de Sceaux.
Pendant ce temps, Maillard frappait aux portes de l'Assemblée nationale. Les femmes voulaient entrer toutes à la fois ' on n'en admit que quinze, lesquelles furent introduites, ainsi que leur général, à la barre de l'Assemblée, où on les reçut » avec grande joie et affabilité. » Debout entre deux d'entre elles, dont l'une portait son épée et l'autre une perche d'où pendait une espèce de tambour de bas que, Maillard, l'homme à l'habit noir, demanda la parole, et l'ayant obtenue, il exposa d'un ton ferme que Paris était en pleine famine; que le peuple, réduit au désespoir, réclamait non-seulement du pain , mais la permission de poursuivi e
les accapareurs; qu'on savai par des inconnus.... que, d'un certain abbé attaché à l'Assemblée, un meunier avait reçu deux cents livres pour ne pas moudre.... « Ètes-vous bien sûr de ce que vous avancez? interrompit Mounier. — Oui! oui ! crièrent les femmes qui étaient à la barre, et plusieurs des citoyens qui occupaient les tribunes. — Eh bien ! nommez, nommez ! » Au milieu du tumulte, et tandis qu'assis au bureau, Desmeunicr dressait le procès-verbal, deux sombres personnages se penchèrent à l'oreille de Maillard, qui reprit aussitôt : « Nous ne désignerons personne; nous ne sommes pas des délateurs. » Pressé plus vivement, il déclara ne se rappeler ni les noms de ceux qui avaient donné le renseignement terrible, ni les noms des coupables; c'était sur la route
de Paris à Versailles que ces bruits avaient été semés
d'abominables complots se tramaient — on ne les ignorait point.... le nom de l'archevêque de Paris fut prononcé. L'Assemblée alors se montrant émue et frémissante, Robespierre tira Maillard d'embarras, en annonçant que l'abbé Grégoire pourrait, au besoin, donner des éclaircissements. Tous se turent. Devant une aussi formidable enquête, qui n'aurait, en un pareil moment, reculé d'épouvante?
Maillard continua : les gardes du corps avaient insulté la cocarde nationale; cette injure appelait une réparation éclatante, et il convenait que les gardes l'adoptassent enfin, cette, cocarde, qui était celle du peuple, qui était celle du roi. En parlant ainsi, Maillard avait l'œil animé, la voix impérieuse. Dans son discours vibraient, comme autant d'échos des hautaines colères de Paris, les formules nous voulons, nous exigeons. Quelques membres de l'Assemblée s'indignant et disant que ceux « qui voulaient être citoyens devaient l'être de bonne volonté. — Si, dans cette Assemblée, répondit rudement l'orateur populaire, il est des hommes capables de se croire déshonorés par le titre de citoyen, il n'y a qu'à les exclure. » Des applaudissements éclatèrent; on apporta la nouvelle (pie les gardes du corps venaient de prendre la cocarde de la nation, et .il y avait si peu de fiel dans le cœur de ces femmes, représentées depuis comme des furies par les écrivains royalistes, qu'elles s'écrièrent toutes avec transport : Vivent messieurs ks gardes !
Restait la question du régiment de Flandre. Pourquoi ne pas supplier le roi d'éloigner ce régiment? Car enfin, c'était mille bouches à nourrir, et cela, aux portes de Paris, où le pain ne coûtait pas moins de trois livres douze sols les quatre livres. Toujours cette tragique histoire du pain trop cher ou du pain manquant ! Un membre, chevalier de Saint- Louis, contesta le chiffre ; mais Maillard expliqua fort bien qu'un pauvre homme, forcé de passer des heures entières à la porte des boulangers, perdait sa journée et le prix de sa journée. Voilà ce que ne comprenaient pas tous ces grands seigneurs, bercés dans leur oisive opulence; voUà ce que comprirent amèrement les femmes du peuple qui étaient là, mères, sœurs ou épouses. Elles savaient, elles, que, pour leurs enfants, pour leurs maris, pour leurs frères, le travail c'était la vie!
Pourquoi donc tant de retards? Allons, allons! Il faut que. le roi apprenne enfin ce que Paris souffre ; il faut qu'une députation lui soit envoyée ; que le président Mounier la conduise lui-même : il le faut. Maillard restera pour contenir les femmes, et, en l'absence de Mounier, l'évêque de Langres présidera. Telle est, en effet, la décision prise. Aussi bien, on avait arrêté, un moment avant l'arrivée des femmes, qu'une députation irait prier Louis XVI de donner à la déclaration des droits sa sanction pure et simple. Suiu de quelques-uns de ses collègues, du milieu desquels se dé-
LES FEMMES A VERSAILLEb
tâchait la figure grave du docteur Gnillotin, et tandis que les groupes restés au dehors forçaient l'entrée de l'Assem-
blée, Mounier se mit en route vers le château, l'âme assiégée de sombres soucis et pressentant bien que ce jour serait le