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CHAPITRE X

LE ROI RAMENÉ A PARIS

E silence était descendu sur Versailles avec la nuit. Le calme régnait partout, profond et sinistre. Vers quatre heures du matin , pressé d'une secrète inquiétude, un citoyen sortit de sa maison et se dirigea vers le château. Nulle précaution prise; pas de sentinelle extraordinaire autour de cette demeure des rois, muette alors et endormie. Seulement, dans la grande cour, le visiteur nocturne aperçut, revêtu de l'uniforme des miliciens de Paris et monté sur un cheval, un bossu qui s'était mêlé activement aux agitations de la journée. Il s'approche, et après avoir exprimé sa satisfaction de tant de tranquillité succédant à de tels orages : * Les troupes, dit-il, vont maintenant retourner à Paris, sans doute?» La réponse du bos: u fut courte et terrible : « Il faudra voir, demain. »

A cinq heures et demie, la reine fut effrayée par un bruit de voix et de pas qui s'élevait du jardin. Elle sonne les dames Thibault et Augué, les interroge et apprend que des femmes du peuple se promenaient sur la terrasse, sans qu'on sût comment elles y avaient pénétré !

Dans un livre publié par son fils, lord Holland dit . « Mme Gampan a révélé tout bas un fait curieux, savoir que Fersen était dans la chambre à coucher de la reine, en

tête-à-tête avec elle, pendant la fameuse nuit du 6 octobre Il eu t beaucoup de peine à échapper aux regards et n'y parvint qu'à l'aide d'un déguisement que Mme Campan ellemême lui procura. Ceci, quelle qu e fût en général sa répugnance à rapporter des anecdotes pouvant porter atteinte à la consiidération de la famille royale, M. de Talleyrand me l'a dit deux fois, et il assurait tenir le fait de la propre bouche de Mme Gampan. »

Le devoir de l'histoire est de ne rien adopter légèrement; son devoir aussi est de ne rien taire. Si des traits empoisonnés ont été lancés contre Marie-Antoinette, il est bon de constater que ce furent des nobles qui les lancèrent !

A six heures du matin, au moment même où le brigadier Gharmont relevait les postes des gardes , des hommes du peuple, en petit nombre, entrèrent dans la cour des ministres, à la suite d'un milicien de Versailles , guide au front chauve, aux yeux ardents, aux mains noircies par le travail du charbon. Ils s'avancent d'abord lentement, d'un air craintif, regardant de côté et d'autre comme pour reconnaître les lieux. Parvenus à la grille qu'ils trouvent fermée, ils se partagent en deux bandes, dont l'une se porte à la cour de la chapelle, l'autre à la cour des princes, et bientôt, par deux routes, la cour royale est envahie. Dans ce moment un coup de feu retentit, un ouvrier tombe baigné dans son sang.

Devant les magistrats du Ghâtelet , un des cent-suisses , Valdony, déclara qu'il était persuadé que cet homme avait été tué par une balle venue du côté des envahisseurs euxmêmes; à son tour, le comte de Saint-Aulaire prétendit que le plus hardi d'entre les assaillants s'étant risqué jusque duns la cour de marbre, il glissa, tomba en avant, et se tua raide ; et il n'en a pas fallu davantage à tous les écrivains royalistes pour rejeter sur le peuple le tort d'une agression meurtrière. Mais d'un imposant ensemble de témoignages , contre lequel ne sauraient prévaloir deux dépositions , si contradictoires bien qu'également intéressées, il résulte que la première victime de cette journée tragique eut le crâne emporté d'un coup de pistolet tiré par un garde du corps accouru sur le balcon. Ce ne fut qu'un cri parmi le peuple, cri de fureur et de vengeance. Le flot grossissait de minute en minute. Un fusilier de la garde nationale, nommé Cardaine, est rencontré dans la cour des ministres par un garde du corps , qui lui donne un coup de couteau. Une lutte d'homme à homme s'engage, la foule arrive furieuse, le carde est immolé. En même temps on saisissait un de ses camarades et , après lui avoir fait faire le tour de la cour de marbre, on le traînait jusqu'au cadavre de l'ouvrier qui avait succombé.... un capitaine de la compagnie du district de Saint-Philippe du Roule s'élança, suivi de quelques miliciens, et arrachant le malheureux des mains de ceux qui le menaçaient, prévint l'horreur d'un sacrifice expiatoire.

Le flot grossissait , grossissait toujours. Des instigateurs mystérieux, des jeunes gens couverts de costumes symboliques, des hommes qui, sous des robes d'emprunt, portaient des culottes de Casimir, des bas de soie, des boucles d'argent à la mode, se montraient mêlés au mouvement et, par leurs gestes, par leurs discours, s'étudiaient à l'enflammer. Voulezvous voir mes mamelles? criait une femme en délire, et elle montra une paire de pistolets qu'elle avait cachés dans son sein. Au bas du grand escalier, un inconnu , qu'on ne retrouva pas, fut aperçu distribuant de l'argen à quelques misérables créatures, auxquelles il recommandait de bien faire. Ce personnage était de haute taille, il avait les cheveux noirs, les yeux caves ; la croix de Malte brillait sur son uniforme de garde national. Une femme rousse, à physiono-

raie sinistre, le secondait, une faucille à la main; et on l'entendit qui disait : « Il ne faut épargner que Monsieur, le Dauphin et le duc d'Orléans. »

Est-il vrai que , remarqué au milieu des assaillants , ce dernier prince leur ait montré du doigt, en ces heures redoutables, l'escalier qui menait aux appartements de la reine? Deux témoins en ont déposé; mais ce que le nombre et la concordance des témoignages permettent difficilement de mettre en doute, c'est qu'on le vit venir de la place d'Armes, au milieu de la foule, qui le saluait de ses cris, agitant une petite badine et le sourire sur les lèvres. Ce n'était pas son ambition qui souriait, c'était son ressentiment.

Cependant Thierry, qui couchait dans l'intérieur du roi, dans la pièce de la pendule, s'était réveillé au bruit de la clameur populaire. Gomme il se levait à la hâte, il entrevit, à travers l'obscurité, le roi qui se levait de son côté. Tous deux ils coururent à la fenêtre... Terrible spectacle ! Des gens armés de piques, de haches, de pistolets, prenaient en grondant le chemin des appartements de la reine. Dans son épouvante, Louis XVI n'eut qu'une idée : voler auprès de Marie-Antoinette! Et il s'enfonça, éperdu, dans le passage du roi, pratiqué sous l'Œil-de-bœuf.

Mais déjà le château était rempli d'hommes armés. Refoulés le long des escaliers , qu'ils ont vainement essayé de défendre, les gardes du corps se replient de salle en salle. Un d'eux, M. de Yaricourt, est tué. Un de ses camarades, M. Tardivet du Repaire, est attaqué vers la porte de la reine par un homme en jupons et un soldat d'infanterie vêtu de blanc. Terrassé, il parvient à s'emparer d'une pique dont la pointe s'appuyait sur son cœur, repousse les meurtriers et se dérobe à leurs coups à travers la salle du roi. La confusion était au comble ; tout retentissait de cris effrayants , parmi lesquels d'affreux propos tels que ceux-ci : Nous voulons la peau de la reine pour en faire des rubans de districts. Les quelques brigands qu'on avait payés pour ajouter leurs fureurs à l'emportement général, se multipliaient par leur audace. Des mots sanglants montèrent dans le tumulte : « C'est par là, c'est par là ! » Tout à coup, la porte d'une pièce qui donnait sur la salle des gardes de la reine et conduisait à la chambre à coucher de Marie- Antoinette, s'ébranle, s'entr'ouvre. Un garde du corps, le visage en sang, paraît et crie : « Sauvez la reine ! » Avertie aussitôt par ses femmes, Marie-Antoinette se lève précipitamment et s'enfuit deminue par le balcon qui borde les fenêtres des appartements intérieurs. Elle arrive derrière le poêle de l'Œil-de-bœuf, elle frappe, elle entre, au bruit d'un coup de fusil tiré à peu de distance, et, fondant en larmes : « Mes amis, mes chers amis, sauvez-moi, sauvez mes enfants ! » Pâle, échevelée, le corps à peine couvert d'une petite redingote de toile jaune , elle passa chez le roi, qui, de son côté, comme on l'a vu, se hâtait vers elle par un autre chemin. Au même instant, le Dauphin était apporté par Mme de Tourzel, que le comte de Saint-Aulaire avait réveillée, en posant, dans ce désordre extrême, un bougeoir sur le pied de son lit.

Le garde qui avait crié : « Sauvez la reine ! » — il se nommait Miomandre de Sainte-Marie, — fut renversé d'un coup de pique et reçut un coup de crosse sur la tête. On le croyait mort . on passa outre ; et ce qui prouve que les jours de Marie-Antoinette n'étaient réellement menacés que par un bien petit nombre de furieux aux gages d'une faction, c'est (jue la foule ne fit aucun effort pour forcer l'entrée des appartements de la reine. Miomandre, laissé gisant sur le seuil, put donc, rassemblant ses forces, se relever et se traîner jusqu'à la porte de glace qui ouvre chez le roi.

Là, le Suisse des douze lui prêta un bonnet de laine et un manteau gris, déguisement à l'aide duquel il parvint à s'évader.

Au dehors , quels tableaux plus sombres encore, quels tableaux effroyables ! Un homme, qu'on distinguait à sa taille athlétique, à sa longue barbe, à ses bras nus jusqu'au coude et à deux plaques de métal dont l'une couvrait sa poitrine et l'autre son dos, était occupé à couper la tête de deux cadavres, ceux des gardes qui avaient péri. Ce malheureux s'appelait Nicolas et exerçait la profession de modèle à l'académie de peinture. Jusqu'alors rien en lui n'avait dénoté une nature féroce, et, depuis, interrogé sur les motifs qui lui avaient fait quitter son quartier, il répondit que c'était parce que les enfants le persécutaient, lui tiraient la barbe ... D'où lui était venue, ce jour-là, cette soif de cruauté? Le Suisse du pavillon de Talaru raconta que le coupe-tête, son horrible besogne finie, lui vint demander une prise de tabac qu'il re- ;ut gaiement sur sa main ensanglantée. « En voilà encore un, disait-il ; ce ne sera pas le dernier. » Et il se promenait agitant sa hache à la manière d'un héros de théâtre. Les deux têtes furent enveloppées d'abord dans des serviettes, puis plantées au bout de deux piques. Quant aux corps mutilés, on les porta près de la tente des gardes françaises, où ils demeurèrent étendus sur un peu de paille. Ce fut en passant dans cet endroit funeste, que l'officier de cavalerie Piiault entendit un homme et une femme couverts de haillons se dire l'un à l'autre : Nous n'avons pas volé notre argent. Mot important à opposer à ces calomniateurs systématiques de la nature humaine qui, dans les troubles de la Révolution, attribuent si volontiers à tout le peuple les excès de l'extrême misère soldée par la puissance ou les fureurs individuelles que toute émeute enveloppe et cache dans son désordre.

Où étaient pendant ce temps et que faisaient les amis du roi? C'est un royaliste, c'est Rivarol qui s'est chargé d'en informer l'histoire. Avait disparu, dès le soir du 5 octobre, le duc d'Ayen, « un de ces hommes, dit notre auteur, qu'on fuit dans les temps calmes et qui fuient dans les temps d'orage. » Le prince de Poix, revêtu de sa propre livrée, et le visage enfoncé sous les bords d'un grand chapeau rabattu, avait été rencontré se glissant le long des murs de l'avenue. A son tour, M. de Pontécoulant, fils de l'ancien major des gardes , endossa l'habit de son laquais ! On cherchait les courtisans sans les trouver. Ah! c'est qu'en effet, comme l'écrit Rivarol, l'idole, arrachée de ses autels, n'était déjà plus qu'une statue sans piédestal. On se hâtait d'abandonner des majestés atteintes d'excommunication ; caria philosophie, elle aussi, avait ses bulles, et le Palais-Royal était devenu son Vatican.

Les simples gardes du corps se montrèrent toutefois disposés à payer leur fidélité de leur vie. Mais ils ne pouvaient que mourir.

Ardemment poursuivis, ils s'étaient retranchés dans l'Œilde-bœuf, dont ils avaient barricadé la porte avec des bam s, des tabourets, un coffre en bois, des meubles divers. Vaine ressource! La porte retentit de coups redoublés, le panneau d'en bas est déjà brisé, c'en est fait — Mais voilà que soudain un profond silence succède au tumulte. On frappe doucement à la porte : « Ouvrez , messieurs ! » Les gardes hésitaient. « Ouvrez donc! ou vous êtes morts! » et Toulongeon rapporte que les mêmes voix ajoutèrent : « Nous sommes les gardes françaises, et nous n'avons pas oublié que vous nous sauvâtes à Fontenoy. » Robert de Chevannes ouvrit : les assaillants avaient disparu, et les grenadiers remplissaient

LE ROI RAMENÉ A PARIS

l'appartement. L'officier qui les commandait tendit la main à Robert de Chevalines, en lui disant : « Soyons frères! » Le soldat plébéien échangea son bonnet militaire contre le chapeau du gentilhomme, on s'embrassa, des larmes coulèrent de tous les yeux : les gardes étaient sauvés.

Mais avant que la nouvelle de cette réconciliation se lût répandue au dehors, sept gardes avaient, été plus ou moins grièvement blessés et on pouvait craindre de nouveaux malheurs. Lafayette parut enfin. Arraché de son lit par des clameurs qui arrivèrent trop tard à son oreille , il était monté

brusquement à cheval, et il accourait désespéré de sa crédule confiance, de ses promesses, de son sommeil. A la grille du château, il rencontra dix gardes faits prisonniers et qu'on parlait de pendre. Ému et irrité, il se tourne vers la troupe qui l'accompagnait : « J'ai donné ma parole au roi qu'il r.e serait fait aucun mal à messieurs les gardes du corps; si vous me faites manquer à ma parole, je ne suis plus digne d'être votre général, et je vous abandonne. Grenadiers T sabrez ! » Les grenadiers ne sabrèrent pas, mais, s'élançant au milieu du groupe, ils délivrèrent les captifs.

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