‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 128 sur 156 · LA COLONNADE DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

LA COLONNADE DE VERSAILLES

En effet, vers dix heures du soir, cinq voitures, attelées de six et huit chevaux, se présentèrent à la grille du Dragon. Mme Thibault, première femme de chambre de Marie- Antoinette, était dans une de ces voitures, et Mme Salvert dans le carrosse de la reine , qu'elle représentait. Ni les cochers , ni les postillons ne portaient livrée , et l'escorte ne se composait que de quelques cavaliers en habits bourgeois. Néanmoins, l'alarme se répandit; appelé par la sentinelle, le commandant du poste accourut . les voitures durent rentrer sous escorte à l'écurie.

Mounier, resté au château, attendait toujours la sanction qu'au nom de ses collègues il était venu solliciter du roi. « Vingt fois, a-t-il écrit , je fis prévenir que j'allais me retirer, si l'on ne me donnait pas l'acceptation. Enfin, — après cinq heures d'attente, — je fus appelé près du roi ; il prononça l'acceptation pure et simple. Je le suppliai de me la donner par écrit : il l'écrivit et la remit dans mes mains. Il avait entendu des coups de feu. Qu'on juge de son émotion, qu'on juge de la mienne ! Le cœur déchiré, je sortis pour retourner à mes fonctions. »

Maillard n'était plus à l'Assemblée : il l'avait quittée, emportant un certifie it que les femmes, chose remarquable ! avaient réclamé dans le but de bien établir que , si elles s'étaient rendues à l'Assemblée, c'était pour demander du pain. C'était là, en effet, leur plus ardente pensée. Mais parmi elles, sous des robes d'emprunt, et payés sans doute, soit pour déshonorer la démarche du peuple , soit pour la faire servir à des intrigues de parti, s'étaient glissés des hommes qu'on reconnaissait à la dureté de leur regard , à leur teint , à leur taille, à leur barbe, à leur silence. Les femmes, surtout depuis le départ de leur guide, se répandaient en vaines paroles , en plaintes bruyantes, mais ne faisaient que du bruit : eux, au contraire, ils paraissaient épier les occasions de désordre. Ce fut du milieu de leur groupe impur que sortirent ces mots, insolemment adressés à l'évêque de Langres, qui présidait en l'absence de Mounier : « Mets les pouces sur le bureau. » Le témoin qui a déposé de ce fait devant les juges du Châtelet ajoute que l'évêque de Langres eut la faiblesse d'obéir, et qu'alors deux de ces femmes équivoques lui dirent : « Nous sommes contentes de tôt : il faut que lu nous embrasses. »

Ainsi exposé à des injures pires que des menaces, l'évêque de Langres venait de lever la séance quand Mounier parut. « En place ! en place ! » crièrent quelques-uns, et les députés, déjà hors de la salle, y rentrèrent précipitamment. Quel spectacle que celui qui s'offrait aux regards de Mounier! Dans toutes les loges, à la barre, sur les bancs réservés, des femmes chuchotant, murmurant, s'impatientant , s'interpellant l'une l'autre et interpellant les députés ; debout sur un banc , un homme agitant une corde avec laquelle il racontait que , le matin même , on avait voulu le pendre ; près du bureau , un personnage à figure maigre et livide , portant un tablier, et disant : « Nous avons le bras levé. » Enfin, gravement assise dans le fauteuil du président, une femme ! . . .

Mounier ayant annoncé l'acceptation de la déclaration des droits : « Cela donnera- t-il du pain aux pauvres gens du peuple de Paris ? » crièrent plusieurs voix. C'est du moins ce que rapporte le marquis de Ferrières; car ni le vicomte de Mirabeau, ni Faydel , tous les deux secrétaires de l'Assemblée, ne mentionnent le fait dans leurs dépositions. Au reste, et quelque naturel que fût ce cri, on se tromperait si l'on en concluait q*e les femmes ne furent poussées à Versailles que par le mobile de la faim. Sur la place d'Armes, il y en eut qu'on essaya de séduire en leur promettant que le pain ne manquerait pas si le roi recouvrait son pouvoir, et à ces insinuations perfides, elles répondirent par des mots amers, voulant du pain, mais non pas au prix de la liberté. L'idée du devoir associée à celle du droit , voilà ce qu'on retrouvera toujours, en France, dans les grandes manifestations populaires I

En ce moment, Mirabeau revenait de la place d'Armes, où on l'avait vu courant de groupe en groupe, interrogeant l'esprit de révolte, et, un sabre nu sous le bras, s' enivrant du parfum de sa popularité. — Car on disait dans les groupes de femmes : « Où est notre comte de Mirabeau? Nous voulons voir notre comte de Mirabeau. » Quand il rentra dans l'Assemblée, irrité du tumulte qui y régnait, irrité de l'empire que ses collègues paraissaient subir : « Qui donc, s'écria- t-il d'un air terrible , qui donc ose ici donner des ordres à l'Assemblée ?» A l'aspect de ce front dominateur , au bruit de cette voix tonnante, les femmes se sentirent saisies de stupeur : elles se turent. Mais bientôt la faim reprenant la parole, Mounier envoya chercher du pain chez tous les boulan-

gers de la ville ; des brocs de vin furent apportés, et la salle de l'Assemblée devint une salle de banquet.

Minuit sonnait lorsque , soudain , des feux mouvants resplendirent sur la route de Paris à Versailles , et en même temps on entendit les lointains roulements du tambour. C'était l'armée de Lafayette qui approchait.

A Viroflay, Lafayette avait crié halte à ses troupes, et, au milieu des ombres solennelles de la nuit, leur avait fait jurer de rester fidèles à la nation, à la loi et au roi.

Arrivé à Versailles , il alla droit à l'Assemblée , où il se présenta sans escorte. « Quel motif vous amène, lui demanda le président, et que veut votre armée? » Lafayette rassure l'Assemblée; il parle de la nécessité de calmer le peuple en priant le roi d'éloigner le régiment de Flandre, et de dire quelques mots en faveur de la cocarde nationale ; puis , il se retire pour se rendre au château.

Comme il touchait à la grille, ceux qui le suivaient sont pris de frayeur ; ils l'entourent, ils le conjurent de ne pas entrer. Mais lui résiste, s'arrache à ces pusillanimes empressements et pénètre dans la cour, tandis que, par un dernier effort , lui saisissant les mains à travers la grille , les soldats cherchaient à le retenir. Exténué de fatigue, la pâleur de l'émotion sur le visage, ferme toutefois et résolu, il monte lentement l'escalier. Deux membres de la Commune l'accompagnaient. A son entrée dans l'Œil-de-bœuf, les courtisans font silence. Seul, un vieux chevalier de Saint-Louis, nommé de Hautefeuille, laisse échapper cette parole : « Voilà Gromwell ! — Il ne serait pas seul ici, » répond froidement le général ; et il monte chez le roi , qui l'attendait dans son cabinet.

Louis XVI était debout contre la cheminée. Tout près de lui, le comte de Provence ; plus loin , l'archevêque de Bordeaux, le comte d'Estaing et Necker. Lafayette entre de côté, suivant l'usage des cours; il est devant le roi. Alors, joignant les mains sur le haut de sa poitrine, et inclinant la tête avec une expression mêlée de tristesse et de respect : « Sire, ditil, je viens apporter ma vie pour sauver celle de Votre Majesté. Si mon sang -doit couler, que ce soit pour le service de mon roi, plutôt qu'à la lueur des flambeaux de la Grève. » Reprenant ensuite son sourire accoutumé, il essaya de rassurer Louis XVI. « Dans tout cela , dit le prince , il y a eu de l'argent donné. — Sire, répondit un des commissaires, un si grand mouvement ne s'achète pas : c'est l'opinion qui a entraîné le peuple. — Mais enfin, que veut-on ? — Sire , on veut avoir du pain. » Necker demeurait silencieux, immobile. Louis XVI se tournant vers lui : & Depuis quinze jours, ditil, j'ai fait tout ce qu'on m'a demandé pour les subsistances.... Mais que veut-on encore? — Sire, la présence des troupes appelées à Versailles inquiète : on désire leur renvoi. — Eh bien, que M. de Lafayette arrange cela avec M. d'Estaing. » En ce moment le comte de Provence , dont les yeux erraient çà et là, élève la main comme pour un serment et dit : « Messieurs, ce n'est pas nous qui avons appelé le régiment de Flandre, c'est la municipalité. » Il n'ignorait rien pourtant des intrigues de la cour ; il savait fort bien le but des deux repas des gardes du corps, auxquels il avait eu soin de ne pas assister. Pendant cette entrevue, on apercevait dans l'ombre la reine, qui, la tête penchée en avant, écoutait tout avec inquiétude.

Mounier s'étant présenté ensuite avec un cortège de députés, Louis XVI lui dit : « J'avais désiré d'être environné des représentants de la nation , dans les circonstances où je me trouve, et je vous avais fait prévenir que je voulais recevoir devant vous le marquis de Lafayette, afin de profiter de vos

LE ROI RAMENÉ A PARIS

conseils; mais il est venu avant vous, et je n'ai plus rien à vous dire , sinon que je n'ai pas eu l'intention de partir et que je ne m'éloignerai pas de l'Assemblée nationale. » Mounier, pour la seconde fois, retourna à son poste.

Lafayette, chargé de veiller au salut de la famille royale, ne fut cependant autorisé à garnir de ses sentinelles à lu que les postes extérieurs du château, les gardes du corps de service occupant tous les postes intérieurs, et leur détachement ayant pris position sur la terrasse de l'orangerie. Mais tel était le trouble inséparable des circonstances, que mainte précaution indispensable fut négligée, et que, par exemple, la porte de la cour de l'Opéra resta ouverte toute la nuit.

Néanmoins, soit ignorance du véritable état des choses, soit confiance aveugle en son étoile, Lafayette se rendit de nouveau chez le roi, pour l'assurer que la nuit serait tranquille et qu'il répondait de tout. Ses propos assoupirent les craintes, et le roi, toujours facile à persuader, se coucha.

Aussitôt, saisi d'une singulière impatience de communiquer la contagion de sa sécurité, Lafayette fit savoir à Mounier qu'il pouvait lever la séance et aller prendre quelque repos : d'où le surnom de général Morphée donné dérisoirement à Lafayette par les royalistes. Lui-même, il prit la route de l'hôtel de Noailles, où il s'endormit de ce sommeil qui, aux yeux des partisans de la cour, allait être le moins pardonné de ses crimes.

Gomme la nuit était froide et pluvieuse, la milice parisienne s'était dispersée dans les églises, dans les écuries, dans les cafés, sous les portes et dans les cours des maisons. Ceux qui n'avaient pu trouver d'asile ou que l'habitude de souffrir avait endurcis à la douleur, se tenaient accroupis, sur les places, autour de grands feux allumés de distance en distance. Quelques inconnus au visage sombre rôdaient aux environs du château.

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