ORGANISATION MUNICIPALE ET. MILITAIRE DE LA BOURGEOISIE
moment, il savait employer, avec beaucoup d'art, tantôt la persuasion, tantôt la menace. Ce fut par un discours paternel qu'il dissipa un rassemblement de tailleurs qui s'était formé au Louvre, pour retarder l'habillement de la garde nationale. Ce fut, au contraire, par un habile déploiement de sévérité qu'il prévint une révolte près d'éclater parmi les terrassiers de Montmartre.
L'Assemblée, ravie de sa conduite, lui vota par acclamation un traitement de cent vingt mille francs et une indemnité immédiate de cent mille francs. Mais il était trop riche, trop fier, trop soigneux de sa popularité, pour souffrir qu'on récompensât en argent ses services : il refusa tout. On avait oublié Bailly, dans cet élan peu élevé de reconnaissance : il s'en plaignit avec plus d'aigreur que de dignité, et ses réclamations ne firent que donner un nouvel éclat au désintéressement de Lafayette.
Cependant la famine, un moment bannie après les journées d'octobre, n'avait pas tardé à rentrer dans Paris. L'abondance factice dont le roi et sa famille semblaient avoir apporté le bienfait à la capitale, disparut soudain. De nouveau, les portes des boulangers furent assiégées tout le long du jour par des groupes avides; de nouveau, la colère vint ajouter ses tourments à ceux de la faim, toujours disposée aux soupçons. On parla de tentatives pour perdre ou gâter les farines amoncelées à la halle , et , de fait, on trouva dans les égouts, dans les rues, jusque dans les filets de Saint-Cloud, des amas de pain qu'y avait jetés la criminelle malveillance des accapareurs, ou leur prudence mise en défaut.
La disette étant l'objet de toutes les préoccupations, plusieurs districts prirent des arrêtés relatifs aux subsistances et envoyèrent des députés au comité de ce département; mais ils y reçurent un accueil dont le district de Saint-Germain l'Auxerrois dénonça hautement la morgue. Une fois encore, la vie de Paris devint poignante.
Ce fut alors que ceux à qui le peuple faisait peur, comme la disette faisait peur au peuple, commencèrent à mettre en avant la nécessité d'une loi martiale. Dès le 14 octobre, un homme avait présenté à l'Assemblée constituante un projet de loi concernant les attroupements, projet qui contenait des dispositions très-dures et fut chaudement applaudi. Or, quel était cet homme? Mirabeau! Mais, pour frapper ce coup hardi, un prétexte était nécessaire; on le désirait : le fit-on naître ?
Le 21 octobre, une femme qui n'avait pu encore se procurer du pain et à qui on avait répondu qu'il n'y en avait plus, entra, pour vérifier le fait, chez un boulanger du marché Palu, nommé Denis François. Déjà, dans la foule qui se pressait aux portes, on accusait Denis François de cacher du pain : un enfant indiqua un endroit où il y en avait. Aussitôt , la boutique est envahie ; on cherche, et, en effet , on trouve quelques pains mis en réserve. Ils n'avaient été gardés que pour la consommation du boulanger et celle de ses garçons; mais les décisions de la faim sont aussi promptes et aussi aveugles que ses défiances sont terribles. Le malheureux est saisi, traîné à l'Hôtel de Ville, la rumeur publique grossissant son prétendu crime.
A l'Hôtel de Ville, on l'interrogea; et, comme son innocence était- manifeste, elle fut aisément prouvée aux membres du Comité de police.
Mais, au dehors, la foule grondait, excitée et trompée, — beaucoup l'ont cru, — par les agents de ce pouvoir occulte qui, dans toutes les journées sanglantes do la Révolution, laissa deviner sa présence et fit sentir sa main. Le cri à la
lanterne! n'était poussé, dit ï Observateur provincial, que par des bouches riantes.
A huit heures moins un quart, le fatal réverbère fut détaché et l'on vit avec horreur une femme essayer le nœud coulant. Presque au moment même, une vingtaine de mégères, qui paraissaient obéir à un mot d'ordre, accoururent pour escalader les barrières. Tandis qu'elles gravissaient l'escalier, un porte-sac du port, homme au visage sinistre, aux cheveux rouges, se montre tout à coup à la croisée qui avoisine la lanterne, s'assied sur la potence de fer, tire à lui la corde, essaye de nouveau le nœud coulant, et attend sa victime •« avec la même tranquillité qu'un honnête homme aurait attendu le moment de faire une bonne action. »
Guyot de Blancheville et Garan de Goulon, membres du Comité de police, étaient descendus sur la place pour annoncer que le boulanger allait être conduit au Ghâtelet. « Où est-il? où est-il? » crièrent plusieurs voix. « Vous voulez le faire échapper ! Malheur à vous ! Votre tête répond de la sienne. » On introduit alors dans l'Hôtel de Ville ceux du dehors, on leur propose de juger l'accusé et on va le prendre dans la salle où on le tenait caché. Mais à peine a-t-il paru, qu'il est saisi violemment, traîné sur la place, et mis à la lanterne. Un témoin oculaire remarque que, dans le groupe qui entourait la victime, « aucune fureur ne semblait égarer les esprits. » La tête, arrachée du corps, fut plantée au bout d'une pique et le cadavre traîné le long des rues par quelques misérables qui forçaient les passants à leur donner de l'argent en manière de récompense.
Aussitôt, ardents à profiter de la consternation des bons citoyens et des patriotes, les Trois cents envoyèrent solliciter de l'Assemblée constituante le vote de la loi martiale. L'Assemblée qui, le 14 , avait si fort applaudi à la motion de Mirabeau , n'avait pas besoin qu'à cet égard on la pressât beaucoup.
Au lieu de la loi martiale, Buzot réclamait la formation d'un tribunal national; Robespierre, à son tour, prit la parole:
« On demande du pain et des soldats; c'est-à-dire : le peuple attroupé veut du pain ; donnez-nous des soldats pour immoler le peuple. On vous dit que les soldats refusent de marcher.... Eh, peuvent-ils se jeter sur un peuple malheureux dont ils partagent le malheur? Ce ne sont pas des mesures violentes qu'il faut prendre, mais des décrets sages, pour découvrir la source de nos maux, pour déconcerter la conspiration qui, peut-être, dans le moment où je parle, ne nous laisse plus d'autre ressource qu'un dévouement illustre. Il faut nommer un tribunal vraiment national. »
Sans s'arrêter aux paroles de Buzot et de Robespierre l'Assemblée décréta :
Que, dans les cas où la tranquillité publique serait en péril, les officiers municipaux devraient, en vertu du pouvoir reçu de la Commune et à peine d'en répondre personnellement, déclarer la nécessité de déployer la force militaire;
Que cette déclaration se ferait en exposant à la principale fenêtre de la Maison de Ville et en portant dans toutes les rues, dans tous les carrefours, un drapeau rouge ;
Qu'au signal seul du drapeau, tous attroupements, avec ou sans armes, deviendraient criminels;
Que les gardes nationales, troupes réglées et maréchaussées requises par les officiers municipaux, seraient tenues de marcher sur-le-champ, précédées d'un drapeau rouge;
Qu'il serait demandé par un des officiers municipaux aux personnes attroupées quelle était la cause de leur réunion, quel était le grief dont elles demandaient le redressement; qu'elles seraient autorisées à nommer six d'entre elles pour
exposer leur réclamation et tenues de se séparer aussitôt
après ; . .
Que, faute par elles de se retirer, il leur serait Fait à haute voix, par un officier municipal, trois sommations, dont la première serait en ces termes : Avis est donné que la loi martiale est proclamée, que tous les attroupements sont criminels . on va faire feu; que les bons citoyens se retirent;
Que, dans le cas où le peuple attroupé, n'ayant commis aucune violence, se retirerait paisiblement , soit avant, soit immédiatement après la dernière sommation, les moteurs ou instigateurs de la sédition pourraient seuls être poursuivis, et seraient condamnés : à une prison de trois ans, si l'attroupement était sans armes, et, s'il était armé, à la peine de mort ; Que, dans le cas où des violences seraient commises, les auteurs de ces violences, qui auraient échappé à la force militaire, seraient punis de mort ;
Que la mort serait aussi le châtiment de tout chef, officier et soldat ou garde national qui exciterait ou fomenterait des attroupements ;
Qu'enfin, le calme une fois rétabli, les officiers municipaux rendraient un décret pour faire cesser la loi martiale, et que, pendant huit jours, le drapeau rouge serait remplacé par le drapeau blanc.
Cette loi terrible fut proclamée au son des trompettes, au bruit du tambour, avec une solennité lugubre. Les huissiers de l'Hôtel de Ville, revêtus de leur costume de cérémonie, en manteaux, parcoururent Paris, à cheval, précédés d'un détachement de cavalerie et escortés par des gardes de ville portant un uniforme étrange et antique. On avait commencé à huit heures du matin, on ne finit qu'à trois heures après midi. Le peuple, en proie à une indignation profonde, frémissait et se taisait. Dans l'attente d'une insurrection, les représentants de la Commune se hâtèrent de nommer ceux d'entre eux qui, en vertu de la loi nouvelle, auraient à déployer le drapeau rouge. On vit des gardes nationaux donner, en pleine rue, le fil à leurs sabres, et les habitants reçurent l'ordre d'illuminer leurs maisons.
En même temps, on arrêtait deux des meurtriers de François. L'un d'eux, nommé Rlin, c'était le porte-sac, fut pendu: l'autre condamné à un bannissement de neuf années. Le premier soutint, dans son interrogatoire, qu'il avait cru venger la nation. On pendit aussi un malheureux, surpris dans les faubourgs au moment où il distribuait des cartes contenant, disait-on, un appel à la révolte. Il se nommait Adrien et ne savait pas lire. Une députation de l'Assemblée fut envoyée à la veuve du boulanger, enceinte alors de trois mois, et qui s'était évanouie sur le passage de la tète sanglante de son. mari. Le roi chargea le duc de Liancourt de porter à cette femme infortunée des consolations, des présents, une somme considérable ; et l'on fit au boulanger des funérailles auxquelles plusieurs membres de la Commune assistèrent.
Profiter du crime de quelques-uns pour attenter à la liberté de tous est un artifice familier à la tyrannie et qui, toujours dénoncé, se reproduit toujours. Ainsi, pendant que les patriotes témoignaient leur douleur du meurtre qui venait d'être commis; pendant que Louslalot s'écriait, en parlant des meurtriers : « Des Français! des Fiançais! Non, non , de tels monstres n'appartiennent à aucun pays ; le crime est leur élément et le gibet leur patrie; » les Trois cents ne songeaient, qu'à tirer parti de l'impression produite. pour affermir leur domination, pour l'étendre.
Et telle était, en effet, la stupeur des esprits, qu'une seule voix, dans la presse, s'éleva énergiquemenl, péremptoirement, contre la loi martiale : celle de Marat. Il affirma que
jamais le peuple ne se soulevait que lorsqu'il était poussé au désespoir par la tyrannie, et après de longs efforts de patience. Il affirma que, quoiqu'elle ne fût pas toujours éclairée dans ses effets, la vengeance du peuple était toujours juste dans son principe. Qu'une loi martiale pût être bonne lorsque la Constitution est terminée, équitable, et que les dépositaires de l'autorité se renferment dans leur devoir, Marat n'allait pas jusqu'à le nier; mais, lorsqu'une nation en était encore à rompre ses fers et à se débattre douloureusement contre ses ennemis, une loi martiale ne lui apparaissait que comme un mur d'airain élevé autour d'un abîme.
Le langage de Loustalot fut beaucoup moins fort, beaucoup moins décisif. Il rappela qu'à Athènes, la loi exigeait de tout citoyen qu'il prît parti pour ou contre dans les mouvements populaires; qu'à Rome, on opposait aux séditieux l'activité d'un dictateur, plus contraire à la liberté que la loi martiale; qu'en Angleterre, la loi martiale existait, bien qu'elle n'y eût été mise à exécution qu'une fois, c'est-à-dire quand lord Gordon, à la tête de quarante mille factieux , entreprit de brûler les oratoires et les chapelles des catholiques. Loustalot admettait donc le principe de la loi martiale. Seulement, il refusait de reconnaître que celle qui venait d'être portée en France fût plus sage, plus humaine que la loi anglaise. Puis, examinant, article par article, le projet voté dans l'Assemblée, il en faisait ressortir les vices avec un heureux mélange de bon sens et de profondeur. Il s'attaquait d'abord à ce vague des mots, toujours si favorable aux tyrans. Pourquoi n'avoir pas défini, par exemple, le mot attroupement? Suffirait-il de quelques personnes causant, marchant, ou même renfermées ensemble, pour constituer un attroupement, dès qu'il aurait plu à un municipal, qui aurait mal digéré, de faire arborer le drapeau rouge? Et si l'attroupement était motivé sur des griefs fondés dont on eût en vain demandé le redressement, par la presse, par des pétitions, par toutes les voies légales; s'il avait pour objet le salut public évidemment compromis; s'il n'était que la dernière ressource de la liberté agonisante!... La résistance à l'oppression n'est elle pas un des droits de l'homme en société? Et le moteur d'une résistance commune est-il coupable, même quand il est prouvé que l'oppression existait? « Lorsque Manlius, ajoutait Loustalot, excita une sédition à Rome, en persuadant au peuple que quelques sénateurs avaient soustrait du trésor public des sommes capables de payer ses dettes et de le soulager, Cincinnatus ne dit point à Manlius, cité devant son tribunal : « Tu es l'auteur de la sédition, tu vas être puni. » Il lui dit : « Ou tu prouveras que les sénateurs ont fraudé le peuple d'une « partie des deniers publics, ou tu seras conduit en prison. » Manlius n'aurait pas eu cette alternative d'après notre article 8 de la loi martiale, et Cincinnatus est, à notre avis, de tous les hommes d'État celui qui a le mieux connu les lois d'un peuple libre. »
Dans le même numéro, Loustalot publia une lettre écrite par un membre du district de Saint-Jacques la Boucherie, et où l'on remarque le passage suivant :
a La motion de M. Robespierre m'a frappé; ses cris n'ont point été écoutés; l'éloquence fastueuse l'a emporté sur l'éloquence de la raison, et son énergie a été qualifiée d'irascibilité, d'amour-propre Oui, proclamer la loi martiale avant d'avoir établi un tribunal pour les criminels de lèse-nation est un acle impolitique ou un coup de despotisme vigoureux. Ce sont de ces coups terribles qui, quand ils portent, font une plaie profonde. Ce COUP ÉTAIT PRÉVU DEPUIS LONGTEMPS. M. Mirabeau l'annonçait afin d'y accoutumer les esprits; ET LE BOULANGER ET LES DEUX HOMMES EX "CUTÉS LE
LA FORTUNE DES PRÊTRES DÉNONCÉE
LENDEMAIN SONT PEUT-ÊTRE TROIS VICTIMES QUI DEVAIENT LE PRÉPARER ! ON N'a PRODUIT CES SCÈNES SANGLANTES QUE POUR AVOIR OCCASION DE DEMANDER LA LOI MARTIALE. »
Ce qui est certain, c'est qu'à partir de ce moment, la bourgeoisie marcha au despotisme avec un redoublement de hardiesse. Un décret du 21 octobre avait déféré au Ghâtelet, tribunal de l'ancien régime, le jugement des crimes de lèsenation ■ à leur tour les Trois cents se hâtèrent d'établir un Comité des recherches, qu'ils composèrent de six membres . Agier, Oudart, Perron, Lacretelle (aîné), Garan de Coulon, Brissot Le placard qui annonçait cette inquisition civile portait que le Comité des recherches se bornerait , sans aucun pouvoir administratif, à recevoir les dénonciations et dépositions sur les trames, complots et conspirations qui pourraient
être découverts, s' assurer uit en cas de besoin des personnes ilrnoncêes, les interrogerait et rassemblerait les preuves de nature à former un corps d'instruction.
Ici encore , l'âme généreuse de Loustalot s'émeut, « Quoi ! s'écriait-il amèrement, votre Comité des recherches n'aura, dites -vous, aucun pouvoir administratif, et cependant il pourra s'assurer des personnes dénoncées! N'allez pas excuser cette institution , qui achève la ressemblance entre notre r'' gime municipal et celui de Venise. »
Mais les Trois cents n'en persistèrent pas moips dans leurs pratiques de persécution. Ils avaient obtenu de l'Assemblée nationale un règlement en vertu duquel le maire pouvait faire détenir un homme en prison pendant trois jours, par simple mesure préventive : ils en usèrent cl en abusèrent Ils pesè-