‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 145 sur 156 · GUERRE DE LA R< ) 1 RU EOISIE AU CLERGE · texte numérisé non relu

GUERRE DE LA R< ) 1 RU EOISIE AU CLERGE

être, plus que partout ailleurs, nécessaire en France, où le sol, hérissé de montagnes, coupé de lleuves et de ravins, varie constamment soit de nature, soit de valeur, ce qui rend la division des héritages plus funeste que dans Les contrées d'un sol uniforme, parce que chaque héritier voulant sa part de chaque qualité de terre, le morcellement y a pour conséquence forcée la ruine du cultivateur par le nombre de ses

courses, la perte de son temps, le gaspillage de ses engrais et l'épuisement de ses bestiaux. Or, on sait que les terres appartenant aux communautés religieuses étaient cultivées en grandes fermes et à bail emphytéotique. Comme propriétaires, les moines, auxquels il arriva de guider ux-mêmes la charrue, fournirent des heureux effets de la grande culture des preuves assez remarquables; et si aux bénéfices qui en

résultaient on ajoute celui des règlements somptuaires de chaque congrégation, celui des économies que permet la vie en commun, celui de la sobriété, qui faisait — au moins là où l'institution ne s'était pas corrompue — le fond des observances, on comprendra ces paroles du marquis de Mirabeau : « J'ai habité dans le voisinage d'une abbaye à la campagne L'abbé, qui partageait avec les moines, en tirait six mille livres. Sur les six mille livres restantes, ils étaient trentecinq, savoir : quinze de la maison et vingt jeunes novices

étudiants, attendu qu'il y avait un cours dans cette maison. Ces trente-cinq maîtres avaient en comparaison peu de domestiques ; mais ils en avaient au moins quatre. Or, je demande si un gentilhomme vivant dans sa terre de six mille livres de rente n'en aurait pas eu davantage. Ainsi donc, entre lui, sa femme et quelques enfants, à peine auraient-ils vécu dix sur ce territoire, et en voilà quarante d'arrangés, en vertu d'une institution particulière. »

L'Église avait des serfs, — ce fut une de ses hontes ; —

mais il est juste de reconnaître qu'elle les traitait avec plus de douceur et d'humanité que les seigneurs féodaux; elle les protégeait jusque sur la terre d'autrui en excommuniant les officiers qui les opprimaient, en repoussant de ses autels les offrandes des maîtres inhumains. Elle offrait aux serfs coupables ou poursuivis des asiles sacrés d'où ils ne sortaient qu'avec le pardon. Elle défendait de les mutiler, pour quelque crime qu'ils eussent commis; car c'était un des affreux usages de la féodalité de couper l'oreille au serf qui s'était enfui trois fois, de couper la main droite à celui qui retombait une seconde fois dans la faute d'avoir travaillé le dimanche, de punir par la castration le serf convaincu d'un vol de la valeur de quarante deniers ! Pierre de Clugny, dans l'Apologie de son ordre, s'exprime ainsi : « Nous usons de nos biens mieux que les séculiers, qui lèvent des tailles sur leurs serfs trois ou quatre fois l'année et les accablent de corvées et de vexations inouïes. » Ce furent les moines qui les premiers donnèrent l'exemple des affranchissements. Saint Rcnoît d'Aniane, réformateur des monastères des États carlovingiens, reçut de la dévotion des fidèles des biens considérables ; mais, en acceptant les terres, il donnait la liberté aux serfs qui les habitaient. Ordinairement la concession de quelques terres s'attachait à cet acte d'affranchissement des vassaux; si bien qu'il fut interdit par un concile aux évêques de donner aux serfs qu'ils affranchissaient au delà de vingt sols et d'un petit terrain, champ ou vigne, avec une habitation.

En ce qui touche les lettres et les arts, il est incontestable que leur conservation est due en partie aux ordres monastiques. Voltaire reconnaît que le peu de connaissances qui restait chez les barbares fut perpétué dans les cloîtres ; que les Rénédictins transcrivaient des livres..., cultivaient la terre, chantaient les louanges de Dieu, vivaient sobrement, étaient hospitaliers, et que leurs exemples servirent à mitiger la férocité des. temps de barbarie. Les écrivains, les peintres, les sculpteurs du moyen âge furent presque tous des cénobites. « Les Chartreux, qui faisaient profession d'une pauvreté fort exacte, dit Mabillon, avaient néanmoins un grand zèle pour composer de riches bibliothèques. » Et le savant homme qui nous parle ici du zèle des Chartreux n'appartenait-il pas lui-même à cet ordre des Rénédictins qui avait défriché nos champs et notre littérature? Dès le douzième siècle, les moines de Clugny avaient donné aux beaux -arts un développement dont saint Bernard se plaignait dans son Apologie, lorsqu'il reprochait à ces moines la magnificence de leurs églises, surtout la beauté intérieure de leurs cloîtres : « Pourquoi, dit-il, mettez-vous sous les yeux des moines des peintures de grotesques, des combats, des chasses, des lions, des centaures, des monstres, de manière à leur causer des distractions?... »

Voilà ce que pensaient les partisans des ordres monastiques ; mais c'est à peine si quelqu'un songeait à les défendre, même parmi le clergé séculier, qui les avait toujours regardés d'un œil jaloux. Le bien qu'on en pouvait dire était passé, le mal était présent. Au dix-huitième siècle, les ordres religieux n'étaient plus que l'ombre défiguré* d'euxmêmes. Leur mission était finie, leur rôle corrompu. Leur activité s'était assoupie ou usée misérablement en pratiques puériles. Tous les vices du siècle avaient envahi les monastères, et il y eut un moment où, par un étrange retour, la cruauté, bannie du monde, parut se réfugier dans ces mêmes cloîtres d'où étaient sortis les premiers enseignements d'humanité. Les supérieurs des couvents s'étant arrogé le droit d'exercer la justice et d'être chez eux lieutenants criminels,

avaient imaginé des tortures qui donnaient la mort. La constitution des Carmes portait que le criminel serait renfermé dans la prison, pour y être tourmenté jusqu'à son dernier soupir. Ibi perpetuo tempore miserabilUcr offligendus. Les prisons monastiques étaient donc quelquefois des tombeaux et s'appelaient alors vade in pace, parce que celui qu'elles recevaient y devait finir ses jours. C'étaient des caves souterraines en forme de sépulcre. Le patient y était conduit en procession. Couvert d'un drap mortuaire, il assistait à son Requiem. On lui donnait un pain, un pot d'eau, un cierge allumé, et on le descendait dans le caveau, dont on murait l'entrée. Quelquefois, pour abréger cette agonie, on l'enterrait vif, et l'infortuné périssait tout de suite, étouffé sous la terre dont on le chargeait. M. de Coislin, évêque d'Orléans, délivra un malheureux que les moines avaient enfermé dans une citerne, bouchée ensuite d'une grosse pierre. Le parlement de Paris, en 1763, punit les moines de Clairvaux, pour un acte semblable : il leur en coûta quarante mille écus.

Des règles indécentes, des pénitences de nature à avilir l'être humain, se pratiquaient dans certains ordres. La règle de Fontevrauld recommande aux religieuses (chap. xxvm) de replier la robe noire sur leurs têtes et de faire couler les robes de dessous, afin de laisser à nu ce qu'il fallait offrir aux verges de la supérieure. On vit des Carmes boire de l'eaû sale pour se mortifier; quelques-uns se faisaient attacher au pied de la table du réfectoire et prenaient à la bouche, comme des animaux, ce qu'on jetait à terre devant eux; d'autres marchaient à quatre pieds, portant le bât; il y en avait qui, après s'être flagellés, se prosternaient à la porte du réfectoire, afin qu'à la sortie du dîner on leur marchât sur le visage. Des religieuses s'abaissèrent à tout ce qui se peut inventer de plus dégoûtant, mangeant des écuelles du sang qu'on avait tiré aux malades, mâchant des souris mortes et du pain moisi, rempli de vers. Quelquefois, la supérieure envoyait une sœur paître de l'herbe avec le mulet du couvent, ce qui rappelait la constitution des Augustins, disant que chacun de ces religieux se doit laisser guider comme une bête de somme, tanquam domesticum animal obedientix loris.

Le 12 février 1790, l'Assemblée, saisie par le rapport de Treilhard, fait au nom du Comité ecclésiastique, discuta l'existence des ordres religieux. L'abbé Grégoire les défendit un peu timidement, mais avec l'autorité que. lui donnait, en cette circonstance, son attachement bien connu aux idées de la Révolution. Barnave attaqua les établissements monastiques comme la violation la plus scandaleuse des droits de l'homme. « Dans un moment de fureur passagère, dit Carat l'aîné, un adolescent prononce le vœu de ne reconnaître désormais ni père, ni famille, de n'être jamais époux, jamais citoyen ; c'est un suicide civil. » Ces mots soulèvent une tempête. M. de Juigné, l'abbé Maury, les évêque^ de Nancy et de Clermont client au blasphème et annoncent une motion tendant à ce que la religion catholique, apostolique et. romaine soit reconnue religion nationale. Une pareille motion pouvait exciter et armer le fanatisme: on le comprit. Dupont (de Nemours), Rœderer, Charles de Lamelh déclarèrent que ce serait mettre en doute les sentiments reiigieux de l'Assemblée. Plus calme, elle revint à son ordre du jour, et sur la proposition de l'abbé Montesquiou, conforme aux conclusions de Treilhard, elle vota la suppression des vœux monastiques et des congrégations de l'un et de l'autre sexr ; ordonna que les moines qui voudraient quitter le cloître feraient une déclaration aux municipalités et qu'il serait assi-

LE POUVOIR DES PARLEMENTS DISCUTÉ

gné des maisons à ceux qui ne voudraient pas profiter du décret. On ne toucha point, pour le moment, aux ordres chargés de l'éducation publique et du soulagement des malades. Quant aux religieuses, l'Assemblée crut leur devoir quelques ménagements : elle leur permit de rester dans les maisons qu'elles habitaient, les exceptant des dispositions qui ordonnaient la réunion de plusieurs maisons en une seule.

Les temps étaient venus. Les ordres monastiques n'avaient pas été inutiles à l'humanité mineure : par cela même le monde émancipé n'en voulait plus. La civilisation jusqu'alors avait dû une partie de ses progrès au principe d'association appliqué partiellement, mêlé à des pratiques superstitieuses ou barbares et chargé des liens d'une discipline tyrannique ; dorénavant, ce qui devait pousser les hommes dans la route du bonheur uni au devoir, c'était l'association universelle, fille de la science et mère de la liberté.

En détruisant les monastères, l'Assemblée nationale ne faisait que constater par une loi leur mort naturelle, antérieure à ses décrets. Le dernier pas, comme dit Montaigne, ne crée point la lassitude, il la déclare.

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