‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 16 sur 156 · MADAME ROYAI.K — LE DAUPHIN · texte numérisé non relu

MADAME ROYAI.K — LE DAUPHIN

tout le peuple de Fiance: Armons- aous pour les insurgents? En vain la vieille cour improuvait-elle le départ volontaire du jeune marquis de Lafayette : tous les cœurs s'étaient enrôlés le même jour que le sien. A Paris, à Versailles, jusque dans les appartements du roi , on faisait fête au modeste Franklin, comparé aux sages de l'antiquité et admis au château en costume de cultivateur américain. On vendait sous les yeux du roi le médaillon de ce philosophe, ayant pour légende le vers, si connu, où Turgot le glorifiait d'avoir arraché la foudre au ciel et le sceptre aux tyrans.

C'en est fait : l'Europe est avertie des résolutions du Cabinet de Versailles ; le marquis de Noailles , notre ambassadeur, est brusquement rappelé de Londres. Quelques mois cependant s'écoulent sans bruit. Mais les chantiers de marine se remplissent d'ouvriers ; les arsenaux, de munitions et d'armes. La France allait tenir la mer avec soixante et un vaisseaux de ligne et soixante- sept frégates ou corvettes.

La guerre n'était pas encore officiellement déclarée, lorsqu'on apprit tout à coup la brillante rencontre de la Belle- Poule et de l'Arcthuse, la fière conduite de l'officier Chadeau de la Clochéterie, qui, seul, en vue et à portée de la flotte anglaise avait répondu par toute sa bordée au premier boulet de la frégate étrangère et désormais ennemie. Ce prélude réveillait les plus mâles souvenirs de la France ; il ravivait des ressentiments immortels.

Un mois se passe, et le combat d'Ouessant ouvre la guerre. Sorties du port de Rrest, les escadres du comte d'Orvilliers vont se heurter contre la flotte de l'amiral Keppel. Les deux mondes sont attentifs aux commencements de cette querelle dont l'objet est l'indépendance d'une nation de républicains. Si les Français ne furent pas complètement victorieux, du moins l'honneur du combat leur resta ; et quand la nouvelle -en fut apportée à Paris par le duc de Chartres, depuis Philippe-Égalité, les Parisiens éclatèrent en transports. Le prince, sous les yeux de Lamothe- Piquet, avait combattu à l'avant-garde : on le savait; on savait que, vêtu d'une veste blanche et décoré de son cordon bleu, il avait déployé au milieu du péril cette gaieté qui est le côté français de la bravoure : il fut couronné de lauriers à l'Opéra; et, pendant toute la nuit, le Palais Royal, illuminé, retentit des acclamations populaires.

Mais le lendemain, la reine, au lieu de faire chanter le Te Deum pour la victoire, le faisait chanter pour sa grossesse. Car ses relations avec le duc de Chartres, affectueuses d'abord et familières, s'étaient remplies d'aigreur. Les ennemis de Marie-Antoinette n'avaient pas manqué d'attribuer ce refroidissement aux sourdes colères de l'amour dédaigné; et l'on assure que le prince lui-même se vanta d'avoir repoussé le bonheur qui s'offrait à lui : imputation grave s'il faut la croire fondée, rien n'étant plus odieux, en pareil cas, que le mensonge, ou plus vil (pie l'indiscrétion. Quoi qu'il en soit. des épigrammes sanglantes furent lancées, et k Gazelle de France, journal de la cour, publia un récit qui, du héros de la veille, faisait un lâche. Il circula des relations où il était représenté comme n'ayant pas vu le feu, comme s'étant caché à fond de cale. Irrité à jamais, i! dit tout haut et fit dire à la reine : L'enfant de Coigny ne sera jamais mon roi.

Du reste, le branle était donné aux esprits. On se familiarisait avec l'idée d'insurrection ; le mot insurgents était partout accepté, et ceux-là même que scandalisait l'appui prêté par un monarque à des révoltés, s'animaient à l'image de l'Angleterre enfin punie des longs excès de son orgueil. Dès son arrivée en Amérique, Lafayette avait écrit à ses amis de Fiance : « Je n'entends parler ici ni de roi, ni de ministres;

on n'y chérit que deux souveraines , la gloire et la liberté. » De sorte que la France ressemblait à un esclave qui, à travers les grilles de son cachot, aperçoit de loin des troupes armées contre la servitude : les cris qu'il entend lui vont au cœur, et il se bat en pensée sous ces drapeaux dont la seule vue lui est un espoir de délivrance.

Quand la logique de l'histoire a parlé, il faut bien que les faits obéissent : aussi les voit -on alors se produire dans l'ordre utile et comme à point nommé. Contemplée de nos rivages, la guerre d'Amérique était un de ces phénomènes qui ont leur place marquée d'avance dans la succession des choses. Et en même temps qu'elle exaltait les âmes, elle creusait le déficit.

Cependant, Necker était au pouvoir, et jamais peut-être ministre des finances n'y était arrivé dans des conjonctures plus difficiles et au milieu de tant de périls. Mais cela même aiguillonnait l'ambition du Genevois. Il lui plaisait de se mesurer avec la grandeur d'une situation où il serait en vue de toutes parts, et qui allait permettre les nouveautés. Accusé par les économistes de s'être enrichi trop vite, il brûlait de prouver qu'il saurait administrer la fortune du royaume comme il avait su faire la sienne. Que d'obstacles avaient arrêté sa marche ascendante et l'attendaient encore ! que de soupçons éveillaient déjà sa qualité d'étranger, sa nationalité républicaine! Il fallait qu'il se fit pardonner sa religion, lui protestant convaincu et austère, au sein d'une monarchie catholique, dans un cercle de marquis libertins qui ne se croyaient pas dispensés d'aller à la messe. Il fallait qu'il fit oublier le tort de sa roture à une cour entichée', qui s'imaginait l'accabler en l'appelant avec affectation monsieur Necker. Que s'il promenait au loin ses regards, des embarras bien autrement sérieux se présentaient à sa pensée. Le plus grand de tous était la guerre d'Amérique; et pourtant, loin d'y contredire, loin d'en paraître effrayé, Necker, devant Maurepas et Vergennes, montrait la sérénité d'un génie plein de ressources, et promettait de combattre l'Angleterre en arrachant à cet empire le secret de sa force, le crédit.

Personne, au surplus, ne connaissait mieux que Necker le déplorable état de nos finances. Comme directeur du trésor royal sous le ministère de Glugny ; puis comme adjoint au contrôleur général Taboureau, il avait manié tous les ressorts de l'administration. Clugny, qu'on appela aux finances, couvert de maladies et de dettes, paya ses dettes et mourut. Taboureau se sentit humilié d'avoir pour adjoint un homme qui faisait reconnaître, non sans hauteur, sa supériorité, et il abandonna le pouvoir. Mais tandis que l'insuffisance de Taboureau, les débauches et les dilapidations de Clugny mettaient en relief la capacité de Necker, sa laborieuse ardeur, son intégrité, lui, il calculait en silence et le déficit ancien et les accroissements énormes qu'allaient entraîne]' une guerre lointaine, la création obligée d'une marine, l'armement des ports, l'entretien d'une armée d'outre-mer.

Voulant signaler son avènement aux affaires par un exemple de désintéressement qui fît éclat, Necker refusa les droits de signature, évalués à trois cent mille livres, le pot-de-vin d'usage, s'élevant à la même somme; et il déclara renoncer à. tout traitement.

Les derniers états soumis au roi par M. de Clugny accusaient un déficit de vingt-quatre millions sur les dépenses ordinaires et de (111111/1' millions sur l'extraordinaire de la marine. A ces trente-neuf millions de déficit, il convenait d'ajouter, suivanl Necker, dix millions, représentant le fonds de réserve qu'un grand empire doit toujours posséder pour faire face à l'imprévu.

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