LA FAYETTE
monstrueuse; il savait qu'en attendant le dégrèvement du pauvre, l'impôt était une calamité qui arrêtait la population, qui la décimait : il ne voulut point recourir à une ressource aussi meurtrière.
L'économie? Elle était assurément bien désirable, bien urgente; car ces nobles, ces princes de l'Eglise, qui regardaient comme une honte de contribuer aux charges publiques, mettaient leur honneur à s'en partager le produit sous mille formes. Bons au comptant, francs- salés, croupes sur les fermages, profits sur les fournit mes. ils dévoraient tout;
ils se partageaient jusqu'à vingt -huit millions de pensions, somme énorme, disait le ministre des finances, et au moins double de celle que les souverains de l'Europe tous ensemble consacraient aux pensions de leurs royaumes. Malheureusement, il n'était pas facile de trancher dans le vif; les abus avaient des racines trop profondes.
Necker se résolut donc à employer la méthode des emprunts; et en cela il prit le parti le plus démocratique d'abord, parce qu'il épargnait au peuple une surcharge qui l'eût écrasé; ensuite, pane (pie la base des emprunte étant
le crédit, emprunter c'était chercher son appui dans la confiance publique, dans l'opinion.
Mais quel était ce mot nouveau, ce mot étrange, Y opinion publique, qu'un ministre faisait retentir pour la première fois aux oreilles d'un monarque absolu? Ce peuplé Français, condamné au silence depuis Louis XIV, allait -il avoir une voix au conseil? Redoutable innovation, qui provoquait les bons mots du vieux Manrepas, et dont la portée n'échappait point à l'œil pénétrant de Yergennes. « La France, disait tout bas Yergennes à Louis XVI , est une monarchie absolue ; si Y opinion publique de monsieur Necker venait à prévaloir, Votre Majesté pourrait s'attendre à voir commander ceux qui obéissent et obéir ceux qui commandent. » Là, était précisément la grandeur des entreprises de Necker. Et, toutefois, il n'avait garde de croire au renversement de la monarchie. Il la voulait seulement mitigée, balancée par l'opinion, réduite à l'impuissance de nuire. Moins Genevois qu'Anglais, il ne s'éleva point à la conception républicaine. Après avoir été, dans ses écrits, le défenseur du peuple, il ne fut au pouvoir que le ministre de la bourgeoisie. Après avoir pensé avec la hardiesse de Rousseau, il n'osa pas mettre le pied au delà des limites tracées par la modération de Montesquieu.
Ses plans, néanmoins, s'enchaînaient fortement et respiraient l'amour du bien public. Plein d'un orgueil qu'il laissait quelquefois s'amoindrir jusqu'à la vanité, il s'était ainsi posé le problème :
J'emprunterai, s'il le faut, cinq cents millions pour tenir tête aux circonstances; j'établirai le crédit en France par le développement de l'opinion publique; afin de former celte opinion, je" déchirerai le voile qui dérobe la situation des finances à tous les regards ; par les assemblées provinciales, acheminement à la convocation des étals généraux, j'appellerai la nation aux affaires; j'obtiendrai la réforme de l'impôt, et quand l'impôt, réformé, pourra être accru sans barbarie, je rembourserai les emprunts. Alors, le royaume, enrichi et victorieux, nje bénira de l'avoir sauvé de la banqueroute et mis en mesure de vaincre. L'opinion, qui m'aura servi d'instrument , deviendra le retentissement de ma renommée.
Il n'en fut pas autrement ; le seul nom de Necker inspira dès l'abord une confiance illimitée. Les effets publics montèrent en France, tandis que, par un contraste dont put se vanter le nouveau ministre, les fonds anglais subirent une baisse considérable. Secrètement flattés de voir un des leurs à la suprême direction des finances, les banquiers le secondaient avec tant de ferveur que, pour couvrir le premier emprunt de vingt-quatre millions, ils n'attendirent même pas l'enregistrement de l'édit. Les portes du trésor royal s'ouvrirent, il est vrai, et l'on affecta d'y établir des gardes; mais la journée finie, l'emprunt fut fermé, et le public ne put avoir des actions qu'en payant des primes aux banquiers. L'emprunt avait la forme d'une loterie : une partie était remboursable par le sort à quelques prêteurs, l'autre se convertissait en rentes viagères. En deux années, plus de deux cents millions furent empruntés de la sorte avec une facilité surprenante. A la grande stupéfaction des financiers, le crédit, au lieu d'aller en s' affaiblissant, se développa précisément par l'usage qu'on en fit. Les étrangers s'empressèrent de souscrire, ils entrèrent pour un tiers dans les emprunts de Necker : l'or de l'Europe affluait au trésor du roi de France.
Les esprits, rassurés, purent donc se livrer aux émotions que leur apportaient les nouvelles du camp de Rhode-Island, et, à Versailles, bien des gentilshommes enviaient les blessures du marquis de Lafayette. A force de s'intéresser à des combats dont l'indépendance de l'Amérique devait être le
prix, le peuple de France s'habituait aux préoccupations de la liberté; et les plus clairvoyants, ceux-là surtout qui sentaient la Révolution gronder au fond de leur cœur, savaient gré au ministre des finances d'avoir trouvé dans le crédit de quoi faire marcher cette vieille France royaliste sous les drapeaux de la république armée.
Mais les succès de Necker lui attiraient autant d'inimitiés que ses réformes ; et l'on devine à quel concert de malédictions s'était exposé un homme qu'on voyait supprimer les receveurs des domaines, diminuer le nombre des fermiers et le chiffre de leurs scandaleux profits, réduire de quarantehuit à douze les receveurs généraux, décimer l'administration de la loterie, casser le bail des postes et mettre la ferme, en régie, faire main basse sur les intendants des finances, sortes de magistrats inconnus qui jugeaient souverainement dans leur cabinet les a flaires contentieuses, et donnaient ensuite à signer aux ministres leurs décisions arbitraires. Necker avait eu aussi l'audace d'étendre l'impôt des vingtièmes aux propriétés des membres du parlement ; et ces grands propriétaires ne lui pardonnaient pas de les avoir rabaissés au niveau de la roture. Quant aux gens de la haute finance, ils étaient bien plus irrités encore, parce qu'à leur ressentiment se mêlait un fonds de jalousie. Que deviendrait leur importance dans l'Etat si l'on prenait le chemin de résilier les baux, et de changer les fermiers en simples régisseurs? N'en arriverait-on point à se passer d'eux après les avoir ruinés? Et ceux qui avaient été victimes des suppressions poursuivaient Necker d'invectives. Us le disaient parvenu au moyen de sourdes intrigues, et introduit dans l'entre sol d'où Maurepas gouvernait la Fiance, par un certain marquis de Pezai, correspondant mystérieux de Louis XVI et faiseur de petits vers à la Dorât. L'un d'eux représentait le superbe Necker attendant au fond d'une remise, enveloppé dans une redingote, le retour de son protecteur clandestin.
A ces attaques personnelles se mêlèrent des reproches plus graves. On accusa, non sans raison, le ministre, réformateur d'avoir donné à ses emprunts une forme immorale par la constitution de rentes viagères , ce qui était encourager l'égoïsme, et comme inviter le père de famille à dévorer d'avance la fortune de ses enfants. Mais les ennemis de Necker allaient évidemment trop loin, lorsqu'ils lui imputaient de ne pas créer d'impôts pour servir de gage aux prêteurs, de n'établir aucun fonds d'amortissement. Les prêteurs, qui, du reste, aux yeux d'un ministre, doivent passer après l'État, sont toujours suffisamment avisés sur les risques à courir. Et la preuve qu'on leur offrait alors assez de garanties, c'est qu'ils prêtèrent jusqu'à cinq cent trente millions, sachant bien que Necker assurait par une réforme l'intérêt de chacun de ses emprunts, dont l'avantage était précisément de ne pas grever le trésor de rentes perpétuelles, et de trouver leur amortissement naturel dans la mort successive des rentiers.
Il n'était certes pas nouveau qu'un ministre fût assailli des malédictions de ceux qu'il sacrifiait au bien public; mais ce qui aurait pu surprendre, c'est que Necker eût contre lui, et les hommes dont il réformait les emplois , et les écrivains qui, avant lui, avaient demandé ces réformes. Les économistes le harcelaient sans relâche. L'abbé Raudeau, l'âpre Condorcet, intolérant à force de conviction, s'indignaient de ne pouvoir l'accabler, et multipliaient les brochures haineuses. Au fond, ce qu'ils ne lui pardonnaient pas, c'était sa hauteur envers la secte, et d'iivoir osé mettre en question dans ses écrits le droit absolu de propriété. Le chevalier Turgot, frère de l'ancien ministre, et Condorcet s'en expliquaient hautement, avec feu : «■ Malheureuse nation! s'écriait le eue-