‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 26 sur 156 · MESMER · texte numérisé non relu

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La secte représentée par Cagliostro n'avait pas, en effet, d'autre religion.que le déisme; et il en fut de même de toutes les sectes mystiques et révolutionnaires que la fin du dix -huitième siècle enfanta. A l'Etre souverain de qui relèvent et en qui s'effacent tant de diversités apparentes, qu'imp i lent les formes variées des adorations de la terre? Ainsi pensaient les novateurs de la. plus récente école . dont Cagliostro n'était que l'instrument indigne. Oar si. d'un côté, il servit la cause en fondant à Paris, ainsi qu'il l'avait l'ait à Mitau, à Saint-Pétersbourg, à Varsovie, des loges égyptien-

nes où les vieilles institutions étaient sourdement décriées et ébranlées, d'un autre côté il est certain qu'il dépassa la limite qui sépare un complot d'une imposture. Il tint chez lui de sombres assemblées où la dignité du propagandiste convaincu s'effaça derrière les artifices du nécromancien. Pour masquer la source des richesses qu'il devait à la munificence des membres épais de sa secte, il feignit de s'enfermer, à la

fin de chaque mois, pendant deux jours, et il lit croire qu'au

soi tir de celte retraite, il envoyait vendre aux orfèvres un

lingot dont l'or, essayé but la pierre-ponce, était presque

toujours plus fin que celui des louis. Que dire encore? Il mit au prix de je ne sais quelles superstitieuses quarantaines , la régénération physique et morale de l'homme ; il se répandit en prédictions ; il se supposa en communication avec sept anges chargés, d'après son rite égyptien, du gouvernement des sept planètes, et il attribua le pouvoir des évocations à des jeunes fdles qu'il appela, colombes ou pupilles et qui, placées dans des tabernacles tendus de blanc, entourées d'un prestigieux appareil, devenaient complices de ses sortilèges. Vils moyens qui compromettaient le but indiqué par lui-même ! Véritable crime commis envers une cause qu'il proclamait sainte, et qu'd ne fallait pas dès lors associer à de honteux mensonges !

Du reste, et ceci vaut qu'on le note dans l'histoire des aventures de l'esprit humain, il se fit autour de Cagliostro un bruit qui ressemblait à de la gloire. On vit affluer vers lui, mêlés à des gens du peuple et à de simples ouvriers, princes, prélats, savants, nobles de robe et nobles d'épée. Il put compter au nombre de ses partisans des personnages du plus haut rang, tels que le duc de Luxembourg, et des hommes d'un méiite reconnu, tels que le naturaliste Ramond. Ses disciples ne l'appelaient que père adoré, maître auguste, et mettaient à lui obéir un empressement plein de ferveur. On voulut avoir son portrait sur des médaillons , sur des éventails ; et, taillé en marbre, coulé en bronze, son buste fut mis dans des palais, avec cette inscription : Le divin Cagliostro. Arrêtons-nous : ce nom, emprunté par Joseph Balsamo, fils d'un marchand de Palerme, ce nom se retrouvera plus loin , sous notre plume , entre celui d'un cardinal et celui d'une reine de France.

Ce fut vers cette époque que s'accrédita le Marlinisme, doctrine au fond de laquelle la Révolution grondait sourdement, mystérieuse exposition d'une théorie qu'allait mettre à l'essai le plus formidable des triumvirats.

C'était pourtant une nature tendre et timide que Saint - Martin. Ayant obtenu, jeune encore, une lieutenance dans le régiment de Foix , le bruit des armes l'avait bien vite étourdi, et il s'était abandonné aux séductions austères de la solitude. Plongé dans un recueillement continuel, il se partageait entre la méditation , la bienfaisance et la musique , méprisait les livres , n'écoutait guère que ses pensées ; il parlait très-peu, devant ceux qu'il aimait seulement; et, quand il entr'ouvrait son âme, sa parole avait un éclat faible et doux, la clarté des lampes mourantes.

Imaginez à quelques pas de vous un concert de voix qui vous seraient familières, mais qu'interrompraient de fantastiques mélodies ou des clameurs inquiètes, lointaines, à demi perdues' à travers l'espace.... voilà quel effet avait produit le livre Des Erreurs et de la Vérité, par un philosophe inconnu. D'abord, l'étonnement fut extrême. Fallait-il le ranger parmi les sages, parmi les fous, cet auteur caché en qui une si persuasive éloquence se mariait à l'insaisissable génie des sibylles? « Le petit nombre des hommes dépositaires des vérités que j'annonce, disait-il en commençant, est voué à la prudence et à la discrétion par des engagements formels. Aussi me suis-je promis d'user de beaucoup de réserve dans cet écrit, et de m'y envelopper d'un voile que les yeux les moins ordinaires ne pourront percer, d'autant que j'y parle quelquefois de tout autre chose que de ce dont je parais traiter. » Pourquoi ces détours et cette nécessité de la prudence? Que signifiaient ces engagements formels? Quels étaient ces conjurés qui se groupaient, invisibles, autour d'un livre? Jamais ouvrage plus émouvant et plus singulier n'avait paru. Semblable à ces tableaux qui présentent des oppositions bien

tranchées de lumière et d'ombre , tout n'y était que vives lueurs ou ténèbres , contradictions apparentes et étudiées. Au nom d'un spiritualisme pieux, le philosophe inconnu s'élevait contre la folie des cultes humains. Il s'humiliait aux pieds des souverains, et il ébranlait leurs trônes. Le croyait-on perdu dans la région des fantômes , il reparaissait tout à coup au milieu des vivants, et alors il se mettait à creuser la misère sociale jusqu'à d'effrayantes profondeurs, il ouvrait la terre jusqu'aux abîmes.

Les religions? leur diversité même les condamne. Les gouvernements? rien qu'à leur instabilité, à leur différence, à leurs folles querelles, on peut voir combien leur base est fausse, le vrai étant par essence indestructible et ne produisant jamais des résultats différents ou contraires. La loi civile? au milieu des débats qu'entraîne le partage illégitime du commun domaine , on la trouve s'égarant à la recherche du droit , ne sachant où se fixer et , sous le nom de prescription, osant appeler justice une injustice qui dure. La loi criminelle? monstrueuse application d'un châtiment identique à des crimes dissemblables; vengeance tirée d'actions dont on ignore les causes premières ; glaive qui , en tuant le coupable , tue le repentir : glaive qui se promène sur des milliers de têtes au plus épais de la nuit.

Et à ce désolant tableau, le philosophe opposait l'image de l'ancien bonheur perdu. Par les sentiers de l'allégorie, il conduisait son lecteur au sein du royaume mystérieux que, dans leur état primitif, les hommes avaient habité. Là, nulle distinction arbitraire et artificielle. Quoique doués, en qualité d'êtres intelligents, de facultés diverses, les hommes, dans leur état primitif, ne se divisaient pas en maîtres et en sujets; chacun avait sa grandeur, qui lui était propre; tous étaient égaux, tous étaient rois, tous vivaient heureux.

Mais le mauvais principe se sépara du bon principe ; — car, comme les manichéens, le philosophe inconnu refusait d'admettre que Dieu fût l'auteur du mal; — et, de son côté, l'homme, par un funeste usage de sa volonté libre, abandonna son premier poste. De là des calamités sans nombre et sans mesure : souverains illégitimes, cultes mensongers, inique distribution des biens terrestres, justice aveugle et sourde.

Toutefois, l'homme, en tombant, n'avait pas cessé d'être libre. Condamné par sa chute à languir esclave de son corps et à souffrir cruellement de la lutte des deux natures, intellectuelle et sensible, qui se mêlent en lui, il n'avait pas pour cela perdu sa qualité d'être intelligent. Mais à quelle règle se conformer? Vers quel fanal tourner les yeux, sur cette mer des naufrages?

Suivant Saint - Martin , point de sahi-t possible pour les sociétés tant qu'elles ne seraient pas soumises à l'action de ce qu'il nommait la cause active et intelligente. Or, cette cause qu'il ne définissait pas, mais à laquelle il revient dans chaque page de son livre et qu'on découvre aisément quand on la médite avec le cœur, cette cause c'était, dans l'acception chaste et sociale du mot.... l'amour. Les hommes ne vivaient plus en frères : voilà pourquoi ils vivaient malheureux. Leurs institutions favorisaient les facultés intellectuelles et les facultés sensibles aux dépens des facultés aimantes : voilà pourquoi, au fond de ces institutions, la révolte germait à côté de la tyrannie. Et si la science politique n'avait été jusqu'alors qu'un amas informe de contradictions et de mensonges, c'était parce qu'on avait placé l'origine de la souveraineté, tantôt dans la consécration de la force, tantôt dans un chimérique assentiment des peuples , au lieu de reconnaître que celui-là seul a droit de commandement sur ses

LES REVOLUTIONNAIRES MYSTIQUES

semblables qui s'élève au-dessus d'eux par la volonté de les rendre heureux et par la puissance de les aimer. Donc, à celui là seul l'empire, et, s'il le fallait, la dictature, jusqu'à ce que tous les hommes se fussent réhabilités dans leur principe, c'est-à-dire fussent arrivés à l'égalité des jouissances dans l'inégalité des aptitudes et des fonctions, et à la liberté dans l'accord.

Ainsi, au fameux cri de Luther : « Tous les chrétiens sont prêtres, » Saint-Martin, à trois siècles de distance, répondait par ce cri sublime : « Tous les hommes sont rois. »

Et le mot de la grande énigme qu'il posait devant la na-

tion française, c'était : « liberté, égalité, fraternité, » formule que, dans son st\le symbolique, il appelait le TERNAIRE SACRÉ, et dont il ne parlait que sur le ton d'un enthousiasme solennel : « Je déclare que personne plus que moi ne respecte ce ternaire SACRÉ.... Je proteste que je crois qu'il a existé éternellement et qu'il existera à jamais..., et j'ost; dire à mes semblables que, malgré toute la vénération qu'ils portent à ce ternaire, l'idée qu'ils en ont est encore au-dessous de celle qu'ils en devraient avoir. Je les engage à être tièsréservés dans leurs jugements sur cet objet. »

Toute doctrine qui se cache derrière des symboles se com-

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