‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 27 sur 156 · LES FRERES MONTGOLFIER · texte numérisé non relu

LES FRERES MONTGOLFIER

met au hasard des inteiprétations : ce fut l'écueil du Martinisme. Dans les routes qu'il traçait sous d'obscurs ombrages, les uns, tels que d'Épréménd, s'arrêtèrent dès les premiers pas; les autres, tels qu'Amar, dépassèrent l'extrême limite. Mais l'impression n'en fut pas moins immense. Disciple de Martinez Paschalis et de Jacob Bœhm, Saint- Martin eut à son tour maint disciple fidèle. Beaucoup l'aimèrent sans le pénétrer. La duchesse de Bourbon le recueillit chez elle, et l'on assure qu'elle prêtait une oreille charmée à ses sobres discours. Peut-être le croyait-elle tombé dans une douce folie. Mais, ainsi que Gagliostro, il aurait pu dire : « Le coup de maître est resté dans mon cœur. » Car, en s' entourant de nuages, il n'avait pas obéi seulement aux inspirations d'une

vulgaire prudence, et son mysticisme n'était que le calcul d'une âme profonde. Lorsqu'il écrivait : « L'ambre et le silence sont les asiles que la vérité préfère, » il savait par quels ressorts, dans les civilisations imparfaites, la nature humaine veut être dirigée; il savait que, pour exercer l'intelligence et le zèle de ses prosélytes, éprouver leur constance, il était bon de leur imposer une tâche difficile; que, pour leur rendre la vérité précieuse, il importait de la leur donner comme récompense à mériter, comme trésor à découvrir.

Et en effet, plus la parole du maître était obscure, plus elle devint souveraine. Le Martinisme fit dans Paris de rapides conquêtes; il régna dans Avignon; à Lyon, il se choi-

sit un centre d'où il rayonna jusqu'en Allemagne, jusqu'en Russie. Entée sur la franc -maçonnerie, la doctrine muvelle constitua un rite qui fut composé de dix grades ou degrés d'instruction par lesquels devaient successivement passer les adeptes ; et de nombreuses écoles se formèrent dans l'unique but de trouver la clef du code mystique , de le commenter, de le répandre. Voilà comment d'un livre, jugé d'abord inintelligible, sortit un vaste ensemble de combinaisons et d'efforts qui contribuèrent à élargir la mine creusée sous des institutions vieillies.

Mais à une société avide d'excitations, des agitateurs invisibles ne suffisaient pas : il lui fallait des prodiges qui fissent spectacle, des étonnements tumultueux; et, tandis que le Martinisme s'attaquait silencieusement aux bases de l'ancien monde moral, il se. passait, à la place Vendôme, des scènes où toutes les lois ordinaires du monde physique paraissaient renversées.

Au milieu d'une grande salle, autour d'une cuve remplie d'eau sulfureuse, refermée par un couvercle, et au fond de laquelle des bouteilles pleines d'eau se trouvaient couchées, les unes en rayons convergents et le goulot tourné vers le centre de la cuve, les autres dans une position symétrique et en sens contraire, vous eussiez vu assis, pâles de douleur ou d'émotion, de nombreux malades. Pour qu'entre eux circulât plus facilement le fluide mystérieux auquel on attribuait le pouvoir de les guérir, ils se touchaient par les bras, par les genoux, par les pieds. Une longue corde, partant d'un anneau du couvercle, allait, sans se nouer, entourer les membres infirmes ; et chacun tenait appuyé sur la partie souffrante de son corps des tringles en fer, mobiles, qui sortaient de divers trous du couvercle. Cependant, l'air s'imprégnait de suaves odeurs ; de pénétrantes mélodies se faisaient entendre ; et , des sensations inconnues se communiquant de proche en proche aux malades, le cercle vivant se mettait à frémir. La plupart, les femmes surtout, éprouvaient des spasmes nerveux , des suffocations ; les yeux se fermaient ; on se sentait défaillir; on entrait dans la région des songes. Rientôt, aux accords prolongés de l'harmonica, au bruit des voix qui s'élevaient en chœur, sous l'empire de je ne sais quel charme indéfinissable et puissant, les langueurs faisaient place aux convulsions. C'étaient de toutes parts des accents plaintifs, des cris de joie, des rires immodérés, des sanglots, ou encore des étreintes folles et passionnées. Une salle matpJassée s'ouvrait alors, dans laquelle on emportait les plus violents : c'était la salle des crises. Là, bien souvent, les transports eurent le caractère de la frénésie. Des femmes y furent aperçues se roulant sur un parquet de coussins ou battant de leurs têtes les murailles ouatées. Parmi cette foule éperdue un personnage, vêtu d'un habit de soie lilas, se promenait d'un air tranquille et grave, tantôt étendant sur les malades une baguette aux effets magiques, tantôt s'approchant d'eux, leur appliquant la main sur les épaules, puis la laissant couler le long des bras jusqu'à l'extrémité des doigts. Amenées de la sorte à leur dernier terme de développement, les crises se dissipaient enfin, et elles emportaient, disait-on, le mal avec elles.

L'homme qui semblait ainsi commander à la vie nous venait de l'Allemagne. Il était médecin et se nommait Mesmer.

Cfi qu'il y eut de vrai, ce qu'il y eut de faux dans son système, et s'U fut œuvre de génie, de mensonge ou d'erreur, nous n'avons pas à l'examiner ici. Mais pour peu qu'on aime et qu'on respecte dans l'histoire l'épopée de l'esprit humain, il ne saurait être inutile de montrer en quoi le Mes-

mérisme secondait la marche de ces révolutionnaires mystiques dont nous cherchons la trace.

Mesmer se représentait les sphères célestes, la terre et tous les êtres créés comme plongés dans un immense océan de fluide, par l'intermédiaire duquel ils exerçaient les uns sur les autres une influence permanente. Cette influence, analogue aux propriétés de l'aimant, Mesmer l'appelait le Magnétisme animal. Rassembler une portion du fluide universel, la concentrer, en diriger le mouvement ou le courant, la communiquer à son semblable, soit par le contact immédiat, soit, à une certaine distance, par la simple direction du doigt ou d'un conducteur quelconque , c'était magnétiser ; et posséder un tel pouvoir, c'était, selon Mesmer, posséder le pouvoir de guérir. La santé, disait-il, consiste dans l'action régulière de la nature. S'il survient des obstacles, la nature fait effort pour les surmonter. De là les crises : salutaires quelquefois, quelquefois funestes, mais inévitables, et telles que le magnétisme seul les pouvait provoquer ou accélérer sans péril. « Il n'y a qu'une santé, qu'une maladie, qu'un remède. »

Quant aux procédés magnétiques dont l'appareil du baquet n'était qu'une mise en scène fastueuse et jugée depuis superflue, ils offraient l'image de la communication la plus attractive, la plus extraordinaire qui eût jamais été imaginée. C'était en quelque sorte la vie de l'un passant d'une manière visible dans celle de l'autre. Le corps humain était considéré comme ayant un pâle nord, un pôle sud. Les hommes devenaient des barreaux aimantés.

Ainsi, théorie ou pratique, tout dans le Mesmérisme concourait à mettre en lumière la loi de dépendance mutuelle, la loi d'union; et, par une rencontre aussi remarquable qu'inattendue, les essais de Mesmer venaient se joindre à la philosophie occulte de Saint-Martin.

Saint-Martin affirmait l'unité du monde moral, sous le nom de cause active et intelligente : Mesmer celle du monde physique, sous le nom de fluide universel.

Saint -Martin glorifiait l'attraction des âmes, l'amour; Mesmer l'attraction des corps, le magnétisme.

De l'action impérieuse, décisive, mais sympathique, des natures supérieures sur les natures moins puissantes, Saint- Martin faisait résulter le salut des empires : à une action analogue Mesmer attachait la guérison des maladies.

Ensemble ils proclamaient , en se partageant les deux grands aspects de la vie, le dogme de la solidarité.

L'instinct rapproche les êtres animés, tandis que la raison les divise. Aussi Mesmer ne craignait -il pas d'écrire : « L'instinct est un effet de l'harmonie ; la raison est factice ; » et on lit dans ses aphorismes cette belle définition: <-La vie de l'homme est une partie du mouvement universel. »

Que Mesmer ait décrié son rôle de novateur par des préoccupations grossières ; que le côté vraiment noble de son hypothèse fondamentale lui ait échappé à demi, c'est possible. Eh, qu'importe? Est -il donc nécessaire que l'écho ait conscience de la parole qui vient le frapper et qu'il prolonge ? La plupart de ceux qui passent sur la terre en y faisant du bruit ne sont que des porte -voix fragiles. Quand le son aura été rendu, libre à vous de briser l'instrument. Le penseur, c'est la pensée.

Mesmer était venu à Paris dès 1778; mais, repoussé par les savants, traité avec dédain par Daubenton et Vicq-d'Azyr, il avait été confiné dans des tentatives obscures et le découragement s'était emparé de lui, lorsque d'Eslon devint son disciple. Médecin du comte d'Artois, d'Eslon avait des relations élevées, une figure charmante, de l'esprit, l'audace

LES RÉVOLUTIONNAIRES MYSTIQUES

de la jeunesse : le docteur étranger eut en lui un impétueux et utile auxiliaire. Un premier mémoire apprit an public les cures merveilleuses de Mesmer en Allemagne. Les injustices qu'il \ avait essuyées, le peu d'accueil l'ait à sa découverte

par l'Académie de Berlin, la ligue formée contre lm par les savants de Vienne, et comment, après avoir recueilli dan sa maison et guéri presque entièrement une jeune fille aveugle, il avait vu. grâce aux suggestions d'une noire cabale, la re-

con;

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