PUYSÉGUR
naissance des parents se changer en aigreur, en violence, jusque • là qu'un jour le père était venu lui redemander son enfant, l'injure sur les lèvres et l'épée à la main. (Je mémoire, qui tendait à concilier à Mesmer l'intérêt qu'inspire le génie persécuté, se terminait par vingt sept propositions
contenant les principales hases du système. A son tour, d'Esloa éclata. Non content d'avoir publié un vif commentaire lie la doctrine du maître, il ne craignit pas d'adresser à la Faculté de médecine un insultant défi : Qu'on fit choix 'le vingt -quatre malades, Joui douze seraient traités d'ap
méthode magnétique et douze d'après la méthode ordinaire; le public serait juge du camp. Un refus et la menace de rayer d'Eslon de la liste des membres, s'il persévérait, telle fut la réponse de la Faculté.
Mais l'étouffement du magnétisme, par le mépris, n'était déjà plus possible. Mesmer et d'Eslon trouvèrent un appui énergique et dans les sociétés secrètes dont ils faisaient partie, et dans la secte martiniste dont leur système formait comme la contre -épreuve, et dans cette inquiétude révolutionnaire à laquelle toute nouveauté hardie servait alors d'aliment.
D'un autre côté, de Lasône, médecin du roi, avait fait connaître Mesmer à la cour, et, toujours prête à se passionner pour l'imprévu, Marie -Antoinette favorisait le docteur allemand. La curiosité publique une fois en éveil, les résistances ne firent que l'irriter. Les cures magnétiques se multiplièrent. Tout Paris s'agita autour de la doctrine mesmérienne ; l'entraînement devint même si général, si impérieux, que Mesmer ayant parlé de quitter la France, le gouvernement s'en inquiéta. Il fallut traiter de puissance à puissance avec l'heureux étranger. On l'adjure de rester, on l'entoure; on lui propose, pour prix de ses lumières communiquées à des médecins que le gouvernement choisira, vingt mille livres de rentes viagères et dix mille de loyer. Dans l'enivrement de son orgueil et du succès, il refusa, il partit ; mais bientôt les triomphes de d'Eslon le rappelèrent : son disciple était son rival.
Alors se manifestèrent avec une fougue sans exemple cette soif des choses inaccoutumées, ces aspirations vagues et pourtant brûlantes, cette impatience d'être étonné, ce besoin d'être ému , tourments d'une société qui portait la plus grande des révolutions au fond de ses entrailles, et qui déjà la sentait tressaillir. Riches et pauvres, nobles et plébéiens, voulurent éprouver les effets de la cuve aux enchantements. D'un cœur avide et l'imagination ébranlée par le désir, les femmes coururent s'asseoir en foule au drame de l'existence humaine renouvelée. On surprit an baquet magnétique de d'Eslon la princesse de Lamballe. On prétendit y avoir reconnu, déguisée, Marie- Antoinette elle-même. Pour enrichir Mesmer, ses partisans ont appelé cen^ souscripteurs à lui acheter, moyennant cent louis chacun, la connaissance de son secret; le chiffre est non-seulement atteint, mais 'dépassé. L'enthousiasme gagne d'Épréménil, le fameux avocat Bergasse, Servan, Duport, des littérateurs en renom, des savants, des prêtres. Si bien quà Bordeaux, un célèbre prédicateur d'alors, le père Hervier, s'arrête un jour au milieu d'un sermon, descend de chaire, et magnétise en pleine église une personne qui venait de s'évanouir. Ce n'étaient plus qu'attaques enflammées et réponses fanatiques. « Les magiciens de Pharaon, disait Court de Gébelin, dans une brochure où il s'annonçait guéri par Mesmer, les magiciens de Pharaon n'étaient que des magnétisants; mais, ignorant. la théorie du système magnétique, ils ne pouvaient percer la profondeur des mystères auxquels on s'est élevé dans les temps modernes, en formant des prophètes, des sibylles, que nulle puissance humaine ne peut mettre en défaut.... » Court de Gébelin mourut au moment même où il affirmait sa guérison; et c'est à peine si l'opinion publique tint compte de ce démenti tragique. En vain les procédés magnétiques furentils étudiés chez d'Eslon, et solennellement condamnés par deux commissions, l'une de la Société royale de médecine, l'autre de la Faculté de médecine et de l'Académie des sciences. Ou remarqua que Jussieu s'était séparé de ses confrères; on opposa son rapport impartial et modéré à ceux qu'avaient
signés lîailly. Lavoisier, Guillotin, d'Arcet, Poissonnier-Desperrières, Franklin; on fit observer que, si les effets du magnétisme devaient être uniquement attribués à l'imagination, c'était déjà une bien grande et bien réelle merveille que ce pouvoir de rallumer à l'imagination le flambeau de la vie. Le nombre des élèves s'accrut donc à un point extraordinaire. La méthode mesmérienne sortit de Paris, se propagea dans les provinces, passa la mer, atteignit Saint-Domingue; et, se constituant selon le rite de la franc-maçonnerie, la société des magnétisants adopta le nom expressif d'ordre de l'harmonie.
Il semblait, du reste, que le temps fût aux prodiges; car le génie fraternel des deux Montgolfier venait de découvrir les ballons: et, accompagné du marquis d'Arlandes, Pilatre de Rozier s'était triomphalement aventuré à travers les airs. Bientôt on annonça, qu'émule des Montgolfier, le physicien Charles avait construit une machine nouvelle qui, remplie à'air inflammable, devait aussi naviguer parmi les vents. Et en effet, le 27 août 1784, en présence d'une multitude innombrable qui couvrait le champ de Mars, par une journée pluvieuse et menaçante, au bruit des coups de canon tirés en signe de victoire, et pendant que de toutes parts retentissaient des cris d'admiration, pendant que les femmes épouvantées perdaient connaissance ou levaient les mains au ciel avec des prières, Charles et Robert montaient dans leur navire aérien, et s'élevaient en souriant vers la région des tempêtes. Comment ne pas reconnaître à d'aussi éclatantes .marques l'immensité du pouvoir de l'homme? L'impossible! vain mot dont se payaient les siècles d'ignorance, mais que repoussait la virilité du genre humain. Voilà de quels spectacles, de quels discours, se nourrissait l'enthousiasme des âmes ardentes.
Tout à coup le bruit se répand qu'à Busancy, près Soissons, le marquis de Puységur et le comte Maxime, son frère, ont tiré du système de Mesmer des conséquences inattendues, surprenantes. Il ne s'agit plus, cette fois, des merveilles de la salle des crises, que déjà l'on commence à déclarer dangereuses, on assure que, sous des arbres garnis d'un épais feuillage et magnétisés, des malades se sont endormis d'une sorte de sommed divin. Durant les extases de ce sommeil, , flisait-on, ds lisaient en leur propre corps ainsi qu'en un livre ouvert; ils indiquaient les remèdes vraiment sauveurs; ils voyaient au delà du rayon qu'il est donné a l'œil de parcourir; ils avaient le don de prescience. Et pour produire ces inexplicables phénomènes, que fallait-il? M. île Puységur répondit en deux mots au siècle de Voltaire : Croyez, veuillez.
Telle était alors la fièvre des esprits (pie le somnambulisme, à son tour, fit fortune. On expliqua par les secrets magnétiques la vie d'Apollonius de Tyane et celle d'Apulée, magiciens célèbres qui. au moyen de leurs prestiges, avaient essayé de défendre le paganisme expirant. On se crut en possession de cette puissance qu'avait peinte en vives images le code immortel où il était dit : « La foi transporte les montagnes. » Veuillez le bien, allez et guérissez, devint la formule sacramentelle d'une secte nombreuse, active, à la tète de laquelle il faut placer Lavater, ce Lavaler dont Mirabc;iu, son détracteur, dénonçait ainsi l'influence : « Il exerce un empire que Socrate ni Platon n'exercèrent jamais.... J'ai vu ses partisans le révérer comme un Dieu sur la terré. J'ai vu les autres hommes en suspens sur l'opinion qu'ils devaient s'en former. J'ai vu les philosophes s'efl'rayer de son crédit. »
Cependant . la secte des illuminés venait de recevoir un coup terrible. Une mésintelligence imprévue s'était glissée
LES RÉVOLUTIONNAIRES MYSTIQl (ES
entre Weishaupt et le baron Knigge, son plus utile auxiliaire; et quatre adeptes mécontents avaient fait à l'électeur de Bavière des révélations importantes. Des recherches sont ordonnées; les poursuites commencent; des papiers, saisis à Landshut, dévoilent une partie du plan de l'illuminisme . et
Weishaupt est réduit à chercher asile chea un prince rom i nesque, le duc Ernest de Gotha. La persécution falflte, s'étend; une foule de citoyens marquants sont destitués, exilés, emprisonnés.
La secte était dissoute, son action survécut. Une députa-