CHAPITRE IV
AFFAIRE DU COLLIER
E Mariage de Figaro venait d'être représenté, et l'émotion produite durait encore, lorsqu'un drame , bien autrement profond , et réel cette fois, vint s'emparer de l'attention publique. Une reine de France, un prélat, une aventurière de sang royal, une courtisane, un gentilbomme douteux, un gendarme, un mystérieux étranger tenant du charlatan et du conspirateur, voilà les personnages. La scène se passe dans le parvis d'une cour criminelle. Le public, c'est toute l'Europe.
Ne vous étonnez pas que nous descendions un peu avant dans cette affaire du collier, si obscure et si fameuse. Quoi de plus propre à dissiper le prestige des gloires de convention, à ruiner, au profit de l'individualisme, l'ancien principe d'autorité, que le spectacle de la couronne tout à coup tombée, non plus seulement dans la poudre, mais dans la fange du greffe? Quand l'histoire se charge de composer des drames, elle les fait ordinairement sérieux; celui-ci fut terrible. On y vit un prince de la maison de Rohan accusé de vol, ua cardinal confronté avec une courtisane, un grand aumônier
de France accablé sous le poids d'une solidarité infamante; on y vit une reine, la fille de Marie Thérèse, réduite à abandonner aux hasards d'un débat plein de scandales sa vertu mise en question et son honneur insulté. A son tour, la noblesse prit parti. On opposa les Rohan aux Rourbons. Des descendants de chevaliers furent les premiers à déchirer la réputation de leur souveraine. Les ministres se partagèrent. L'Europe fut inondée de libelles. Enfin, la vie des grands, leurs jalousies, leurs querelles, leurs intrigues se trouvant livrées aux commentaires de la multitude, le mépris monta au lieu de descendre. Ajoutons que ce fut le parlement qui décida entre la femme du roi et un prince de l'Eglise, ce qui donnait la magistrature pour arbitre à deux puissances qu'il n'avait pu jusqu'alors qu'envier en les servant. Et c'était là, certes, une nouveauté menaçante. Qu'on songe aux dates : en 1785. le procès du collier; en 1789, la Révolution.
Le prince de Rohan avait une figure empreinte de dignité. beaucoup d'ambition, de l'esurit, une âme envahie par la soif des voluptés, un penchant décidé pour le faste.
Or. Marie-Antoinette avait conçu contre lui une haine dont les causes ont été diversement expliquées. Les partisans du prince racontent qu'ambassadeur à Vienne il lui était arrivé d'écrire au duc d'Aiguillon une lettre qu'une trahison de cour divulgua, et qui représentait Marie-Thérèse pleurant sur la Pologne partagée, au moment même où elle s'en appropriait un lambeau. D'autres prétendent que Louis de Rohan avait poursuivi Marie-Antoinette d'hommages indiscrets , et s'en était vanté avec une légèreté insolente; version que ne démentaient point, du reste, les mœurs galantes du prélat, l'é tourderie habituelle de sa vanité et son caractère présomptueux à l'excès.
Quoi qu'il en soit, la reine le haïssait; et lui, bien cpie nommé successivement, et toujours malgré elle, grand aumônier de France, cardinal, abbé de Saint-Waast d'Arras, proviseur de Sorbonne, il ne pouvait se résigner à une aversion qu'il s'était mis néanmoins en état de braver. Il essaya de se justifier, mais on le repoussa durement; et ses espérances commençaient à s'éteindre, quand une circonstance imprévue les ranima.
Une femme lui fut présentée qui descendait en ligne directe, par les comtes de Saint-Remy, du roi Henri II. et portait conséquemment le nom de Valois. Cette femme était douée de grâce et d'esprit. Mariée depuis peu au comte de La Moite, qui servait alors dans la gendarmerie, elle avait traversé des épreuves de nature à ajouter un intérêt romanesque aux séductions de sa personne. Son père se trouvait avoir dispersé les débris de l'opulence héréditaire ; il dut fuir ses domaines vendus , et il s'éloigna, en effet, pendant la nuit, après avoir abandonné, dans un panier, sous les fenêtres d'un fermier voisin, le plus jeune de ses enfants. Traînant après lui les deux autres et sa femme enceinte, il gagna d'abord Paris, puis Roulogne, où l'Hôtel-Dieu le reçut expirant. Illaissait pour tout héritage le parchemin qui prouvait qu'en lui venait de mourir sur un grabat de vagabond le descendant de Henri IL
Les enfants, toutefois, ne furent pas délaissés : la marquise de Ronlainvilliers, touchée de leur détresse, les recueillit, les éleva , et il n'y avait pas longtemps que Mme de La Motte avait obtenu, preuve laite de son origine, une pension de huit cents livres.
Tels étaient les récits par lesquels M. de Rohan se laissa charmer. Il devint le bienfaiteur de la jeune comtesse, son ami. et il ne tarda pas à la prendre pour confidente. Déjà protégée par Madame Elisabeth, elle aspirait à une protection
plus haute, elle recherchait l'appui de la reine; le cardinal encouragea cette pensée ; et bientôt il apprit de Mme de La Motte que le succès dépassait leur attente; qu'à la suite d'un placet présenté, la reine l'avait remarquée, avait uésiré la revoir, l'avait accueillie avec bienveillance, et lui promettait la faveur d'une intimité secrète.
A cette nouvelle, le cardinal de Rohan fut transporté de joie. Il espéra dans le crédit naissant de la comtesse, et la pria de négocier auprès de la reine, avec tous les ménagements convenables, la réconciliation si ardemment désirée. Mme de La Motte y ayant consenti sans peine, les démarches commencèrent ou furent censées commencer, et elles eurent pour premier résultat la permission accordée au cardinal de se justifier. Il écrivit, obtint une réponse, écrivit encore ; si bien que, par l'intermédiaire de Mme de La Motte, une correspondance active se trouva établie entre lui et la reine.
Mme de La Motte avait elle été réellement admise dans l'intimité de Marie-Antoinette? La reine affirmait le contraire en ces termes, dans une lettre écrite, le 22 août 1785, à son frère Joseph II : « Le cardinal prétend avoir été trompé par une Mme Valois de La Motte. Cette intrigante du plus bas étage n'a nulle place ici et n'a jamais eu d'accès auprès de moi. »
Les lettres que Mme de La Motte remettait au cardinal étaient-elles vraies ou supposées? Notons que, froides d'abord et contenues, les lettres attribuées à la reine s'étaient insensiblement colorées de teintes qui n'étaient pas, à beaucoup près, celles de la haine ou du dédain: qu'elles avaient animé à l'audace le cardinal, qui les jugeait authentiques; qu'elles avaient éveillé dans son cœur troublé des sentiments dont il ne sut ni modérer l'expression ni régler l'essor; qu'en un mot il se crut aimé. En sa qualité de grand aumônier France, il avait mille occasions de voir la reine, ne fût-ce qu'en passant : son impatience ne les attendit pas, et dès le début de la correspondance, il demanda, par Mme de La Motte, une audience particulière. Voici ce qui en advint :
Vers la fin du mois d'août 1784, une scène étrange se passait dans les jardins de Versailles. Entre onze heures et minuit, au fond d'un bosquet qui se trouve au bas du tapis vert , un homme déguisé parut. C'était le cardinal de Rohan. Il allait à un rendez-vous de la reine. La nuit était fort sombre. Une femme, couverte d'un mantelet blanc et la tête enveloppée d'une thêrèse, attendait au lieu convenu. Plein d'émotion , le cardinal s'avance. Il entend ces mots : « Vous savez ce que cela veut dire, » et on lui présentait une rose. Il la prend, la presse sur son cœur, se dispose à répondre, mais tout à coup une voix connue murmure à son oreille : « Venez , venez ! Madame et la comtesse d'Artois sont là qui approchent. » Il rejoignit à la hâte le baron de Planta, un de ses familiers, et Mme de La Motte, qui l'avait suivi. Tous disparurent.
Cependant, la situation de Mme de La Motte avait pris une face toute nouvelle. Jusqu'en 1784, elle avait vécu misérablement de quelques gratifications obtenues du trésor royal, de divers secours accordés à ses prières ou au respect qu'inspirait sa naissance, et de sa pension de huit cents livres, portée à quinze cents. Il lui était bien arrivé parfois de s'entourer d'un certain éclat extérieur ; mais ce n'était qu'un mensonge de son orgueil ou un calcul de son audace, car elle disait volontiers : « Il n'y a que deux manières de demander l'aumône : à la porte des églises ou en carrosse. » En 1784, tout changea. Elle acheta une voiture, eut des chevaux de main, tint maison. Elle recevait à sa table des per-
AFFAIRE DU COLLIER
sonnages importants: le marquis de Saisseval, l'abbé de I do Champagne; le comte d'Estaing-, un receveur général, Cabres, conseiller au parlement; Rouillé il'Ûrfeuil, intendant I Dorcy ; et le ton de la maison était celui de la bonne ci