‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 31 sur 156 · MADAME DE LA MOTTE · texte numérisé non relu

MADAME DE LA MOTTE

pagnie. Quant à ses relations avec la reine, dont il semble ne la convainquît d'imposture, elle était loin de B'en cacher^ qu'elle n aurait pas dû parler si elle avait eu à craindre qu'on elle s'en vantait même, et l'opinion qu'on avait de son ir-

fluence occulte lui valut des hommages et des amis. Vers ce temps, elle fit un voyage à Bar -sur- Aube. On l'y avait connue pauvre et réduite aux expédients de la pauvreté : on s'étonna de son faste. Elle étalait avec complaisance une riche parure de diamants, — c'était neuf mois avant qu'il fût question de l'achat du collier ; — elle avait des robes en pièces brodées de Lyon; son service d'argenterie était complet et d'un goût nouveau. Elle pava ses dettes, eut de la mémoire pour ceux de ses créanciers qui avaient oublié, se répandit en bienfaits, et donna d'elle, enfin, à la mère deM.Beugnot, une idée si favorable, "que celle • ci, depuis, ne l'a jamais voulu croire coupable. D'où lui venait cette subite opulence? Les personnes qui étaient dans le secret de ses relations avec le prince Louis de Rohan en furent moins surprises que scandalisées. Le cardinal était immensément riche. La seule abbaye de Saint- Waasl lui assurait un revenu de trois cent mille livres ; il touchait trente mille livres de rente de sa terre . de Goupvrai, et possédait à Saverne, en Alsace, une magni tique résidence. Or, il était plus prodigue encore que riche: témoin le chiffre de ses dettes, qui s'élevait alors à deux millions. On rapportait donc volontiers la fortune de Mme de La Motte à son empire sur un prince plein de générosité. d'insouciance et voluptueux. Pouvait-il, d'ailleurs, laisser dans la misère une femme qui s'était offerte à servir le double intérêt de son ambition et de son amour? Il le pouvait d'autant moins (pie le succès paraissait répondre à ses désirs; jamais il ne s'était montré si heureux. Il ne savait pas qu'il touchait à une horrible catastrophe.

Depuis longtemps les joailliers de la couronne. Boëhmer et* Bassange, avaient un collier dont ils ne demandaient pas moins d'un million six cent mille livres et dont ils poursuivaient la vente avec ardeur. Souvent Boëhmer s'était adressé à la reine, mais toujours en vain. En 1778, comme elle venait d'accoucher de son premier enfant. Marie-Antoinette vit un jour entrer Louis X\ I. souriant et radieux: « J'ai quelque chose à vous donner, » dit le roi, et il ouvrit un magnifique écrin qui renfermait le collier de Boëhmer. La reine jeta sur le collier un regard de dédain, et le refusa, non sans affectation.

Quelques années s'écoulèrent. Boëhmer allait proposant son collier à tous les souverains de l'Europe. Au mois d'octobre 1781 , le jour où naquit le premier Dauphin, l'offre du collier à la reine l'ut renouvelée par Louis XVI, ravi d'avoir un héritier mâle. Mais, cette fois, le refus de Marie Antoinette eut quelque chose d'inattendu et d'inexplicable : « Est-ce pour que Boëhmer mène à l'Opéra des filles couvertes de diamants que vous lui payerez la folie qu'il a laite en réunissant ce collier, qu'il aurait dû laisser épars dans le commerce'/ * En prononçant ces paroles, la reine était très animée. Sa garde lui tàla le pouls et, le trouvant fort élevé, supplia le roi de ne point insister davantage. Louis XVI se retira tout interdit. Que signifiait cette colère, si étrange, si offensante même pour le roi? Tant d'emportement provenait-il d'un vif et secret désir contrarié par la nécessite'' ou la convenance d'un refus, dans un moment où le trésor était obéré et J'opinion publique indignée des profusions de la cour?

Boëhmer ne se découragea pas. Vers la fin du mois de décembre 1784, ayant entendu parler du crédit de Mme de La Molle auprès de la reine, il eut recours à (die, lui offrant,

pour l'intéresser à la négociation, des présents considérables.

Kilt; rejeta la proposition, l'affaire resta donc en suspens, et, sur ces entrefaites, M. de Souza fut chargé de négocie!' pour la reinft du Portugal l'acquisition du collier. Quant au car-

dinal de Rohan. il était à Saverne au mois de décembre : il revint à Paris le 5 janvier 1785.

Le 2k. Mme de La Motte, qui. dans sa première entrevue avec les joailliers, avait manifesté beaucoup de répugnance à se mêler de toute négociation d'affaires, Mme de La Motte les alla trouver et leur annonça que le cardinal allait paraître: qu'il avait mission d'acheter le collier pour Marie-Antoinette; et, chose qu'il ne faudra pas oublier! elle les invita en même temps à prendre toutes les précautions possibles.

Du reste la visite annoncée eut lieu. Le cardinal se présenta chez les joailliers, et comme il se faisait montrer divers bijoux, ils lui mirent sous les yeux le grand collier en brillants. Il leur dit alors qu'il était chargé de venir savoir au juste le prix de cette parure. « Un million six cent mille livres répondirent-ils, et ils ajoutèrent qu'ils avaient longtemps nourri l'espoir de la vendre à Marie-Antoinette, mais que, cette espérance flatteuse paraissant s'éloigner, ils avaient pris le parti d'envoyer le dessin du collier à la princesse des Asturies. Le prince leur déclara qu'il ferait l'acquisition des diamants; que ce n'était pas pour lui, mais pour un acquéreur qu'il ne pouvait nommer, et que, dans le cas où cela ne lui sciait pas permis, il prendrait des arrangements particuliers; qu'au surplus, ses instructions portaient de ne traiter de l'affaire qu'avec Boëhmer, — le seul des deux joailliers avec lequel Marie- Antoinette fût en rapport ! — Boëhmer ayant fait observer qu'il lui était impossible de négocier une affaire aussi importante sans la participation de son associé, le cardinal répliqua que, pour savoir s'il était autorisé à traiter avec Boëhmer et Bassange conjointement , il lui fallait d'autres instructions.

Voilà, tel qu'on le trouve dans le mémoire remis, plus tard, à la reine par Boëhmer el Bassange, le récit de ce qui se passa dans leur première entrevue avec le cardinal.

Deux jours s'étanl écoulés, les joailliers reçurent un billet écrit de la propre main du cardinal, qui les mandait auprès de lui en les priant d'apporter l'objet en questioîi. Ce jourlà, le prince leur fil connaître ses propositions qu'ils acceptèrent : elles consistaient dans l'achat du collier, moyennant le prix d'un million six cent mille livres, payables de six mois en six mois. Le 1" lévrier, nouvelle lettre de M. de Rohan. Les joailliers se rendent chez lui avec le collier; cl. alors seulement, le cardinal leur confie, sous le sceau du secret, ce qu'ils savaient déjà par Mme de La Motte, c'està-dire que c'était la reine qui achetait le collier. Puis, leur montrant les propositions acceptées par eux, il leur fait remarquer en marge ces mois : Approuve. Marie-Antoinette de France. Avertis -par Mme de La Motte de prendre leurs précautions, ils avaient manifesté des craintes sur le payement ; et, pour les rassurer, il avait fallu faire intervenir le nom de la reine.

Or, dans le temps même de la négociation que nous venons de rappeler, voici ce qui se passait au château : la reine étant à sa toiletfe, Mlle Berlin, sa marchande de modes, entre et raconte que le fameux collier a trouvé enfin sa destination : M. de Souza l'achète, et l'achète pour la reine de Portugal. « Ah! j'en suis bien aise, s'écria aussitôt Marie- Antoinette, je vais faire entrer Boëhmer, et je remercierai M. de Souza de m'avoir débarrassée de ce maudk collier. » Ces mots étaient sans doute l'expression ironique d'un Sentiment amer. Car, Boëhmer étant entré, elle prit un livre et se mit à en lire quelques lignes avant de parler, comme elle avait coutume de faire quand elle voulait témoigner son mécontentement; soit caprice inexplicable, soit jalousie Féminine et secret dépit de voir livrer à une princesse

AFFAIRE DU COLLIER

étrangère cette parure à laquelle les offres, les voyages de Boëhnier avaient donné une sorte de célébrité européenne et qui avait l'ait tant de bruit parmi les reines et parmi les femmes. Enfin, posant le livre et levant sur Boëhmer un regard sévère . « Je suis fort aise, monsieur, que vous ayez vendu

votre collier. — Mon collier, madame! — Eh! oui, votre collier, que M. de Souza envoie aujourd'hui à Lisbonne. » Boëhmer s'en étant défendu, la reine lança à Mlle Bertin un regard foudroyant, comme pour lui reprocher de l'avoir mal à propos alarmée. Elle devait, ce jour-là, rece-

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