‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 32 sur 156 · LE CARDINAL DE ROHAN · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DE ROHAN

voir, avant de se rendre à. la chapelle, les dames présentées et les ambassadeurs. Quand M. de Souza parut, elle alla droit à lui, contrairement à l'étiquette, et lui dit vivement : « Je vous apprends, monsieur de Souza, que vous n'aurez pas le collier; vous ne l'aurez pas, il est vendu. » M. de Souza, paraissant étonné : « Vous ne l'purez pas. monsieur, reprit-

elle d'un Ion de triomphe, j'en suis fâchée. > Et elle revint aux dames.

Le cardinal avait le collier : il s'agissait pour lui de le remettre à la reine. Qu'il fût, oui ou non, admis à la voir, toujours est-il que) les entrevues ne pouvaient être que fort rares. Dès le 1er février 1785, le cardinal partit pour Vcr-

sailles. Il était déguisé; et Schreiber, son valet de chambre, l'accompagnait, portant la précieuse parure clans une boite. Arrivé à Versailles dans la soirée, M. de Rohan court chez Mme de La Motte, renvoie, à la porte, son domestique, après lui avoir pris la boîte des mains, et monte. Rientôt un homme se fait annoncer de la part de la reine. M. de Rohan se retire dans une alcôve ouverte à demi. L'étranger remet un billet , que Mme de La Motte fait passer au cardinal, et qui contenait l'ordre de remettre la boîte : la boîte fut remise. Or, le messager était le valet de chambre de la reine, il se nommait Lesclaux ; et l'on doit supposer que le cardinal le connaissait, puisqu'il lui remit sans hésitation, sans information prise, sans reçu exigé, une boîte qui ne contenait pas moins d'un million six cent mille livres.

Il était tout simple que, si Marie - Antoine I te avait reçu le collier, elle en informât le négociateur. Mme de La Motte prévint M. de Rohan que le lendemain, près de l'Œil-de bœuf, la reine lui accuserait réception par un signe convenu. Et c'est ce qui eut lieu.

Trois jours ne s'étaient pas écoulés depuis la remise du collier, que M. de Rohan pressait les joailliers d'aller remercier la reine, tant il craignait peu d'être désavoué ! C'était un devoir dont ils s'étaient acquittés déjà, sans le dire au cardinal, qu'ils avaient craint de blesser en marquant de la défiance : on se rappelle que Roëhmer se trouvait au château le jour de la scène avec M. de Souza. Et, en effet, Roëhmer eût été un insensé , si , ayant la facilité de voir la reine , il n'en avait' pas profité immédiatement pour s'assurer de la destination et de la remise du collier. Car, après tout, il avait dû trouver étrange qu'on eût chargé d'une semblable négociation un prélat, le grand aumônier de France !

L'affaire en était là, quand, vers la fin de juin, le cardinal fit savoir aux joailliers que, d'après une lettre à lui remise par Mme de La Motte, la reine jugeait excessif le prix d'abord fixé et demandait une réduction de deux cent mille livres, sans quoi la parure serait rendue. Grande et douloureuse surprise, de la part des joailliers. Ils se résignent enfin. Alors, le cardinal leur fait écrire sous sa dictée et comme pour mettre sa responsabilité à couvert, la lettre suivante, adressée à la reine : « Madame, nous sommes au comble du bonheur d'oser penser que les derniers arrangements, qui nous ont été proposés et auxquels nous nous sommes soumis avec zèle et respect, sont une nouvelle preuve de notre soumission et dévouement aux ordres de Votre Majesté ; et nous avons une vraie satisfaction de penser que la plus belle parure de diamants qui existe servira à la plus grande et à la meilleure des reines. »

Cette lettre, en date du 12 juillet 1785, fut présentée par Roëhmer à la reine, au moment où elle entrait dans sa bibliothèque. Mme Campan était présente. La reine lut la lettre à voix haute, et au lieu de témoigner son étonnemerit', au lieu de chercher à éclaircir un pareil mystère, elle s'approcha d'une bougie qui se trouvait allumée, et brûla négligemment le papier en disant : ■■ Cela ne vaut pas la peine d'être gardé. »

Le terme fatal approchait ; l'heure allait venir pour les joailliers de s'adresser à la reine, d'invoquer sa signature ! Coupable, Mme de La Motte devait trembler, songer à fuir en pays étranger.... Et pourtant, elle vivait à Paris dans une complète sécurité, donnant des fêles, projetant des acquisitions nouvelles dans Rar- sur -Aube, se vantant plus que jamais de ses relations avec la reine, et tout entière à son intimité avec le cardinal.

Pour lui, sa tranquillité n'était pas moindre. Il déclara un

jour à M. de Saint -James qu'il avait vu entre les mains de Marie-Antoinette la somme de sept cent mille livres, desti-' née au premier payement ; et, un autre jour, Rassange lui ayant demandé s'il avait traité directement avec la reine, « Oui, » répondit-il sans hésiter.

Les joailliers se croyaient donc en sûreté, à leur tour, lorsqu'à l'expiration du délai, M. de Rohan les manda pour leur apprendre que la reine n'était pas en mesure de s'acquitter; qu'elle les payerait au mois d'octobre; qu'en attendant, elle leur offrait trente mille livres pour les intérêts. Ils furent consternés, se récrièrent ; et, cette fois encore, pour mettre à leur égard sa responsabilité à couvert, le cardinal exigea que la quittance des trente mille livres portât le nom de la reine.

D'un autre côté, dans un entretien qui eut lieu au commencement du mois d'août, Mme Campan ayant demandé à Roëhmer comment les ordres de Sa Majesté lui avaient été transmis, « Par des écrits signés de sa main, répondit-il; et, depuis quelque temps, je suis forcé de les faire voir aux gens qui m'ont prêté de l'argent, pour parvenir à les calmer. — Vous n'en avez donc jamais rien reçu? — Pardonnez-moi. J'ai touché en livrant le collier une somme de trente mille livres en billets de la caisse d'escompte, que Sa Majesté m'a fait donner par le cardinal; et vous pouvez être bien sûre qu'il voit Sa Majesté en particulier; car il m'a dit, en me remettant cette somme, qu'elle l'avait tirée en sa présence d'un porte-feuille placé au fond du secrétaire de porcelaine de Sèvres, qui est dans son boudoir. »

Ainsi, lu cardinal disait à Saint James, à Rassange, à Roëhmer, qu'il voyait Marie-Antoinette. Et cetta assurance ne pouvait être dans sa bouche une imposture, ceux à qui elle était donnée ayant tous les moyens de la vérifier et un intérêt immense à le faire.

Mais voilà que tout à coup des rumeurs menaçantes se répandent et arrivent aux oreilles du cardinal : le baron de Rreteuil, son ennemi mortel, aurait été informé de la négociation ; il se serait rendu chez Marie-Antoinette, lui aurait parlé brusquement du nom de la reine compromis par un criminel abus ; et elle, surprise, vivement émue, se serait déclarée étrangère à ce qui s'était passé. Si le cardinal avait été réellement victime de la manœuvre attribuée à Mme de La Motte, alors du moins il eût été détrompé ! Cependant, au lieu de courir chez elle en homme furieux d'avoir été pris pour dupe, au lieu de lui demander compte de la trame ourdie et désormais percée à jour, au lieu d'éclater en reproches, M. de Rohan attire Mme de La Motte dans sa propre maison, l'y retient cachée ; et, craignant sans doute qu'arrêtée elle ne dévoile le secret de la correspondance, il la presse de fuir, de passer le Rhin. Elle s'y refusa certainement ; car, quelques jours après, elle arrivait avec son mari à Rar-sur-Aube, non pour traverser rapidement la ville, mais pour y séjourner. Du reste, nul signe d'inquiétude, nulle préoccupation fâcheuse. On étalait bijoux et diamants ; on tenait table ouverte ; on se répandait au dehors. Le duc de Penlhièvre se trouvant à Ctiâteauvillain , Mme de La Motte va le voir, est invitée à dîner, et reçoit un accueil qui étonna. Ce fut au point qu'en la reconduisant, le prince l'accompagna jusqu'à la porte du second salon, honneur qu'il ne faisait point aux duchesses et qu'il réservait pour les princesses du sang. A Clairvaux, qu'elle était allée visiter ensuite, Mme de La Moite obtint de l'abbé la même déférence et les mêmes respects. Elle soupait avec lui et M. Reugnot, par qui nous ont été conservés ces détails, lorsque soudain, la porte s'ouvraiit, l'abbé Maury paraît, qui arrivait de Paris. « Quell»

AFFAIRE DU COLLIER

nouvelle? » Et lui: « Quoi! vous ne savez rien! Le cardinal Louis de Rohan est arrêté. » A ces mots, on s'étonne, on se trouble. Mme de La Motte pâlit, s'élance hors de la salle, suivie de M. Beugnot, et ils prennent tous deux la route de Bar-sur-Aube.

Connaissant les relations de Mme de La Motte avec le cardinal, et craignant qu'elle ne fût compromise, M. Beugnot se hasarda à lui conseiller la fuite, et il lui en offrait les moyens. Mais elle répondit avec humeur, et comme touchée seulement des périls du cardinal, qu'elle n'était pour rien

dans cette affaire. Quant à sou mari, il était si tranquille, que lorsque Mme de La Molle arriva, il était absent, étant sorti, le matin même, pour une partie de chasse!

L'abbé Maury avait dit vrai : le cardinal de Rohan était arrêté. On sait combien cette scène fut tragique. Le 15 août 1785, jour de l'Assomption, avait été choisi par l'implacable inimitié du baron de Breteuil. La cour allait se rendre à la chapelle. Le grand aumônier était là, revêtu de ses habits sacerdotaux. Tout à coup on l'appelle dans le cabinet du roi. Il entre, et se trouve en présence de Louis XVI, de Marie-

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